— Je sais que vous n’êtes pas du genre à renoncer, Moiraine. Qu’envisagez-vous de faire ?
— M’adapter au monde tel qu’il est le plus longtemps possible, et agir comme ça s’impose… Au moins, maintenant que je n’ai plus besoin de le faire changer de plan, Rand sera plus facile à gérer. Sans doute devrais-je me réjouir qu’il ne me force pas à aller lui chercher son vin. La plupart du temps, il écoute ce que j’ai à dire, même s’il laisse rarement transparaître ce qu’il en pense.
— Je vous laisse le soin de lui dire au sujet de Siuan et de la tour, Moiraine.
Voilà qui éviterait les questions embarrassantes. Avec sa « grosse tête », Rand voudrait peut-être en savoir plus sur les activités « oniriques » d’Egwene et il y avait une limite au mensonge par omission.
— Il y a autre chose… Nynaeve a vu des Rejetés dans le Monde des Rêves. En fait, tous les survivants, Lanfear comprise, à part Asmodean et Moghedien. Notre amie pense qu’ils complotent quelque chose, peut-être ensemble.
— Lanfear…, murmura Moiraine.
Les deux femmes savaient que la Fille de la Nuit avait rendu visite à Rand – à Tear, bien sûr, mais sans doute en d’autres occasions dont il ne leur avait pas parlé. À part les Rejetés eux-mêmes, nul n’en savait très long sur eux, mais on croyait pouvoir dire que Lanfear avait aimé Lews Therin Telamon. Moiraine, Egwene et Rand avaient des raisons d’affirmer que c’était toujours le cas.
— Avec un peu de chance, dit l’Aes Sedai, nous n’aurons pas à nous inquiéter de Lanfear. Les autres, c’est une affaire bien différente. Nous allons devoir être très vigilantes toutes les deux. J’aimerais que plus de Matriarches sachent canaliser. (Elle eut un petit rire.) Mais tant que j’y suis, pourquoi ne pas rêver qu’elles soient formées par la tour ? Ou qu’elles soient immortelles ? Elles sont solides, c’est vrai, mais elles ont des lacunes.
— La vigilance, c’est très bien, mais il faudra nous engager plus. Si six Rejetés attaquent Rand, nous devrons l’aider de toutes nos forces.
Moiraine se pencha pour poser un bras sur le poignet d’Egwene.
— Nous ne pourrons pas lui tenir la main jusqu’à la fin des temps, mon enfant… Il sait déjà marcher, et il apprend à courir. Espérons qu’il aura fini avant que ses ennemis lui tombent dessus. Bien entendu, nous continuerons à le conseiller et à le guider, quand ce sera possible.
Moiraine se redressa et étouffa un bâillement.
— Il se fait tard, et nous risquons fort de partir dès les premières lueurs de l’aube, même si Rand ne ferme pas l’œil de la nuit. Avant de remonter en selle, j’aimerais bien me reposer un peu.
Egwene s’apprêta à sortir. Mais avant, elle avait une question.
— Moiraine, pourquoi vous montrez-vous si… docile… avec Rand ? Même Nynaeve pense que ce n’est pas une bonne idée.
— Vraiment ? Eh bien, qu’elle le veuille ou non, elle est taillée pour être une Aes Sedai. Sais-tu pourquoi j’agis ainsi ? Parce que je me suis souvenue du protocole à appliquer pour contrôler le saidar.
Egwene acquiesça. Oui, bien sûr… Pour contrôler le saidar, il fallait d’abord s’y abandonner.
En retournant vers sa tente, gelée jusqu’aux os, la jeune femme s’avisa que Moiraine lui avait tout du long parlé comme à une égale. Le jour où elle devrait choisir son Ajah n’était peut-être plus si éloigné que ça.
16
Une proposition inattendue
Pénétrant par la fenêtre, la lumière du jour réveilla Nynaeve, qui resta un moment étendue sur le couvre-lit rayé. Dans l’autre lit, Elayne dormait toujours. Même le matin, il faisait déjà chaud, et la nuit n’avait guère été plus fraîche. Pourtant, si la chemise de lin de Nynaeve était trempée et froissée, ça n’avait rien à voir avec la température. Après avoir raconté à Elayne ce qu’elle avait vu, l’ancienne Sage-Dame avait fort mal dormi. Ramenée à la tour dans ses cauchemars, elle y avait comparu devant la Chaire d’Amyrlin, qui était alternativement Elaida ou Moghedien. Dans certains rêves, Rand était accroupi près du bureau de la dirigeante. Tel un chien, il portait un collier et une muselière.
Les songes concernant Egwene n’avaient pas été plus agréables. Même dans sa version onirique, l’infusion de chiendent à chat et de poudre de mavin était littéralement à vomir.
Gagnant le coin toilette, Nynaeve se débarbouilla puis elle se lava les dents avec du sel et du bicarbonate de soude. Si l’eau n’était pas vraiment chaude, on ne pouvait pas dire non plus qu’elle était fraîche. Quand elle eut fini ses ablutions, la jeune femme changea de chemise puis sortit une brosse et un miroir à main d’un des coffres. Se contemplant, elle regretta d’avoir défait sa natte pour être plus à son aise. Ça n’avait servi à rien, et ses cheveux étaient tout emmêlés. Assise sur un coffre, elle entreprit de les dénouer puis de leur donner leurs cent coups de brosse rituels.
Trois griffures couraient sur son cou et disparaissaient sous sa chemise de lin. Grâce à un baume apaisant réquisitionné chez Ronde Macura, elles n’étaient presque plus rouges. Pour expliquer leur présence à Elayne, Nynaeve avait évoqué des ronces. Une idiotie, mais elle était trop bouleversée pour réfléchir sainement. Bien entendu, la Fille-Héritière n’avait pas dû gober son histoire de visite à la tour après le départ d’Egwene.
À son réveil, Nynaeve avait rudoyé sa compagne – sans raison, sinon l’indignation d’avoir été si mal traitée par Melaine et Egwene.
Mais se souvenir qu’elle n’est pas une princesse, ici, ne peut pas lui avoir fait du mal.
Cela dit, Elayne n’y était pour rien, et il faudrait que l’ancienne Sage-Dame songe à s’excuser.
Dans le miroir, elle vit que sa compagne, s’étant levée, commençait ses ablutions.
— Je continue à penser que mon plan est meilleur, dit-elle en se débarbouillant. (Ses cheveux teints, malgré leurs boucles, n’étaient pas emmêlés.) Nous serons beaucoup plus vite à Tear.
Le plan en question consistait à abandonner le coche une fois atteint le fleuve Eldar, dans un petit village où il n’y aurait pas beaucoup de Capes Blanches et, plus important encore, pas d’agents de la tour. Là, les voyageurs prendraient un bateau jusqu’à Ebou Dar, où ils trouveraient une correspondance maritime pour Tear. Car c’était ça, leur destination finale, Tar Valon devenant un lieu à éviter comme la peste.
— Combien de temps devrons-nous attendre un bateau ? demanda Nynaeve avec une patience inhabituelle.
La discussion lui avait semblé close la veille, mais bon…
— Tu as dit que tous ne s’arrêteraient pas. Et qu’il faudrait aussi patienter longtemps à Ebou Dar.
Posant sa brosse, Nynaeve entreprit de refaire sa natte.
— Quand ils veulent qu’un bateau accoste, les villageois accrochent un drapeau à un poteau. La plupart des capitaines s’arrêtent… Et dans un port de la taille d’Ebou Dar, il y a toujours des navires en partance.
Comme si cette gamine avait déjà vu un port maritime avant d’avoir quitté la tour en compagnie de Nynaeve ! Même après avoir eu souvent la preuve du contraire, Elayne était persuadée d’avoir appris à la tour tout ce que son éducation de Fille-Héritière ne lui avait pas enseigné. Et comment osait-elle parler sur ce ton à son aînée ?
— Et nous ne trouverons pas ce « rassemblement de sœurs bleues » sur un bateau, je te le rappelle.
Nynaeve entendait continuer avec le coche, finir de traverser l’Amadicia, puis faire de même avec l’Altara et le Murandy pour gagner Far Madding, dans les collines de Kintara. Ensuite, ce seraient les plaines de Maredo, puis Tear. Ce serait plus long, certes, mais sans même parler du « rassemblement », les coches faisaient rarement naufrage. Nynaeve savait nager, mais elle se sentait mal dès qu’elle n’apercevait plus le plancher des vaches.