Non sans regret, l’ancienne Sage-Dame remplit d’or la paume du trouvère – sans même prendre la peine de compter. Il était impossible de savoir ce que coûteraient les « emplettes », et le temps pressait trop pour être gaspillé en marchandage.
— C’est une formidable idée, dit Elayne. Galad cherchera deux femmes, pas une caravane d’animaux et d’artistes. Et il ne pensera jamais que nous pourrions aller au Ghealdan.
Nynaeve n’avait pas pensé à ce point-là. Son intention était d’obliger Luca à filer directement en direction de Tear. Une troupe comme la sienne, avec des jongleurs et des acrobates en plus de la ménagerie, pouvait gagner sa croûte pratiquement n’importe où. Mais si Galad les poursuivait, ou envoyait quelqu’un, ce serait vers l’est, bien entendu. Et il pouvait être assez malin pour inspecter une caravane d’artistes. De temps en temps, en particulier lorsqu’on ne s’y attendait pas, il arrivait que les hommes utilisent leur cerveau.
— C’est la première chose qui m’est venue à l’esprit, Elayne, mentit Nynaeve en essayant de ne pas penser au goût affreux de l’infusion de chiendent à chat et de poudre de feuille de mavin.
Comme de juste, Thom et Juilin se répandirent en objections. Pas sur le plan en lui-même, mais sur ses modalités. Selon eux, il aurait mieux valu que l’un ou l’autre reste avec les femmes pour les protéger de Galad et des Capes Blanches. Comme s’ils n’avaient pas conscience que le Pouvoir, si on en arrivait à de telles extrémités, serait bien plus efficace qu’eux – même s’ils avaient réussi à s’adjoindre dix gaillards de leur trempe.
Sans parvenir à les convaincre, Nynaeve réussit cependant à les flanquer dehors avec une consigne stricte :
— Surtout, ne vous avisez pas de revenir ici ! Nous nous retrouverons sur la route.
— Si un affrontement a lieu, dit Elayne dès que la porte se fut refermée sur les deux hommes, nous nous retrouverons vite face à toute la garnison de Capes Blanches, et sans doute aussi de soldats réguliers. Le Pouvoir ne nous rend pas invincibles. Pour le démontrer, il suffira de deux flèches.
— Nous nous inquiéterons le moment venu, éluda Nynaeve.
Si Thom et Juilin avaient pensé à ça, l’un des deux resterait dans les environs et finirait par éveiller les soupçons de Galad. Quand ça s’imposait, l’ancienne Sage-Dame était d’accord pour accepter l’aide des deux hommes – l’affaire « Ronde Macura » lui avait enseigné ça, même si elle fulminait toujours d’avoir eu besoin de secours comme un chaton tombé dans un puits. Cela posé, c’était à elle de décider quand l’assistance des mâles était requise, pas à eux.
Descendant au rez-de-chaussée, « Nana » trouva aisément maîtresse Jharen et lui annonça que sa noble dame avait changé d’avis. Doutant de pouvoir affronter si vite les rigueurs du voyage – cette étouffante chaleur et ces colonnes de poussière ! –, elle avait décidé de dormir encore un peu et entendait ne pas être dérangée jusqu’à un repas tardif qu’elle enverrait chercher le moment venu. Bien entendu, Nynaeve versa une pièce d’argent de plus pour la nuit supplémentaire.
Sachant à quel point les nobles dames pouvaient être délicates – et quelque peu capricieuses, à l’occasion –, l’aubergiste se montra délicieusement compréhensive. Tant qu’elle était payée, soupçonna Nynaeve, cette femme serait passée sur à peu près tout, à part peut-être un homicide.
Abandonnant maîtresse Jharen, Nynaeve fonça sur une serveuse et entreprit de la travailler au corps. Après que quelques sous eurent changé de main, la fille de salle, sans même retirer son tablier, partit acheter deux de ces grands bonnets qui, selon « Nana », semblaient parfaits pour se garder la tête au frais et à l’ombre. Pas le genre de coiffe que sa dame porterait, bien sûr, mais pour elle, ce serait parfait.
Lorsque Nynaeve revint dans la chambre, elle vit qu’Elayne avait posé les coffrets dorés sur une couverture à côté de la boîte noire polie contenant les ter’angreal récupérés et de la bourse en peau de chamois qui renfermait le sceau. La bourse remplie de pièces reposait sur l’autre lit, à côté du sac de Nynaeve. Pliant la couverture, Elayne ferma ce ballot avec un morceau de corde trouvé dans un des coffres.
Décidément, Nynaeve leur avait fait emporter jusqu’à leurs derniers bouts de ficelle. Et elle regrettait d’être obligée de laisser tant de choses derrière elle. Pas pour l’argent – enfin, pas seulement. Dans la vie, on ne savait jamais quand un objet pouvait se révéler utile. Par exemple, les deux robes de laine que la Fille-Héritière avait étendues sur son lit. Trop quelconques pour une dame, elles étaient en revanche un peu trop chics pour une servante. Mais si elles les avaient laissées à Mardecin, comme Elayne le préconisait, qui n’aurait rien eu à se mettre sur le dos à Sienda ?
Se penchant, Nynaeve sortit d’un autre coffre quelques chemisiers de rechange et deux autres robes de laine. Les deux poêles à frire rangées dans des sacs de toile étaient de toute première qualité, mais bien trop lourdes, et de toute façon, les hommes ne risquaient pas d’oublier d’en acheter d’autres. En revanche le nécessaire à couture, dans sa jolie boîte avec des incrustations en os, ne pouvait pas être abandonné, car les deux lascars n’auraient même pas l’idée d’acquérir une aiguille.
— Tu as connu Thom avant tout ça ? demanda Nynaeve, pas vraiment concentrée sur sa sélection, elle devait l’avouer.
Du coin de l’œil, elle surveilla la réaction d’Elayne, qui pliait des vêtements, écartant à contrecœur des soieries dont elles n’auraient plus besoin.
— Il était le barde de la cour à Caemlyn, quand j’étais petite…, répondit la Fille-Héritière sans tourner la tête vers sa compagne.
— Je vois, fit Nynaeve, qui ne voyait rien du tout.
Comment passait-on du statut de barde – un artiste qui divertissait les têtes couronnées, quasiment un noble lui-même – à celui de trouvère itinérant ?
— Après la mort de mon père, il a été l’amant de ma mère, précisa Elayne avec un tel naturel que Nynaeve ne put retenir un petit cri.
— Ta mère…
— Je m’en suis souvenue à Tanchico, continua Elayne, toujours sans regarder sa compagne. J’étais si petite, à l’époque… C’est à cause de sa moustache… Et d’avoir été assez près pour bien voir son visage… Et de l’avoir entendu réciter des extraits de La Grande Quête du Cor. Il pensait que j’avais de nouveau oublié, parce que j’étais un peu… pompette. Le lendemain, j’ai fait semblant d’avoir un trou de mémoire.
Nynaeve secoua la tête, accablée. Comment aurait-elle pu oublier le soir où cette jeune idiote avait levé le coude plus que de raison ? Au moins, elle n’avait plus recommencé depuis – un des effets bénéfiques de la gueule de bois. Désormais, le comportement d’Elayne avec Thom n’avait plus rien de mystérieux. Chez elle, Nynaeve avait vu des cas similaires. Quand une fille devenait presque assez mûre pour se croire une femme, à qui se comparait-elle, sinon à sa mère ? Et parfois, de quelle meilleure rivale pouvait-elle rêver afin d’affirmer sa féminité ? En général, la compétition se limitait à la cuisine ou à la couture, voire à d’inoffensives manifestations de coquetterie envers le père. Mais en une occasion, elle avait vu la fille presque adulte d’une veuve se ridiculiser en tentant de séduire le futur mari de sa mère.
Mais que faire contre ce genre d’aberration ? Malgré les sermons du Cercle des Femmes et de la Sage-Dame – plus quelques menaces pas piquées des vers – Sari Ayellin ne s’était pas calmée avant que sa mère se soit remariée et qu’elle ait trouvé un époux elle-même.
— Je suppose qu’il a dû être un second père pour toi, dit Nynaeve en faisant mine de se concentrer sur les bagages.
En tout cas, Thom avait certainement dû considérer ainsi la petite fille, et ça expliquait bien des choses.