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Fouillant dans les sacoches de selle de Min, Leane en tira le coffret de bois contenant fards, poudres et autres que Laras avait obligé Min à emporter dans ses bagages avant qu’elles se mettent en route. Min pensait toujours s’en débarrasser mais, elle ne savait trop pourquoi, elle n’avait jamais mis son projet à exécution. À l’intérieur du couvercle à charnière du coffret, il y avait un petit miroir et quelques instants après Leane s’affairait sur son visage avec de menus pinceaux en poil de lapin. Jusqu’à présent, elle ne s’était pas particulièrement intéressée à ces choses-là. Et voilà qu’elle se montrait contrariée de ne trouver qu’une brosse en ébène et un petit peigne d’ivoire pour arranger sa coiffure. Elle ronchonna même entre ses dents parce qu’elle n’avait pas le moyen de chauffer le fer à friser ! Ses cheveux noirs avaient poussé depuis qu’elles avaient commencé les recherches de Siuan, mais ils étaient encore loin d’atteindre ses épaules.

Après l’avoir observée un moment, Min demanda : « Qu’est-ce que vous avez en tête, Le… Amaena ? » Elle évita de regarder Siuan. Si, si, elle savait tenir sa langue ; c’était seulement la conséquence d’être claquemurée et rôtie vivante, avec par-dessus le marché l’imminence du jugement. Pendaison ou flagellation publique. Quel choix ! « Avez-vous décidé d’entreprendre une carrière de flirt ? » Elle l’avait dit en manière de plaisanterie – Leane était toute concentration et compétence – histoire d’alléger l’atmosphère, mais Leane la surprit.

« Oui, répliqua-t-elle du tac au tac en écarquillant les yeux devant la glace tandis qu’elle faisait attentivement quelque chose à ses cils. Et, si je flirte avec l’homme qu’il faut, peut-être n’aurons-nous pas besoin de nous inquiéter de coups de fouet ou de quoi que ce soit d’autre. Au moins aurais-je une chance de nous attirer une sentence plus légère. »

Min, la main à moitié levée pour s’essuyer de nouveau la figure, en eut le souffle coupé – c’était comme si un hibou annonçait qu’il allait se transformer en colibri – mais Siuan se contenta de se redresser sur son séant et d’adresser à Leane un froid : « D’où vient cette détermination ? »

Siuan aurait-elle dirigé sur elle ce regard, Min avait l’impression qu’elle aurait avoué jusqu’à des choses qu’elle avait oubliées. Quand Siuan portait son attention sur vous de cette façon, vous vous retrouviez en train d’esquisser une révérence et de courir exécuter ce qui vous était ordonné avant de vous en être rendu compte. Même Logain, la plupart du temps. Sauf la révérence.

Leane passa tranquillement un minuscule pinceau le long de ses pommettes et examina le résultat dans le petit miroir. Elle jeta un coup d’œil à Siuan mais, quoi qu’elle eût remarqué, elle répliqua de son ton tranchant habituel. « Ma mère était négociante, vous savez, principalement en fourrures et en bois. Je l’ai vue brouiller les idées d’un seigneur de la Saldaea au point de lui livrer la totalité de sa récolte de bois de l’année pour la moitié du montant qu’il désirait et je doute qu’il se soit rendu compte de ce qui était arrivé avant d’être pratiquement rentré chez lui. Et encore. Plus tard, il lui a envoyé un bracelet en pierres de lune. Les femmes de l’Arad Doman ne méritent pas entièrement leur réputation – elle a été bâtie en majeure partie par des prudes collet monté qui se fondaient sur des ouï-dire – mais nous l’avons quelque peu justifiée. Ma mère et mes tantes, naturellement, m’ont formée en même temps que mes sœurs et mes cousines. »

Elle regarda son reflet, secoua la tête et se remit en soupirant à s’apprêter. « Seulement, par malheur, à mon quatorzième anniversaire j’étais aussi grande qu’à présent. Tout en genoux et coudes, comme un poulain qui a poussé trop vite. Et peu de temps après que j’ai été capable de traverser une pièce sans trébucher deux fois, j’ai appris… » Elle aspira une grande bouffée d’air. « … j’ai appris que ma vie me conduirait vers une autre voie que celle de négociante. Or maintenant cela aussi n’existe plus. L’heure est venue de me servir de ce qui m’a été enseigné voilà si longtemps. Étant donné les circonstances, je ne crois pas qu’il y ait de moment ou d’endroit plus opportun. »

Siuan la scruta un instant encore d’un oeil perçant. « Ce n’est pas la raison. Pas toute la raison. Allons, dites-la. »

Précipitant un pinceau dans le coffret, Leane s’emporta. « Toute la raison ? Je ne la connais pas. Je sais seulement que j’ai besoin de quelque chose dans ma vie pour remplacer… ce qui a disparu. Vous-même m’avez expliqué que c’était le seul espoir de survivre. La revanche ne me suffit pas, à moi. Je sais que votre cause est nécessaire et peut-être même juste mais, que la Lumière m’assiste, ce n’est pas assez non plus ; je suis incapable de m’y impliquer comme vous. Peut-être y suis-je arrivée trop tard. Je resterai avec vous, mais j’ai besoin de plus. »

Sa colère s’estompa tandis qu’elle commençait à reboucher pots et flacons et à les ranger, bien qu’usant de davantage de force que strictement nécessaire. D’elle émanait un parfum de rose léger comme un souffle. « Je sais que le flirt ne comblera pas le vide, mais c’est assez pour occuper un moment d’oisiveté. Il se peut qu’être ce que j’étais destinée à être à la naissance y pourvoira. Je n’en suis pas sûre. Ce n’est pas une idée nouvelle ; j’ai toujours désiré ressembler à ma mère et à mes tantes, j’en ai rêvé tout éveillée quelquefois quand je suis devenue adulte. »

Le visage de Leane se fit pensif, et les derniers objets se placèrent avec plus de douceur dans le coffret. « Je crois que j’ai peut-être toujours eu l’impression que j’interprétais le personnage de quelqu’un d’autre, que je me construisais un masque qui a fini par être une seconde nature. Il y avait une œuvre importante à accomplir, plus importante que le négoce, et quand je me suis rendu compte que même ainsi j’aurais pu me conduire autrement, le masque était trop fermement fixé pour que je l’ôte. Eh bien, cette période-là s’est achevée et le masque tombe. J’avais même envisagé de commencer avec Logain il y a une semaine, pour m’exercer. Seulement, je manque d’expérience, évidemment, et je pense qu’il est le genre d’homme à imaginer davantage de promis que ce qu’on avait l’intention de donner et à s’attendre à ce que ces promesses se matérialisent. » Un petit sourire se forma soudain sur ses lèvres. « Ma mère disait toujours que si cela se produisait, c’est que l’on s’était lourdement trompé dans ses calculs ; s’il n’y avait pas moyen de se défiler, il fallait abandonner toute dignité et prendre ses jambes à son cou ou bien payer le prix et considérer que c’était une bonne leçon. » Le sourire tourna à l’espiègle. « Ma tante Resara déclarait qu’on payait le prix et y prenait plaisir. »

Min ne sut que secouer la tête. C’était comme si Leane était devenue quelqu’un de différent. Parler de cette façon de… ! Même en l’entendant, elle en croyait à peine ses oreilles. À la vérité, Leane paraissait réellement différente. En dépit de tout ce travail avec les pinceaux, Min ne distinguait pas la moindre trace de fard ou de poudre sur son visage, et pourtant ses lèvres avaient l’air plus pleines, ses pommettes plus hautes, ses yeux plus grands. D’ordinaire, elle était plus que jolie, mais à présent sa beauté était cinq fois plus marquante.