Des gonds de fer grincèrent faiblement et il s’élança vers la porte, dégainant la lame courbe. La pâle jeune femme qui ouvrait cette porte n’eut que le temps de béer de stupeur, d’essayer de reculer d’un bond, avant qu’il lui taillade la joue ; du même mouvement, il laissa choir le fourreau et la saisit par le bras, la projeta d’une secousse devant lui à l’intérieur de la réserve. Passant la tête au-dehors, il inspecta le couloir d’un bout à l’autre. Toujours désert.
Il ne se pressa pas pour retirer sa tête et refermer la porte. Il savait ce qu’il allait voir.
La jeune femme gisait sur le sol dallé de pierre où elle se débattait, essayant de hurler et n’y parvenant pas. Ses mains griffaient un visage déjà noir et enflé au point d’être méconnaissable, la bouffissure sombre suintant jusqu’à ses épaules comme de l’huile épaisse. Ses jupes neigeuses, avec des bandes de couleur au-dessus de l’ourlet, s’agitaient au rythme de ses pieds qui raclaient le sol inutilement. Il lécha une giclée de sang sur sa main et gloussa de rire en ramassant le fourreau.
« Vous êtes un imbécile. »
Il pivota sur lui-même, le poignard brandi, mais l’air autour de lui parut devenir solide, l’engaina du cou à la semelle de ses bottes. Il était suspendu là, sur la pointe des pieds, le poignard au bout du bras tendu pour frapper, regardant avec stupeur Alviarine qui refermait la porte derrière elle et s’y adossait pour l’examiner. Aucun grincement n’avait résonné, cette fois. Le doux raclement des souliers de la jeune mourante n’aurait pas pu le masquer. Il cligna des paupières pour chasser la sueur qui lui picotait soudain les yeux.
« Pensiez-vous réellement, poursuivit l’Aes Sedai, qu’il n’y avait pas de garde sur cette salle, pas de surveillance ? Une garde avait été fixée sur cette serrure. La tâche de cette jeune idiote ce soir était de la vérifier. Aurait-elle agi comme elle était censée le faire, vous trouveriez maintenant une douzaine de Liges et autant d’Aes Sedai dehors devant cette porte. Elle paie le prix de sa stupidité. »
Les bruits de quelqu’un qui se débat derrière lui cessèrent et il plissa les paupières. Alviarine n’appartenait pas à l’Ajah Jaune, mais même ainsi elle aurait pu tenter de Guérir la jeune femme. Et elle n’avait pas non plus donné l’alarme que l’Acceptée aurait dû donner, sinon elle ne serait pas à présent seule ici. « Vous êtes de l’Ajah Noire, chuchota-t-il.
— Une dangereuse accusation », dit-elle avec calme. Pour lequel d’entre eux il y avait danger n’était pas clair. « Siuan Sanche a tenté de soutenir que l’Ajah Noire existait réellement quand elle était soumise à la question. Elle a supplié de la laisser nous en parler. Elaida n’a rien voulu entendre et ne le voudra pas. Les on-dit sur l’Ajah Noire sont d’infâmes calomnies contre la Tour.
— Vous êtes de l’Ajah Noire, répéta-t-il plus fort.
— Vous voulez voler ça ? » À l’entendre, il n’avait rien dit. « Le rubis n’en vaut pas la peine, Fain. Ou quel que soit votre nom. Cette lame est souillée de sorte que seul un fou y toucherait sauf avec des pincettes ou ne resterait auprès d’elle plus longtemps que nécessaire. Vous voyez ce qu’elle a causé à cette jeune Vérine. Alors pourquoi êtes-vous venu ici tout droit vers ce dont vous n’auriez pas dû connaître la présence là ? Vous n’avez pas eu le temps de vous livrer à des recherches.
— Je peux liquider Elaida pour vous. Un contact avec ça et même la Guérison ne la sauvera pas. » Il essaya d’agiter le poignard mais fut incapable de le mouvoir ne serait-ce que de l’épaisseur d’un cheveu ; s’il avait eu la possibilité de le remuer, Alviarine serait morte à présent. « Vous seriez la première dans la Tour, pas la seconde. »
Elle lui rit au nez, d’un rire musical froid et dédaigneux. « Croyez-vous que je ne serais pas la première si je l’avais voulu ? La seconde me convient. Qu’Elaida s’attribue le mérite de ce qu’elle appelle des succès et transpire aussi pour ses échecs. Je sais où se trouve le pouvoir. Maintenant, répondez à mes questions, sinon deux cadavres seront découverts ici demain matin au lieu d’un. »
Il y en aurait deux dans n’importe quel cas, qu’il lui réponde ou non avec des mensonges appropriés ; elle n’avait pas l’intention de le laisser vivre. « J’ai vu Thakan’dar. » Le dire faisait mal ; les souvenirs que cela évoquait étaient atroces. Il se refusa à gémir, força les mots à sortir. « Le vaste océan de brouillard dont la houle vient se briser en silence contre les falaises noires, les feux des forges rougeoyant au-dessous et les éclairs qui se déchaînent dans un ciel à rendre les hommes fous. » Il n’avait pas envie de continuer mais s’y contraignit. « J’ai descendu la voie jusqu’au cœur du Shayol Ghul, par le long chemin où des roches pareilles à des crocs m’effleuraient le crâne, jusqu’au rivage d’un lac de feu et de roc en fusion… » Non, pas de nouveau ! – … « qui retient dans ses profondeurs incommensurables le Grand Seigneur de l’Ombre. Les deux au-dessus du Shayol Ghul sont noircis à midi par son haleine. »
Alviarine se tenait à présent très droite, les yeux dilatés. Pas effrayée, mais impressionnée. « J’ai entendu parler de… » commença-t-elle à mi-voix, puis elle se secoua et le dévisagea d’un regard perçant. « Qui êtes-vous ? Pourquoi êtes-vous ici ? Est-ce l’un des Rép… des Élus qui vous a envoyé ? Pourquoi n’ai-je pas été informée ? »
Il rejeta la tête en arrière et rit. « Est-ce que les tâches confiées à mes pareils doivent être connues des vôtres ? » L’accent de sa ville de Lugard était fort à présent ; en un sens, c’était sa ville natale. « Les Élus vous confient-ils donc tout ? » Quelque chose en lui parut crier que ce n’était pas la bonne manière de s’y prendre, mais il détestait les Aes Sedai, et ce quelque chose en lui aussi. « Soyez prudente, jolie petite Aes Sedai, ou ils vous donneront à un Myrddraal pour ses amusements. »
Le regard irrité d’Alviarine était des aiguilles de glace qui s’enfonçaient dans ses yeux. « Nous verrons, Maître Fain. Je vais faire disparaître ce gâchis dont vous êtes responsable, puis nous verrons lequel de nous deux occupe une place prépondérante auprès des Élus. » Fixant le poignard, elle sortit à reculons de la salle. L’air autour de lui ne s’assouplit qu’une bonne minute après son départ.
Il se gourmanda en silence. Imbécile. Jouer le jeu des Aes Sedai, leur lécher les pieds, puis un instant de colère qui ruinait tout. Rengainant le poignard, il s’égratigna et suça la plaie avant de le fourrer à l’intérieur de son surcot. Il n’était nullement ce qu’elle croyait. Il avait été un Ami du Ténébreux naguère, mais il avait à présent dépassé ce stade. Bien au-delà, bien au-dessus. Quelque chose de différent. Quelque chose de plus. Si elle s’arrangeait pour communiquer avec un des Réprouvés avant qu’il parvienne à l’expédier… Mieux valait ne pas essayer. Pas le temps de trouver le Cor de Valère maintenant. Il y avait des partisans qui l’attendaient en dehors de la ville. Ils devaient encore attendre. Il leur avait instillé la peur. Il espérait que quelques-uns des humains étaient toujours en vie.
Avant que le soleil se lève, il était sorti de la Tour, il avait quitté l’île de Tar Valon. Al’Thor était là-bas, quelque part. Et lui était de nouveau complet.
20
Le Défilé de Jangai
Sous la masse écrasante de l’Échine du Monde, Rand guidait Jeade’en le long de la montée rocheuse qui, à partir des contreforts, constituait l’entrée dans le Défilé de Jangai. Le Rempart du Dragon perçait le ciel, rapetissant par contraste toutes les autres montagnes, ses pics enneigés défiant le soleil ardent de l’après-midi. Les plus hauts s’élevaient bien au-dessus de nuages qui se riaient du Désert avec des promesses de pluie qui ne tombait jamais. Rand n’imaginait pas pourquoi on voudrait escalader une montagne, mais on racontait que des hommes qui avaient tenté de gravir ces hauteurs avaient rebroussé chemin, vaincus par la peur et incapables de respirer. Il croyait volontiers qu’un homme puisse être étreint par la crainte au point de ne pouvoir respirer en essayant de grimper à une altitude pareille.