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— Je n’ai jamais pensé à lui ainsi, souffla Elayne en faisant mine d’hésiter à emporter quelques chemisiers de soie. Tu sais, je n’ai aucun souvenir de mon père, car j’étais encore bébé quand il est mort. Selon Gawyn, il passait tout son temps avec Galad. Lini faisait tout son possible pour nous consoler, mais je sais qu’il ne venait jamais nous voir, Gawyn et moi. Il aurait fini par le faire, quand nous aurions atteint l’âge d’apprendre des choses, comme Galad. Mais il est mort avant.

Nynaeve fit une nouvelle tentative.

— Au moins, Thom est encore en bonne santé, pour un homme de son âge. Heureusement qu’il ne souffre pas d’arthrose, hein ? C’est fréquent, chez les vieillards.

— Sans sa patte folle, il serait encore capable de faire le saut de l’ange. De toute façon, sa claudication ne me gêne pas. Il est intelligent et plein d’expérience. J’apprécie sa gentillesse, et ça ne m’empêche pas de me sentir en sécurité avec lui. Mais ça, je ne devrais pas le lui dire, parce qu’il a déjà beaucoup trop tendance à me protéger.

Nynaeve décida de laisser tomber. Au moins provisoirement. Thom considérait sans doute Elayne comme sa fille, mais si elle continuait ainsi, il risquait de se souvenir que ce n’était pas le cas, et elle se retrouverait dans une fort mauvaise posture.

— Thom a beaucoup d’affection pour toi, Elayne… Galad, en revanche… Tu es sûre qu’il pourrait nous dénoncer ?

La Fille-Héritière sursauta, comme si on l’arrachait à quelque rêverie.

— Plaît-il ? Galad ? J’en suis sûre, Nynaeve ! Et si nous refusons de nous laisser escorter jusqu’à Caemlyn, ça reviendra à prendre la décision pour lui.

En marmonnant entre ses dents, Nynaeve sortit de son coffre une robe d’équitation en soie. Parfois, il lui semblait que le Créateur avait donné la vie aux hommes afin qu’ils puissent empoisonner celle des femmes…

17

En route vers l’ouest

Quand la serveuse revint avec les bonnets, Elayne, en sous-vêtements de soie blanche, se reposait sur un des lits, un morceau de tissu humide en travers des yeux. Sur le lit d’à côté, Nynaeve faisait semblant de repriser l’ourlet de la robe de soie verte de sa maîtresse. En réalité, elle s’affairait surtout à se piquer les doigts. Même si elle ne l’aurait reconnu pour rien au monde, avec une aiguille et du fil, elle ne valait pas tripette.

Bien entendu, elle portait sa robe – les servantes ne pouvaient pas se permettre certaines fantaisies – mais ses cheveux défaits indiquaient qu’elle n’avait pas l’intention de sortir dans un avenir proche. Soucieuse de ne pas réveiller sa maîtresse, elle remercia la fille dans un soupir, lui glissa dans la paume un sou d’argent de pourboire et lui rappela que la dame ne voulait être dérangée sous aucun prétexte.

Dès que la porte se fut refermée sur la fille, Elayne se leva d’un bond et entreprit de sortir leurs baluchons de sous les lits. Oubliant la robe de soie, Nynaeve passa les bras dans son dos pour déboutonner la sienne.

En quelques instants, les deux femmes furent fin prêtes. Nynaeve en robe de laine verte, Elayne en bleu, chacune ayant attaché ses baluchons dans son dos. Portant son sac d’herbes, Nynaeve se chargeait également de l’argent et sa compagne du ballot contenant les coffrets et la boîte. Grâce aux bonnets, dont les larges bords proéminents dissimulaient parfaitement leurs traits, elles auraient probablement pu passer devant Galad sans qu’il les reconnaisse. Surtout elle, avec ses cheveux défaits, alors qu’il l’avait toujours vue avec une tresse. En revanche, maîtresse Jharen risquait d’intercepter deux inconnues descendant de l’étage avec de gros baluchons.

En dévalant l’escalier de service, Nynaeve eut un bref moment de sympathie pour Thom et Juilin, qui s’étaient échinés à y porter les coffres. Mais elle se concentra surtout sur la cour et sur les écuries au toit de tuile. À l’ombre du coche, un chien jaune piquait un roupillon, mais tous les palefreniers étaient à l’intérieur. La jeune femme capta des mouvements derrière la porte ouverte, mais personne n’eut l’idée saugrenue de sortir d’un havre d’ombre et de fraîcheur.

Traversant la cour, les deux femmes gagnèrent l’allée qui courait entre les écuries et une haute clôture de pierre. Une charrette pleine de fumier entourée de mouches bourdonnantes y passait, occupant presque tout l’espace. Même si elle ne pouvait pas la voir, Nynaeve devina que l’aura du saidar enveloppait Elayne. Pour sa part, elle espérait que le chien n’aboierait pas et que personne ne sortirait des cuisines ou des écuries. Canaliser le Pouvoir n’était sûrement pas une façon discrète de s’éclipser – et il ne fallait surtout pas laisser une piste que Galad puisse suivre.

La porte en bois brut, au fond de l’allée, n’avait qu’une simple clenche en guise de fermeture. Au-delà, la ruelle où s’alignaient des maisons au toit de chaume – en grande majorité, en tout cas – se révéla déserte à l’exception d’une poignée de gamins occupés à jouer, chacun tentant de toucher les autres avec un sac de haricots. Le seul adulte en vue s’affairait à verser des graines dans un pigeonnier, sa tête et ses épaules dépassant de la trappe qui donnait accès au toit depuis un grenier. Comme les enfants, il n’accorda pas un regard aux deux femmes qui sortirent de l’allée, refermèrent la petite porte et s’engagèrent dans la ruelle avec l’assurance de gens qui ont tous les droits d’être là.

Après qu’elles se furent acquittées de près de cinq lieues de marche à l’ouest de Sienda, Thom et Juilin rattrapèrent les deux femmes. Le trouvère conduisait une sorte de roulotte de Zingari, n’était sa couleur unique et sobre – un vert assez terne – qui s’écaillait d’ailleurs par larges plaques.

Sans cacher son soulagement, Nynaeve glissa ses baluchons sous le banc du conducteur et grimpa à côté de Thom.

Voyant que Juilin chevauchait Rôdeur, elle marmonna :

— Je t’avais dit de ne pas retourner à l’auberge…

Et si le bougre regardait Thom, cette fois, il lui en cuirait !

— Je n’y suis pas retourné, répondit le pisteur de voleurs sans savoir qu’il venait de s’épargner un sort funeste. J’ai dit au palefrenier en chef que ma dame désirait des baies fraîchement cueillies et que nous étions chargés, Thom et moi, d’aller lui en quérir. C’est le genre de caprice que certaines…

Juilin s’interrompit, conscient qu’Elayne, assise de l’autre côté de Thom, le foudroyait du regard. Trop souvent, il oubliait qu’elle était pour de bon de sang royal.

— Il fallait bien donner une raison à notre départ, dit Thom en faisant claquer son fouet. Vous avez dû faire mine de vous retirer dans votre chambre, au bord de la syncope – dame Morelin, en tout cas –, mais les garçons d’écurie se seraient demandé pourquoi il nous prenait la fantaisie d’aller crever de chaud au lieu de rester bien au frais à paresser dans une grange en buvant de la bière. Avec cette histoire de baies, nous ne sommes sans doute pas l’objet de toutes les conversations, en ce moment même.

Elayne foudroya le trouvère du regard – sans doute à cause de la « syncope » – mais il fit mine de ne pas s’en apercevoir. Ou peut-être ne le remarqua-t-il pas pour de bon. Quand ça les arrangeait, les hommes pouvaient être aveugles.

Nynaeve eut un grognement franc et massif. Ça, le gaillard ne pouvait pas passer à côté ! De fait, il fit claquer son fouet avec un peu trop de vigueur.

Toute cette histoire de baies était un prétexte pour emmener Rôdeur, bien entendu. Histoire de pouvoir chevaucher à tour de rôle… Une autre habitude des hommes : inventer des fadaises afin de pouvoir faire exactement ce qui leur chantait. Au moins, Elayne regardait le trouvère de travers, au lieu de le couver des yeux…