Il soufflait du sud-ouest, ce vent, sec sous un soleil en fusion. Des semaines s’étaient écoulées sans que la pluie tombe sur le pays au-dessous et la chaleur de fin d’été augmentait de jour en jour. De précoces feuilles brunes se voyaient çà et là sur quelques arbres et des pierres à nu étaient brûlantes où avaient couru des ruisseaux. Dans un espace découvert d’où l’herbe avait disparu, où seules les racines de maigres broussailles desséchées retenaient la terre, le vent commença à dégager des pierres enfouies de longue date. Elles étaient usées et rongées par les intempéries, et aucun œil humain n’aurait reconnu en elles les vestiges d’une ville mentionnée dans les contes et par ailleurs oubliée.
Des villages disséminés apparurent avant que le vent franchisse la frontière de l’Andor, ainsi que des champs où des paysans soucieux arpentaient lourdement les sillons arides. Il y avait beau temps que la forêt s’était amenuisée en bosquets clairsemés quand le vent chassa la poussière devant lui dans l’unique rue d’un bourg appelé Kore-les-Fontaines. Le niveau de ces fontaines commençait à baisser, cet été. Quelques chiens allongés par terre haletaient dans la chaleur intense et deux garçonnets torse nu couraient après une vessie gonflée qu’ils faisaient avancer en tapant dessus avec une baguette. Rien d’autre ne bougeait à part le vent et l’enseigne grinçante au-dessus de la porte de l’auberge, en brique rouge à toit de chaume comme toutes les autres maisons de la rue. Avec ses deux niveaux, elle était le plus haut et le plus grand bâtiment de Kore-les-Fontaines, petite bourgade élégante et tranquille. Les chevaux sellés attachés devant l’auberge remuaient à peine la queue. L’enseigne ciselée de l’auberge annonçait La Justice de la Bonne Reine.
Clignant des paupières pour éviter la poussière, Min gardait un œil pressé contre la fente de la paroi rudimentaire du hangar. Elle pouvait juste distinguer une épaule de l’homme posté en sentinelle à la porte de ce hangar, mais son attention était concentrée au-delà sur l’auberge. Elle aurait aimé que celle-ci ait eu un nom moins sinistrement approprié. Leur juge, le seigneur du pays, était apparemment arrivé quelque temps auparavant, mais elle ne l’avait pas vu. Nul doute qu’il était en train d’écouter les accusations du fermier ; Admer Nem, ainsi que ses frères et cousins et toutes leurs épouses, était partisan d’une pendaison immédiate avant qu’un des vassaux du seigneur se trouve à passer par là. Elle se demanda quelle était la sanction ici pour avoir brûlé l’étable de quelqu’un, et ses vaches laitières dedans. Par accident, certes, mais elle ne pensait pas que cela comptait pour grand-chose quand le point de départ était une intrusion illégale.
Dans le désordre qui s’en était suivi, Logain avait pris la fuite, les abandonnant – on aurait dû s’y attendre, qu’il se réduise en braises ! – et elle ne savait pas trop si elle devait s’en réjouir ou non. C’est lui qui avait jeté à terre d’un coup de poing Nem quand ils avaient été découverts juste avant l’aube, précipitant la lanterne du bonhomme dans la paille. La responsabilité lui incombait, de toute évidence. Seulement, parfois, il avait du mal à mesurer ses paroles. Cela valait peut-être mieux qu’il soit parti.
Se tordant sur elle-même pour se radosser à la paroi, elle essuya son front moite de sueur, laquelle n’en perla que de plus belle. L’intérieur du hangar était étouffant, mais ses deux compagnes ne s’en souciaient visiblement pas. Siuan était étendue sur le dos dans une robe de drap sombre taillée pour monter à cheval ressemblant de près à celle de Min et elle regardait fixement le toit du hangar en se tapotant machinalement le menton avec une paille. Leane, avec son teint cuivré et sa silhouette élancée aussi haute que la majorité des hommes, était assise en tailleur, vêtue de sa seule chemise blanche, s’activant sur sa robe avec fil et aiguille. On les avait autorisées à garder leurs sacoches de selle, après qu’elles avaient été fouillées à la recherche d’épées ou de haches ou autres objets qui leur auraient permis de s’évader.
« Quelle est la peine infligée en Andor pour avoir incendié une étable ? questionna Min.
— Si nous avons de la chance, répondit Siuan sans bouger, une volée de coups d’étrivière sur la place du village. Moins de chance et ce sera la pendaison.
— Ô Lumière ! dit Min d’une voix étranglée. Comment pouvez-vous appeler cela de la chance ? »
Siuan se roula sur le côté et s’appuya sur un coude. C’était une femme robuste, à la limite de la beauté mais mieux que bien de sa personne et elle ne paraissait âgée que de quelques années de plus que Min, par contre ces yeux bleus qu’elle avait en imposaient par leur expression impérieuse qui ne cadrait pas avec une jeune femme attendant de passer en jugement dans un hangar de campagne. Parfois Siuan égalait Logain pour ce qui était de s’oublier, peut-être même le surpassait. « Quand une volée de coups d’étrivière est donnée, c’est fini et nous pouvons passer notre chemin, dit-elle d’un ton qui ne souffrait pas de réplique ni de bêtises. Cela nous prend moins de temps qu’aucune autre peine qui me vient à l’idée. Considérablement moins que la pendaison, mettons. Bien que je ne pense pas que cela ira jusque-là d’après mes souvenirs de la loi d’Andor. »
Un rire saccadé secoua Min pendant un instant ; c’était cela ou pleurer. « Du temps ? Du train où nous allons, nous n’avons que du temps. Je tiens que nous avons visité tous les bourgs entre ici et Tar Valon et que nous n’avons rien trouvé. Pas une trace, pas un souffle. Je ne pense pas qu’il existe de rassemblement. Et nous voilà à pied, maintenant. D’après ce que j’ai entendu, Logain a emmené les chevaux avec lui. À pied et bouclées dans un hangar attendant la Lumière sait quoi !
— Pas de noms », chuchota sèchement Siuan en lançant un regard significatif à la porte primitive avec le garde posté de l’autre côté. « Une langue trop longue risque de vous mener dans le filet à la place des poissons. »
Min tiqua, en partie parce qu’elle commençait à se lasser des dictons de pêcheur de Tear que prodiguait Siuan et en partie parce que cette dernière avait raison. Jusqu’à présent, elles avaient réussi à devancer des nouvelles fâcheuses – fatales était plutôt le mot qui convenait – mais certaines nouvelles avaient une façon de parcourir quatre cents lieues en un jour. Siuan avait voyagé sous le nom de Mara, Leane d’Amaena et Logain avait pris celui de Dalyn après que Siuan l’avait convaincu que Guaire était un choix stupide. Min ne croyait toujours pas que quelqu’un reconnaîtrait son nom à elle, mais Siuan avait insisté pour l’appeler Serenla. Même Logain ignorait leur véritable identité.
L’ennui, au fond, c’est que Siuan n’avait pas l’intention de renoncer. Des semaines d’échec complet et maintenant ceci, pourtant la moindre mention de se rendre à Tear, qui était une solution raisonnable, soulevait une tempête qui faisait céder Logain lui-même. Plus ils avaient cherché ce en quoi Siuan était en quête, plus son humeur était devenue irritable. Non pas qu’elle n’ait été auparavant capable de broyer des cailloux. Min eut la sagesse de garder cette réflexion pour elle.
Leane en termina enfin avec sa robe et l’enfila par-dessus sa tête, repliant ses bras dans le dos pour attacher les boutons. Min ne voyait pas pourquoi elle s’était donné cette peine ; elle détestait les travaux à l’aiguille de n’importe quelle nature. L’encolure était à présent un peu plus plongeante, dévoilant un peu la poitrine de Leane, et la robe était un peu plus moulante là et peut-être autour des hanches. Mais à quoi bon ici ? Personne ne l’inviterait à danser dans cette espèce d’étouffoir de hangar.