Puis il y avait eu Gareth Bryne, fort et capable, aussi carré de nature que de visage et aussi obstiné qu’elle ; il s’était révélé une espèce de fou séditieux. Une chance qu’il soit sorti de sa vie. Cela semblait des années qu’elle ne l’avait pas vu au lieu d’à peine plus de six mois.
Et finalement Gaebril. Le couronnement de sa liste de choix désastreux. Du moins les autres n’avaient-ils pas tenté de la supplanter.
Pas tellement d’hommes pour une vie de femme mais, dans un autre sens, trop. Encore une sentence que Lini disait quelquefois, c’est que les hommes n’étaient bons qu’à trois choses, toutefois très bons pour celles-là. Elle avait pris possession du trône avant que Lini la juge assez âgée pour lui dire ce qu’étaient ces trois choses. Peut-être que si je m’en étais tenue à la danse, songea-t-elle ironiquement, je n’aurais pas eu tant d’ennuis avec eux.
Les ombres dans le jardin de l’autre côté de la fenêtre marquèrent par leur déplacement une durée d’une heure avant que Lini revienne avec le jeune Tallanvor, qui mit un genou en terre alors qu’elle en était encore à fermer la porte. « Il ne voulait pas venir avec moi, pour commencer, déclara-t-elle. Il y a cinquante ans, je suppose que j’aurais pu montrer ce que vous exposez à la vue du monde entier et il aurait suivi bien vite, mais maintenant force m’est d’user de la douce raison. »
Tallanvor tourna la tête pour lever vers elle un regard morose. « Vous avez menacé de m’amener ici à coups de bâton si je ne venais pas. Vous avez de la chance que je me sois demandé ce qui était si important pour vous, au lieu de dire à quelqu’un de vous traîner à l’hôpital. » Son reniflement sévère ne le troubla pas. Son regard revêche devint coléreux en se déplaçant vers Morgase. « Je vois que votre rencontre avec Gaebril n’a pas bien tourné, ma Reine. J’avais espéré… davantage. »
Il la regardait droit dans les yeux, mais le commentaire de Lini lui avait de nouveau fait prendre conscience de sa robe. Elle avait l’impression que des flèches ardentes étaient pointées sur sa poitrine dénudée. Ce fut un effort de garder ses mains calmement dans son giron. « Vous êtes un garçon intelligent, Tallanvor. Et loyal, je pense, sinon vous ne seriez pas venu me trouver avec les nouvelles des Deux Rivières.
— Je ne suis pas un gamin, dit-il d’un ton cassant en se redressant de toute sa taille, toujours genou en terre. Je suis un homme qui a voué sa vie au service de sa souveraine. »
Elle lâcha la bride à son caractère emporté et riposta du tac au tac. « Si vous êtes un homme, conduisez-vous comme tel. Debout et répondez avec franchise aux questions de votre reine. Et rappelez-vous que je suis votre souveraine, jeune Tallanvor. Quoi que vous pensiez qui puisse s’être passé, je suis Reine d’Andor. ’
— Pardonnez-moi, ma Reine. J’entends et j’obéis. » Les mots étaient dits comme il le fallait, encore que pas précisément de façon contrite, mais il se tenait tête haute, la regardant avec plus de défi que jamais. Par la Lumière, cet homme était aussi obstiné que Gareth Bryne.
« Combien d’hommes loyaux y a-t-il parmi les Gardes dans le Palais ? Combien obéiront à leur serment et me suivront ?
— Je vous suivrai », répliqua-t-il à mi-voix et, soudain, toute sa colère s’envola, mais sans qu’il cesse de la dévisager fixement. « Pour les autres… Si vous désirez trouver des hommes loyaux, vous devez chercher dans les garnisons périphériques, peut-être aussi loin que Pont-Blanc. Quelques-uns qui étaient à Caemlyn ont été dépêchés au Cairhien avec les troupes qui ont été levées, mais ceux qui restent en ville sont attachés à Gaebril jusqu’au dernier. Leur nouveau… Leur nouveau serment est au trône et à la loi, pas à la Reine. »
C’était pire que ce qu’elle avait espéré, mais pas plus qu’elle ne s’y était attendue, franchement. Quel qu’il fût, Gaebril n’était pas un imbécile. « Alors je dois me rendre ailleurs pour commencer à rétablir mon autorité. » Les Maisons seraient difficiles à rallier après les exils, après Ellorien, mais il fallait le faire. « Gaebril pourrait essayer de m’empêcher de quitter le Palais » – elle avait un faible souvenir d’avoir tenté de partir, par deux fois, et d’avoir été arrêtée par Gaebril – « vous vous procurerez donc deux chevaux et attendrez dans la rue derrière les écuries du sud. Je vous y rejoindrai, habillée pour aller à cheval.
— Trop public, dit-il. Et trop près. Des hommes de Gaebril pourraient vous reconnaître, de quelque manière que vous vous déguisiez. Je connais un homme… Pourriez-vous vous rendre à une auberge appelée À la Bénédiction de la Reine, dans la partie ouest de la Nouvelle Ville ? » La Nouvelle Ville n’était nouvelle qu’en comparaison avec la Ville Intérieure qu’elle entourait.
« Je peux. » Elle n’aimait pas être contrecarrée, même quand c’était rationnel. Bryne l’avait fait aussi. Ce serait un plaisir de montrer à ce jeune homme comme elle savait bien se déguiser. C’était son habitude, une fois l’an, bien que se rendant compte qu’elle ne l’avait pas encore fait cette année, de s’habiller en femme du commun et de se promener dans les rues pour tâter le pouls de la population. Personne ne l’avait jamais reconnue. « Mais peut-on se fier à cet homme, jeune Tallanvor ?
— Basel Gill vous est aussi fidèle que moi-même. » Il hésita, une expression d’angoisse se peignant fugitivement sur son visage, remplacée une fois de plus par une de colère. « Pourquoi avez-vous attendu si longtemps ? Vous deviez savoir, vous deviez avoir vu, pourtant vous avez attendu pendant que Gaebril resserrait ses mains autour du cou de l’Andor. Pourquoi avez-vous attendu ? »
Ah. La colère de Tallanvor provenait d’une source honnête et méritait une honnête réponse. Seulement de réponse elle n’en avait pas, en tout cas pas une qu’elle pouvait lui donner. « Ce n’est pas votre place de questionner votre Reine, jeune homme, répliqua-t-elle avec une douce fermeté. Un homme loyal, tel que je vous sais l’être, sert sans poser de questions. »
Il relâcha longuement son souffle. « Je vais vous attendre dans l’écurie de la Bénédiction de la Reine, Noble Souveraine. » Et après un salut convenant à une audience officielle, il s’en fut.
« Pourquoi le traitez-vous continuellement de jeune ? protesta Lini une fois la porte refermée. Cela l’irrite. “Une sotte glisse une bardane sous la selle avant d’enfourcher son cheval.”
— Il est jeune, Lini. Assez jeune pour être mon fils. »
Lini émit un reniflement sarcastique, et cette fois il n’avait rien de délicat. « Il a quelques années de plus que Galad et Galad est trop âgé pour être de vous. Vous étiez en train de jouer à la poupée quand Tallanvor est né et vous imaginiez que les bébés venaient de la même façon que les poupées. »
Poussant un soupir, Morgase se demanda si Lini avait traité sa mère de cette façon. Probablement. Et si Lini vivait assez longtemps pour voir Elayne sur le trône – ce dont elle ne savait trop pourquoi elle ne doutait pas ; Lini durerait éternellement – elle ne traiterait vraisemblablement pas Elayne différemment. C’était présumer qu’il resterait un trône à hériter pour Elayne. « La question est : est-il aussi loyal qu’il le semble, Lini ? Un Garde fidèle quand tous les autres hommes loyaux du Palais ont été éloignés. Soudain cela paraît trop beau pour être vrai.
— Il a prêté le nouveau serment. » Morgase ouvrit la bouche, mais Lini la devança. « Je l’ai vu ensuite, seul, derrière les écuries. C’est comme cela que j’ai compris de qui vous parliez ; j’avais découvert son nom. Il ne m’a pas vue. Il était à genoux, des larmes lui ruisselant sur la figure. Il s’excusait auprès de vous et répétait alternativement l’ancien serment. Pas juste à “la Reine d’Andor” mais “à la Reine Morgase d’Andor”. Il a juré à la mode d’autrefois, sur son épée, s’entaillant le bras pour montrer qu’il verserait sa dernière goutte de sang avant de le rompre. Je connais un peu les hommes, ma petite. Celui-ci vous suivra contre une armée avec rien que ses mains nues. »