Выбрать главу

Nynaeve prit une grande inspiration et tenta d’adopter un ton ferme. Hélas, ça n’était pas facile, quand on venait d’avouer qu’on s’était fait rouler dans la farine.

— Si tu en parles aux Matriarches – et particulièrement à Melaine – je te frictionnerai les oreilles !

Cette déclaration aurait dû inciter Egwene à monter sur ses ergots. Il pouvait paraître étrange d’initier une querelle, mais tout valait mieux qu’être humiliée. D’habitude, les disputes tournaient autour de l’indiscipline de la jeune femme, et elles ne se terminaient pas bien, parce que Egwene refusait obstinément de reconnaître ses torts. Mais là, loin d’exploser, la jeune femme se contenta de sourire à Nynaeve.

Un sourire amusé et condescendant !

— Je m’en doutais, Nynaeve… Alors que tu as tendance à parler jour et nuit d’herboristerie, je n’avais jamais entendu ce nom – fourche-racine – dans ta bouche. J’aurais parié que tu l’as découvert ce jour-là. Mais tu essaies toujours de faire bonne figure. Si tu tombais tête la première dans une auge à cochons, tu prétendrais l’avoir fait exprès. Maintenant, notre problème, c’est de…

— Je ne me comporte pas comme tu dis !

— Bien sûr que si ! Les faits ont la peau dure. Cesse de pleurnicher et aide-moi à décider…

Pleurnicher ? Voilà que ça tournait à la catastrophe.

— Il n’y a pas de faits ! Compris ? Je ne suis pas comme tu me décris.

Un moment, Egwene dévisagea sa compagne en silence.

— Tu ne lâcheras pas ton os, pas vrai ? Très bien. Pour commencer, tu m’as menti…

— Ce n’était pas un mensonge. Enfin, pas exactement.

Egwene ignora la pathétique interruption.

— … et tu t’es menti à toi-même. Tu te rappelles ce que tu m’as forcée à boire, la dernière fois que je t’ai menti ?

Une coupe pleine d’un liquide verdâtre visqueux apparut dans la main de l’ancienne Sage-Dame. On eût dit de la vase puisée au fond d’une mare.

— C’est la première et la dernière fois que je t’ai menti, Nynaeve, parce que le souvenir de cet épouvantable goût était plus que dissuasif. Si tu ne peux pas être honnête avec toi-même…

Nynaeve recula d’instinct d’un pas. Du chiendent à chat et de la poudre de feuille de mavin. Rien qu’à y penser, elle sentait sa langue se retirer au fond de sa gorge.

— Je n’ai pas vraiment menti, tu sais…

Et voilà, encore en train de se justifier !

— On peut plutôt dire que je ne t’ai pas raconté toute la vérité…

C’est moi, la Sage-Dame ! Enfin, c’était moi… Et ça compte encore, non ?

— Tu n’as pas vraiment l’intention de… ?

Courage, dis-le ! Tu n’es pas une gamine, et il n’est pas question que tu boives ça !

— Egwene, je…

La jeune femme poussa la tasse sous le nez de sa compagne.

— D’accord, capitula Nynaeve.

Non, ce n’est pas vrai !

Mais impossible de détourner les yeux de la tasse, ni d’empêcher les mots de quitter sa gorge.

— Parfois, il m’arrive d’embellir les choses afin de paraître à mon avantage. J’ai bien dit « parfois ». Et jamais sur des sujets importants. Quand ça compte, je ne… mens pas. Tu peux me croire !

La tasse se volatilisa et Nynaeve soupira de soulagement.

Espèce d’idiote ! Elle n’aurait jamais pu te forcer à boire. Quelle mouche t’a piquée ?

— Maintenant, fit Egwene comme si de rien n’était, nous devons décider à qui faire connaître notre découverte. Moiraine doit savoir, et Rand aussi. À part ça… Les Aiels sont imprévisibles sur tous les sujets. Ils suivront Celui qui Vient avec l’Aube, je crois, mais savoir que la Tour Blanche est contre lui risque de doucher un peu leur enthousiasme.

— Ils l’apprendront tôt ou tard, marmonna Nynaeve.

Elle n’aurait pas pu me forcer à boire !

— Dans ce cas, mieux vaut tard que tôt… En conséquence, tu es priée de ne pas exploser lors de notre prochain rendez-vous, histoire de ne pas déballer ça devant les Matriarches. En fait, il vaudrait mieux que tu ne mentionnes pas notre visite à la tour. Ça t’aidera à ne pas cracher le morceau accidentellement.

— Je ne suis pas abrutie à ce point, lâcha Nynaeve.

Voyant Egwene plisser de nouveau le front, l’ancienne Sage-Dame se sentit rosir. Non, elle ne parlerait pas de cette visite aux Matriarches. Mais pas parce qu’il était plus simple de leur tirer la langue quand elles tournaient le dos ! Ce n’était pas son genre. Et dans ce cas précis, elle ne disait pas ça pour faire bonne figure.

Quelle injustice ! Egwene avait le droit d’aller et venir à sa guise dans le Monde des Rêves, et elle, elle se faisait passer un savon comme une gamine.

— Je sais que tu n’es pas abrutie… Sauf quand tu te laisses dominer par ton fichu caractère. Si tu as raison au sujet des Rejetés, et en particulier de Moghedien, tu devrais garder le contrôle de tes nerfs.

Nynaeve faillit riposter qu’elle savait garder son calme, et qu’elle était prête à flanquer une bonne rouste à quiconque prétendrait le contraire, mais son interlocutrice ne lui en laissa pas le temps.

— Nous devons trouver ce « rassemblement » de sœurs bleues, Nynaeve. Si elles s’opposent à Elaida, il y a une chance qu’elles soutiennent Rand, comme Siuan le faisait. Ce rapport mentionnait-il une ville ? Un village ? Un pays, peut-être ?

— Je crois… Non, impossible de me souvenir.

Cette fois encore, Nynaeve eut le sentiment de se justifier.

J’ai tout avoué, je me suis ridiculisée, et ça n’a rien arrangé, bien au contraire !

— Mais je continuerai à essayer.

— Parfait. Il faut les trouver. (Egwene marqua une pause, mais Nynaeve refusa d’en rajouter dans la bonne volonté.) Prends garde à Moghedien. Sous prétexte qu’elle t’a glissé entre les mains à Tanchico, ne te précipite pas tête baissée dans le premier piège venu.

— Je ne suis pas abrutie, Egwene.

Qu’il était dur de se retenir ! Mais si Egwene s’entêtait à ne pas répondre aux provocations, tout ce qu’il y avait à gagner en insistant, c’était d’avoir l’air de plus en plus stupide.

— Je sais, tu l’as déjà mentionné… Mais garde à l’esprit ce que je t’ai dit. Et sois prudente.

Cette fois, Egwene ne disparut pas progressivement, mais elle se volatilisa, exactement comme Birgitte.

Les yeux lançant des éclairs, Nynaeve repassa dans sa tête toutes les répliques bien senties qu’elle aurait dû lancer. Au bout d’un moment, elle dut admettre qu’elle avait laissé passer l’occasion. Rester ici toute la nuit ne rimant à rien, elle se décida à quitter le Monde des Rêves pour réintégrer son lit, dans une chambre d’auberge de Sienda.

Sous sa tente, Egwene ouvrit les yeux dans une obscurité qui aurait été totale sans la lumière du chiche rayon de lune filtrant du trou d’évacuation de la fumée. Le feu étant éteint, la jeune femme se félicita d’être enfouie sous plusieurs couvertures. Dès qu’elle expirait, son souffle se transformait en buée, et elle frissonnait un peu.

Sans lever la tête, elle roula des yeux pour regarder autour d’elle. Pas de Matriarches. Elle était seule.

Lorsqu’elle s’offrait une excursion solitaire dans le Monde des Rêves, sa pire angoisse était de trouver à son retour Amys ou une autre Matriarche à côté de sa couche. Sa pire angoisse ? Non, c’était peut-être exagéré, car le danger, dans Tel’aran’rhiod, était bien aussi grand qu’elle l’avait décrit à Nynaeve. Alors, une de ses pires angoisses ? Oui, ça convenait… Pas à cause des punitions, surtout du genre que Blair distribuait. Si une Matriarche l’avait surprise en flagrant délit, elle aurait volontiers accepté un châtiment. Mais Amys s’était montrée très claire : si elle s’aventurait seule dans le Monde des Rêves, ses formatrices refuseraient de continuer à s’occuper d’elle et la renverraient d’où elle venait. Ça, c’était une perspective terrifiante ! Pourtant, Egwene ne pouvait renoncer à ses transgressions. Même si son initiation était rapide, ça ne lui suffisait pas, car elle voulait tout savoir le plus rapidement possible.