— J’ai appris autre chose, cette nuit, annonça Thom après un moment. Pedron Niall essaie de fédérer les nations contre Rand.
— Ne va pas croire que je doute de toi, dit Nynaeve, mais d’où tiens-tu cette information ? J’ai du mal à croire qu’un Fils de la Lumière te l’ait obligeamment transmise.
— Trop de gens disaient la même chose, Nynaeve… Il y aurait un faux Dragon à Tear. Un faux Dragon, affirme-t-on sans tenir compte des prophéties au sujet de la chute de la Pierre et de Callandor. L’imposteur est dangereux, dit-on, et les pays devraient s’unir comme à l’époque de la guerre des Aiels. Et bien sûr, quel meilleur chef, pour ça, que Pedron Niall ? Quand le peuple répète à l’infini une chose, c’est que cette idée vient d’en haut. Et en Amadicia, Ailron lui-même ne se permet pas d’avoir une opinion sans en référer d’abord à Niall.
Le vieux trouvère semblait toujours capable – ou presque – de faire la synthèse des rumeurs et des murmures qu’il glanait de-ci de-là. Mais il ne fallait pas perdre de vue que ce n’était pas un simple trouvère, en réalité. Quoi qu’il prétende, c’était un barde de cour, et il avait sûrement été témoin d’intrigues au moins aussi sophistiquées que celles de ses récits. Ayant été l’amant de Morgase, il s’en était peut-être même mêlé. Du coin de l’œil, Nynaeve étudia le vieil homme ridé aux sourcils broussailleux et à la longue moustache aussi blanche que ses cheveux. Les femmes avaient parfois de drôles de goûts, il fallait bien l’avouer.
— Nous ne devrions pas être surpris par des événements de ce genre, dit l’ancienne Sage-Dame.
Pour sa part, elle ne les avait jamais anticipés, et c’était une grossière erreur.
— Ma mère soutiendra Rand, j’en suis sûre, dit Elayne. Elle connaît les prophéties. Et elle est aussi influente que Pedron Niall.
Secouant la tête, Thom s’inscrivit en faux contre cette dernière affirmation – au moins. Morgase régnait sur une nation prospère, mais il y avait des Capes Blanches dans tous les pays, et les Fils recrutaient des fanatiques de toutes les origines.
Nynaeve s’avisa soudain qu’elle allait devoir accorder plus de considération à Thom. Après tout, il en savait peut-être aussi long que ce qu’il prétendait.
— Veux-tu dire que nous aurions dû nous laisser escorter à Caemlyn par Galad ?
Elayne se pencha sur le banc pour foudroyer Nynaeve du regard par-delà l’obstacle que constituait Thom.
— Sûrement pas ! Pour commencer, il est impossible de savoir si c’est ce qu’il aurait décidé, au bout du compte. En plus…
Elayne se redressa, disparaissant derrière le trouvère, et continua comme pour elle-même :
— En plus, si ma mère s’est retournée contre la tour, j’entends bien communiquer avec elle par lettre, pour le moment. Parce qu’elle serait capable de nous garder de force au palais, si nous tombions entre ses mains. Pour notre bien, évidemment… Elle ne contrôle pas le Pouvoir, c’est vrai, mais avant d’être vraiment une Aes Sedai, je préfère ne pas me frotter à elle. Et même après, je n’y tiendrai pas trop…
— Une femme de tête, oui…, dit Thom. Elle aurait tôt fait de t’apprendre les bonnes manières, Nynaeve.
N’ayant pas de natte sur laquelle tirer, Nynaeve grogna de mécontentement, mais le vieux fou se contenta de lui sourire.
Le soleil approchait de son zénith lorsque les fugitifs atteignirent la ménagerie, qui n’avait pas changé d’endroit depuis la veille. Sous la canicule, même les chênes vénérables semblaient voûter un peu les « épaules ». À part les chevaux et les chevaux-sangliers, tous les animaux étaient dans leur cage et on ne voyait pas non plus l’ombre des artistes, sans doute réfugiés dans leurs roulottes.
Lorsque Nynaeve et les autres furent descendus du véhicule, Valan Luca daigna enfin se montrer, paradant toujours dans sa ridicule cape rouge.
Cette fois, il ne tint pas de propos fleuris et ne fit pas d’effets de cape. Reconnaissant Thom et Juilin, il étudia la roulotte, puis se pencha pour mieux voir les traits des deux femmes, cachés par leur bonnet, et eut un sourire glacial.
— On redescend sur terre, noble dame Morelin ? Ou on y a toujours été ? Auriez-vous volé un coche et de beaux atours ? Eh bien, je n’aimerais pas voir un si joli front marqué au fer rouge. C’est la punition, ici – enfin, une des plus douces. Puisque vous avez été démasquée – sinon, pourquoi seriez-vous en fuite ? – je ne saurais trop vous conseiller de filer. Et si vous escomptiez récupérer votre maudit sou, vous le trouverez sur la route, parce que je vous l’ai jeté dessus en même temps qu’une grosse pierre. Et pour moi, il peut rester là où il est jusqu’à Tarmon Gai’don.
— Tu voulais un mécène ? lança Nynaeve alors que Luca se détournait déjà. Nous pouvons l’être pour toi.
— Vous deux ? (Luca s’arrêta.) Même si quelques pièces ne me feraient pas de mal, je n’accepterai pas d’argent volé…
— Nous réglerons tous tes frais, maître Luca, intervint Elayne, passant elle aussi au tutoiement. Plus cent couronnes d’or de prime si nous pouvons t’accompagner jusqu’au Ghealdan, à condition que tu acceptes de ne pas t’arrêter avant la frontière.
Nynaeve grogna sa désapprobation. Cent couronnes d’or ! Cent couronnes d’argent auraient largement suffi à payer les dépenses de la caravane, même si les chevaux-sangliers mangeaient pour quatre.
— Votre butin est si élevé ? demanda Luca, soupçonneux. Qui vous poursuit ? Je ne veux pas d’ennuis avec les Capes Blanches ou l’armée régulière. Ces gens nous jetteraient en prison et abattraient les animaux.
— C’est mon frère…, dit Elayne avant que Nynaeve se lance dans quelque tirade rageuse pour défendre leur probité. Un mariage semble avoir été arrangé en mon absence, et il est chargé de me ramener. Mais je n’ai aucune intention de retourner à Cairhien pour épouser un type plus petit que moi, trois fois plus gros et je ne sais combien de fois plus âgé. (Elayne s’empourpra – une imitation de colère peu convaincante, estima Nynaeve en experte.) Mon père rêve de revendiquer le Trône du Soleil, s’il rallie assez de nobles à sa cause. (En revanche, le ton était bien meilleur.) Moi, je rêve d’un bel Andorien roux que j’épouserai coûte que coûte, n’en déplaise à mon père. Maître Luca, voilà tout ce que tu as besoin de savoir sur moi.
— Tu dis peut-être la vérité, fit Luca, et peut-être pas… Montre-moi donc la couleur de l’argent que tu me promets. Avec des promesses, on ne se paie pas de coupes de vin.
Nynaeve sortit de son sac la bourse la plus pansue, la secoua devant le nez de Luca, et la remit à sa place quand il tendit la main.
— Tu auras ce qu’il te faut au fur et à mesure, et les cent couronnes une fois atteint le Ghealdan.
Cent couronnes d’or ! Si Elayne continuait à ce rythme, il allait bientôt falloir trouver un banquier et utiliser les lettres de crédit remises par Siuan Sanche.
— Que vous soyez ou non des voleurs, grogna Luca, vous fuyez quelqu’un. Je ne risquerai pas de perdre ma troupe, qu’il s’agisse de l’armée ou d’un frère en colère. D’ailleurs, s’il croit que j’ai enlevé sa sœur, la deuxième possibilité sera pire pour moi. Vous allez devoir vous fondre dans la masse. (Il eut un rictus mauvais.) Tous ceux qui voyagent avec moi travaillent d’une façon ou d’une autre, et vous ne ferez pas exception à la règle. Si les autres savent que vous payez votre passage, ils en feront des gorges chaudes, et ce n’est pas ce que vous voulez. Le nettoyage des cages sera parfait. Les hommes de peine qui s’occupent des chevaux se plaignent de devoir le faire. En guise de paiement, j’essaierai même de retrouver ce fichu sou. Personne ne dira jamais que Valan Luca est pingre !
Alors qu’elle s’apprêtait à répondre qu’il n’était pas question de payer et de travailler, Nynaeve sentit la main de Thom se poser sur son bras. Puis il se baissa, ramassa des cailloux et commença à jongler avec six d’entre eux.