Avec l’aide du Pouvoir, elle alluma sa lampe et embrasa la fosse à feu. Bien qu’elle fût vide, en nouant les flux, elle obtint un semblant de flammes. Puis elle attendit d’être assez réchauffée pour se lever et s’habiller. Même à cette heure tardive, Moiraine devait être encore debout.
L’étrange incident, avec Nynaeve, continuait à l’étonner.
Si j’avais insisté, elle aurait fini par boire…
Terrorisée à l’idée que l’ancienne Sage-Dame découvre qu’elle n’avait pas (bien entendu !) l’autorisation de batifoler dans le Monde des Rêves, et certaine que ses joues rouges l’avaient trahie, Egwene avait décidé que l’attaque constituait au fond la meilleure défense. Persuadée que Nynaeve la percerait quand même à jour, et serait capable de la dénoncer « pour son bien », elle s’était lancée dans une surenchère de provocation, disputant en somme un bras de fer mental avec l’ancienne Sage-Dame, brusquement acculée à la défensive. Et contre toute attente, elle avait remporté la victoire sans jamais réussir à élever le ton, malgré sa colère.
En y réfléchissant, Moiraine criait rarement, et quand ça lui arrivait, elle obtenait en général moins de résultats. Et il en était ainsi avant qu’elle commence à se comporter si bizarrement avec Rand. Dans le même ordre d’idées, les Matriarches ne criaient jamais – sauf entre elles, à l’occasion – et malgré leurs éternelles jérémiades sur les chefs qui ne les écoutaient jamais, elles parvenaient à imposer leur point de vue plus souvent qu’à leur tour.
Egwene repensa à un proverbe qu’elle n’avait jamais vraiment compris jusque-là.
« Qui refuse d’entendre un cri tendra l’oreille pour capter un murmure. »
Eh bien, elle ne crierait plus jamais face à Rand. Un ton ferme d’adulte, c’était ça la clé du succès. Idem lors de ses prochaines confrontations avec Nynaeve. Parce qu’elle était une femme, pas une enfant qui fait un caprice.
Egwene ne put s’empêcher de glousser. Pourquoi se serait-elle égosillée face à Nynaeve, à l’avenir, alors que la « méthode douce » était si efficace ?
La tente lui semblant assez chaude, elle se leva et s’habilla à la hâte. Pour pouvoir se rincer la bouche, elle dut briser la couche de givre qui recouvrait l’eau de sa carafe. Quand ce fut fait, elle enfila la cape sombre en laine, dénoua les flux de Feu – les laisser ainsi aurait été dangereux – et sortit de la tente alors que les flammes mouraient. Une fois dehors, le froid referma ses griffes d’acier sur elle.
Distinguant à peine les tentes les plus proches, elle eut du mal à croire que le camp s’étendait sur plus d’une lieue de chaque côté du paysage de montagne. Les pics déchiquetés qu’elle apercevait dans le lointain n’étaient pas ceux de la Colonne Vertébrale du Monde – qui se dressait beaucoup plus à l’ouest que la position actuelle du camp.
Hésitante, Egwene approcha de la tente de Rand. Encouragée parce qu’une chiche lumière filtrait du rabat, elle se trouva soudain face à une Promise armée jusqu’aux dents qui semblait avoir jailli de nulle part. Dans l’obscurité, elle ne vit pas les autres guerrières, mais aucun doute qu’elles étaient là, sur leurs gardes même ici, où le Car’a’carn était entouré par six tribus qui lui avaient juré fidélité.
Les Miagoma, quelque part au nord, suivaient un chemin parallèle à celui de Rand. Leur chef, Timolan, n’avait pas encore précisé ses intentions. On ignorait où étaient les deux autres tribus, et Rand semblait s’en ficher comme d’une guigne. Seule comptait la course folle vers la passe de Jangai.
— Enaila, est-il réveillé ? demanda Egwene.
La guerrière acquiesça, les ombres projetées par la lune passant sur son visage.
— Il ne dort pas assez. Sans repos, un homme ne peut pas résister…
Exactement le discours qu’aurait tenu une mère inquiète pour son fils.
Près de la tente, une silhouette bougea. C’était Aviendha, enveloppée de son châle. Elle ne semblait pas souffrir du froid, mais être quand même un peu affectée par l’heure tardive.
— Je lui chanterais une berceuse, si ça pouvait aider, dit l’Aielle. J’ai souvent entendu parler de mères tenues éveillées toute la nuit par un bébé, mais un homme adulte devrait savoir que les autres ont besoin de dormir.
Les deux Aielles échangèrent un petit rire.
Toujours aussi surprise par la bizarrerie des Aiels, Egwene se pencha pour jeter un coup d’œil par le rabat. Rand n’était pas seul sous la tente éclairée par plusieurs lampes. Les yeux bouffis de sommeil, Natael tentait d’étouffer ses bâillements. Il tombait de fatigue tandis que Rand, plongé dans un antique ouvrage, tentait de déchiffrer un texte – une traduction des Prophéties du Dragon, aurait parié Egwene.
Soudain, Rand revint en arrière, lut un passage et éclata de rire. Sans grande conviction, Egwene tenta de se convaincre qu’elle avait entendu de l’amertume dans ce rire, pas l’écho de la folie.
— Une bonne blague ! lança Rand à Natael en refermant l’ouvrage et en le jetant au trouvère. Lis page deux cent quatre-vingt-sept, puis page quatre cent, et dis-moi si tu ne partages pas mon avis.
Avec une moue inquiète, Egwene se redressa. Rand apprendrait-il un jour à traiter les livres avec plus d’égards ? En tout cas, elle ne pouvait pas lui parler en présence du trouvère. Mais pourquoi avait-il pour toute compagnie un type qu’il connaissait à peine ? Toute compagnie ? Non, pas vraiment. Il avait aussi Aviendha, les chefs venaient parfois le voir, Mat aussi, et Lan lui rendait visite chaque jour.
— Pourquoi ne le rejoins-tu pas, Aviendha ? Si tu étais là, il parlerait peut-être à quelqu’un d’autre qu’à son livre.
— Il voulait converser avec le trouvère, et il le fait très rarement en présence d’un témoin. Si je n’étais pas sortie, Natael et lui s’en seraient allés.
— Les enfants sont une grande source de tracas, fit Enaila en riant. C’est ce que j’ai entendu dire, et les fils sont les pires, paraît-il. Maintenant que tu as renoncé à la Lance, tu vas peut-être vérifier cette théorie pour moi.
Plissant le front, Aviendha revint prendre place près de la tente en affichant un air de tigresse offensée. Semblant trouver sa remarque très drôle, Enaila s’en tordit les côtes de rire.
En maugréant au sujet de ce fichu humour aiel qu’elle ne comprenait presque jamais, Egwene se dirigea vers la tente de Moiraine, assez proche de celle Rand. Voyant de la lumière, elle ne douta pas un instant que l’Aes Sedai était réveillée. De toute façon, elle canalisait le Pouvoir. Une infime quantité, certes, mais suffisante pour que la jeune femme le sente.
Lan dormait à côté de la tente. À part sa tête et ses pieds, son corps semblait englouti par la nuit – un effet de la cape-caméléon. Bien enveloppée dans sa propre cape, Egwene releva l’ourlet de sa jupe et marcha sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller le Champion.
Le souffle de l’homme resta régulier, pourtant, quelque chose incita Egwene à tourner la tête vers lui. Ses yeux ouverts brillant sous les rayons de lune, il la regardait. Sans doute parce qu’il l’avait reconnue, il baissa de nouveau les paupières et se rendormit en une fraction de seconde. Souvent, cet homme tapait sur les nerfs d’Egwene. Que pouvait bien lui trouver Nynaeve ? Franchement, elle n’aurait su le dire.
À travers le rabat, elle vit que Moiraine était assise en tailleur sous la tente, l’aura du saidar l’enveloppant. Tenant à hauteur de ses yeux la petite pierre bleue qui pendait d’habitude sur son front, elle la fixait et sa lueur se reflétait sur son visage. Le feu étant mort depuis longtemps, même l’odeur de la fumée avait disparu.