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— Mère est au courant de ton évolution ? demanda Elayne, toujours très calme, mais des éclairs dans les yeux.

Galad tressaillit à peine.

— Je n’ai pas eu l’occasion de lui écrire… Mais ne sois pas si sûre qu’elle me désapprouverait ! Elle n’a plus autant de sympathie qu’avant pour le Nord. On murmure qu’une loi spécifique pourrait bientôt en témoigner…

— Je lui ai envoyé une lettre, pour tout expliquer… (Dans le regard d’Elayne, l’étonnement céda la place à l’indignation.) Elle devrait comprendre. Après tout, elle a été formée à la tour, elle aussi.

— Parle moins fort ! ordonna Galad. Ne sais-tu donc pas où tu es ?

Elayne s’empourpra. De confusion, ou de colère ? Nynaeve aurait payé cher pour le savoir. Brusquement, elle s’avisa que Galad n’avait jamais haussé le ton ni prononcé de mots compromettants tels que « Tour Blanche », « Tar Valon » ou « Aes Sedai ».

— Egwene est avec vous ? demanda-t-il.

— Non, répondit Nynaeve.

— Dommage… J’espérais que… Gawyn a failli mourir d’inquiétude, quand elle a disparu. Il tient à elle, lui aussi. Puis-je savoir où elle est ?

Nynaeve nota mentalement ce « lui aussi ». Alors qu’il était devenu un Fils de la Lumière, Galad tenait pourtant à une femme qui se destinait à rejoindre les rangs des Aes Sedai. À force d’être bizarres, les hommes n’étaient plus tout à fait humains, en certaines circonstances…

— Non, nous ne te le dirons pas, répondit Elayne, ses joues reprenant leur couleur normale. Gawyn est avec toi ? J’ai du mal à croire qu’il soit lui aussi devenu un… (Elle eut la finesse de baisser le ton.) Un membre des Capes Blanches…

— Il est resté dans le Nord, Elayne…

Nynaeve supposa que Galad faisait allusion à Tar Valon. Cela dit, Gawyn avait dû en partir, car il n’avait sûrement pas pu s’entendre avec Elaida.

— Si tu savais ce qui s’est passé là-bas, ma sœur… Toute la corruption et toute la malfaisance de ce lieu sont remontées à la surface, comme c’était prévisible. La femme qui vous a envoyées en mission a été renversée.

Regardant autour de lui, Galad passa du murmure au chuchotement :

— Calmée puis exécutée… Elayne, ça n’a jamais été un endroit pour toi ! Ni pour Egwene. Je ne suis pas engagé depuis longtemps, mais mon capitaine me donnera sûrement une permission pour ramener ma sœur à la maison. C’est là que tu devrais être, avec mère… Dis-moi où est Egwene, et je la ferai ramener à Caemlyn. Vous y serez en sécurité.

Nynaeve en fut comme sonnée. Calmée et exécutée. Pas une mort accidentelle, ni une maladie. Avoir envisagé cette possibilité extrême ne rendait pas la réalité moins choquante. Bien entendu, Rand devait être au cœur de toute cette affaire. Et il n’y avait plus une chance que la tour soit de son côté.

Le regard lointain, Elayne ne trahissait aucune émotion.

— Je vois que ces nouvelles te troublent, dit Galad. J’ignore jusqu’à quel point cette femme t’a impliquée dans ses plans, mais tu es libre, à présent. Laisse-moi te ramener à Caemlyn. Nul n’a besoin de savoir que tu as été plus liée à cette personne que les autres jeunes élèves. C’est vrai pour vous deux.

Nynaeve adressa au jeune homme ce qu’elle espérait être un sourire. Même s’il y avait mis du temps, il l’incluait dans sa proposition, et elle l’aurait bien giflé de s’être montré si rustre. Si seulement il n’avait pas été d’une telle beauté !

— Je vais y réfléchir, dit Elayne. Tes propos sont logiques, mais ils demandent réflexion. Oui, c’est ça, réflexion…

Nynaeve dévisagea sa compagne. Des propos logiques ? Cette gamine perdait la tête.

— Je peux te laisser du temps, mais pas beaucoup, si je veux avoir une permission. On risque de nous ordonner de…

Galad se tut, car un Fils de la Lumière aux cheveux noirs et au visage carré venait de lui poser une main sur l’épaule. Plus vieux que le demi-frère d’Elayne, il arborait sur sa cape les mêmes nœuds d’or.

— Dis donc, jeune Galad, tu crois pouvoir garder pour toi toutes les jolies femmes ? Toutes les filles de la ville soupirent sur ton passage, et les mères aussi. Présente-moi !

Galad recula son banc afin de se lever.

— J’ai cru que je les connaissais, à première vue… Trom, le charme que tu me prêtes si généreusement n’a aucun effet sur cette dame. Elle ne m’apprécie pas, et je doute qu’elle aime davantage mes amis. Mais si tu t’entraînes à l’épée avec moi, cet après-midi, la « pêche » sera peut-être bonne.

— Pas quand tu es là, lâcha Trom, bon enfant. Et plutôt que m’entraîner avec toi, je préférerais laisser le forgeron s’exercer à la masse sur mon crâne.

De mauvais cœur, Trom se laissa tirer loin de la table par Galad, qui jeta un regard troublé aux deux femmes.

— Nana, j’ai besoin de toi en haut, dit Elayne en se levant.

Maîtresse Jharen accourut pour demander si le petit déjeuner avait plu à sa digne cliente.

— Faites venir au plus vite mon cocher et mon valet. Nana s’occupera de la note.

Tout en finissant sa phrase, la Fille-Héritière fila vers l’escalier.

Après avoir assuré à l’aubergiste que tout était parfait, Nynaeve régla la note et parvint à ne pas grimacer devant son montant. Débarrassée de maîtresse Jharen, elle monta dans la chambre où Elayne était déjà en train de fourrer leurs affaires dans les coffres, y compris les chemises de lin trempées de sueur qui séchaient sur les lits.

— Elayne, que se passe-t-il ?

— Nous devons partir sans attendre !

Elle finit de remplir un coffre et releva les yeux :

— En cet instant même, où qu’il soit, Galad est en train de réfléchir à un dilemme qu’il n’a jamais connu. Deux possibilités également justes, mais opposées. Pour lui, il est parfaitement moral de me ligoter sur une mule, si nécessaire, pour me ramener chez ma mère afin qu’elle cesse de s’inquiéter et que je ne sois plus en mesure de devenir une Aes Sedai. Mais il est tout aussi moral de nous livrer aux Capes Blanches ou à l’armée régulière. Dans ce pays, les Aes Sedai sont hors la loi, et les femmes formées à la tour également. Ma mère a un jour signé un traité avec Ailron, et ils ont dû se rencontrer en Altara, parce qu’elle était interdite de séjour en Amadicia. Dès que j’ai vu Galad, je me suis unie au saidar, et je le resterai tant que nous ne serons pas très loin de lui.

— Elayne, tu exagères ! C’est ton frère !

— Non ! s’exclama la Fille-Héritière. Nous avons le même père, mais ce n’est pas mon frère. Je ne veux pas de lui. Je te l’ai dit cent fois, mais tu ne veux rien entendre. Galad fait toujours ce qui est bien. Il ne ment jamais. Tu as entendu ce qu’il a dit à Trom ? A-t-il prétendu qu’il ne nous connaissait pas ? Non, tout ce qu’il racontait était vrai, mais… décalé. Faire le bien, voilà tout ce qui compte, et peu importe à qui il nuit, lui-même compris. S’il fait le mauvais choix, les Capes Blanches nous tomberont dessus dès la sortie du village.

Quelqu’un frappa à la porte. Sursautant, Nynaeve se demanda si Galad… Prête au combat, Elayne ne semblait pas en douter.

Mais l’ancienne Sage-Dame ouvrit la porte… pour découvrir Thom et Juilin, ce dernier tenant à la main son ridicule couvre-chef.

— Ma dame nous demande ? demanda Thom avec la nuance de soumission requise pour abuser d’éventuelles oreilles indiscrètes.

— Entrez vite, tous les deux ! s’écria Nynaeve.

Avant d’obéir, les deux hommes se consultèrent du regard. Une manie qui devenait agaçante.

— Thom, nous devons partir sans délai, annonça Elayne dès que la porte fut refermée. (Sa détermination momentanément envolée, elle semblait très inquiète.) Galad est ici. Tu te rappelles sûrement quel monstre il était enfant. Eh bien, il ne s’est pas amélioré en grandissant, et en plus, il fait partie des Capes Blanches. Il risque de…