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— Puis-je entrer ?

Egwene dut répéter sa phrase avant d’obtenir une réponse.

— Bien sûr !

L’aura du saidar se dissipa et l’Aes Sedai renoua autour de son front la chaîne du pendentif à la pierre bleue.

— Vous espionniez Rand ? demanda Egwene en s’asseyant à côté de Moiraine.

Sous cette tente, il faisait aussi froid que dehors. Faisant apparaître des flammes dans les cendres du feu, Egwene noua les flux.

— Vous aviez juré de ne plus le faire.

— J’ai dit que nous pouvions lui accorder une certaine intimité, puisque les Matriarches surveillaient ses rêves. Depuis qu’il les a proprement éjectées de ses songes, nous n’avons plus évoqué le sujet, et je ne me sens aucune obligation envers elles. N’oublie pas que ces femmes ont des objectifs qui peuvent grandement différer de ceux de la tour.

Prise de court d’en être si vite arrivée au cœur du sujet, Egwene ignorait toujours comment dire ce qu’elle savait sans finir par se trahir auprès des Matriarches. Le mieux était peut-être de se jeter à l’eau, puis de se fier à son instinct pour la suite.

— Moiraine, Elaida est la nouvelle Chaire d’Amyrlin. Je ne sais pas ce qui est arrivé à Siuan.

— D’où tiens-tu ça ? As-tu appris quelque chose en marchant dans les rêves ? Ou ton Talent de Rêveuse s’est-il enfin manifesté ?

Oui, c’était ça, la porte de sortie ! Certaines Aes Sedai pensaient qu’Egwene était une Rêveuse, à savoir une femme dont les songes annonçaient l’avenir. De fait, elle faisait des rêves lourds de sens, mais apprendre à les interpréter était une autre paire de manches. Selon les Matriarches, ce savoir devait venir du plus profond d’elle-même – en d’autres termes, il était inné – et les Aes Sedai n’avaient guère été plus explicites.

Voyant Rand assis dans un fauteuil, elle devinait sans savoir comment que la propriétaire du siège éprouverait une colère meurtrière à l’idée qu’il lui ait pris son bien. L’information la plus surprenante était qu’il s’agissait d’une propriétaire, parce que rien ne le laissait supposer, mais à part ça, quelle substantifique moelle tirer du songe ?

Parfois, les rêves étaient très complexes.

Au premier plan, Egwene voyait Perrin, Faile assise sur ses genoux. Tandis qu’il l’embrassait, la jeune femme jouait avec la courte barbe qu’il portait dans le songe. Derrière les jeunes gens, deux étendards claquaient au vent, l’un orné d’une tête de loup rouge et l’autre d’un aigle écarlate. Un peu en retrait d’une épaule de Perrin se tenait un homme vêtu d’une veste jaune vif, une épée accrochée dans le dos. Là encore, Egwene savait d’instinct qu’il s’agissait d’un Zingaro – même si aucun Zingaro n’aurait accepté de seulement toucher une arme. Et à part la barbe, tous les détails paraissaient importants. Les étendards, la tendresse entre Faile et Perrin, et même le Zingaro. Celui-ci, chaque fois qu’il approchait de Perrin, on eût dit qu’un vent glacé, celui du destin, balayait toute la scène.

Dans un autre rêve, Mat lançait les dés, le visage ensanglanté. À cause des larges bords de son chapeau, Egwene ne parvenait pas à voir sa blessure. Non loin de là, Thom Merrilin plongeait une main dans des flammes pour en sortir le pendentif à la pierre bleue de Moiraine…

Dans un autre encore, la jeune femme voyait de grands nuages noirs dériver dans un ciel où ne soufflait pourtant aucun vent. Alors qu’il ne pleuvait pas, des éclairs fourchus, tous identiques, martelaient le sol.

Oui, les rêves étaient là. Mais en tant que Rêveuse, Egwene ne valait rien, pour le moment.

— J’ai vu un mandat d’arrêt vous concernant, Moiraine. Signé de la main d’Elaida. Et il ne s’agissait pas d’un rêve ordinaire.

La stricte vérité, mais pas toute la vérité. Du coup, Egwene se réjouit que Nynaeve ne soit pas là.

Sinon, c’est moi qui tiendrais une tasse, en ce moment.

— La Roue tisse comme elle l’entend… Puisque Rand conduit les Aiels de l’autre côté du Mur du Dragon, tout ça n’a peut-être guère d’importance. Je doute qu’Elaida ait continué à contacter des dirigeants, même si elle a su que Siuan le faisait.

— C’est tout ce que ça vous inspire ? Moiraine, Siuan n’était-elle pas votre amie, jadis ? Ne pouvez-vous pas verser une larme sur son sort ?

L’Aes Sedai posa un regard glacial sur Egwene, lui signifiant ainsi qu’elle aurait encore un long chemin à accomplir avant de pouvoir se prévaloir du titre de « sœur ». La jeune femme faisait une bonne tête de plus que Moiraine et elle était bien plus puissante dans le Pouvoir. Mais la force brute ne faisait pas tout.

— Je n’ai pas le temps de pleurer, Egwene ! Le Mur du Dragon n’est plus très loin, et la rivière Alguenya… Oui, Siuan et moi étions amies, jadis ! Dans quelques mois, ça fera vingt et un ans que nous nous sommes lancées à la recherche du Dragon Réincarné. À peine devenues des Aes Sedai, sans l’aide de personne… Peu après, Sierin Vayu fut nommée Chaire d’Amyrlin – une sœur grise qui aurait mérité d’être rouge ! Si elle avait appris ce que nous faisions, nous aurions passé le reste de notre vie à faire pénitence sous la surveillance de sœurs rouges – oui, même pendant notre sommeil ! Au Cairhien, il y a un dicton qu’on répète aussi au Tarabon et au Saldaea : « Prends ce que tu veux, et paie le prix qu’on te demande. » Siuan et moi avons pris le chemin que nous voulions en sachant très bien qu’il faudrait payer un jour pour ce choix.

— Je ne comprends pas comment vous pouvez être si sereine. Siuan pourrait être morte, voire calmée. Elaida s’opposera à Rand ou tentera de le contrôler jusqu’à Tarmon Gai’don. Elle ne laissera jamais en liberté un homme capable de canaliser, vous le savez très bien. Mais toutes les sœurs ne sont pas derrière elle. Des sœurs bleues doivent se rassembler quelque part – où, je l’ignore pour l’instant – et d’autres Aes Sedai ont quitté la tour. Un agent de l’Ajah Jaune a confié à Nynaeve un message disant que toutes les sœurs sont invitées à revenir à la tour. Si des sœurs bleues et des jaunes en sont parties, d’autres doivent avoir agi de même. Si elles sont contre Elaida, il y a une chance qu’elles soutiennent Rand.

Moiraine eut un soupir accablé.

— Veux-tu que je me réjouisse d’apprendre que la Tour Blanche est divisée ? J’en fais partie, Egwene. Je lui ai consacré ma vie longtemps avant d’avoir envisagé que le Dragon puisse se réincarner de mon vivant. Depuis trois mille ans, la tour est un rempart contre les Ténèbres. Elle a inspiré de sages décisions aux dirigeants, étouffé des guerres dans l’œuf et mis un terme à celles qui avaient quand même éclaté. Si l’humanité se souvient que le Ténébreux attend de s’échapper pour livrer l’Ultime Bataille, c’est grâce à la tour. Oui, la tour, dans son intégrité et sa solidarité. Quoi qu’il soit arrivé à Siuan, je pourrais presque espérer que toutes les sœurs aient juré fidélité à Elaida.

— Et Rand ? demanda Egwene d’un ton très neutre.

Les flammes commençaient à réchauffer un peu l’atmosphère, mais Moiraine faisait tout pour la refroidir.

— Le Dragon Réincarné… Vous dites vous-même qu’il sera prêt pour Tarmon Gai’don uniquement s’il jouit de la liberté requise pour se former et avoir une influence sur le monde. Si elle est unie, la tour peut l’emprisonner malgré la volonté de tous les Aiels du désert.

Moiraine eut l’ombre d’un sourire…

— Tu apprends vite. La logique est toujours supérieure à l’affolement… Mais tu oublies qu’il suffit de treize sœurs liées pour couper n’importe quel homme du saidin. Et même si elles ignorent comment nouer les flux, il faut encore moins d’Aes Sedai pour maintenir un bouclier de ce genre.