« … toutefois, bien que les Cairhienins soient consumés par le Jeu des Maisons, disait Moiraine près de son épaule, ils te suivront aussi longtemps qu’ils sauront que tu es fort. Sois ferme avec eux, mais je te demanderai d’être juste aussi. Un gouvernant qui administre une vraie justice… »
Il s’efforça de ne pas lui prêter attention, pas plus qu’aux autres cavaliers et au fracas et grincement des chariots de Kadere, qui avançaient péniblement derrière. Ils en avait fini avec les gorges et les ravins anfractueux du Désert, mais ces collines accidentées qui allaient s’élevant, presque aussi arides, ne valaient guère mieux pour le charroi. Personne n’avait emprunté ce chemin depuis plus de vingt ans.
Moiraine lui parlait de cette façon depuis le lever du jour jusqu’au coucher du soleil chaque fois qu’il lui en laissait l’occasion. Ses leçons portaient sur de petites choses – par exemple, des détails sur la façon de se comporter à la cour au Cairhien, à la Saldaea ou ailleurs – ou sur des questions importantes : l’influence politique des Blancs Manteaux, ou peut-être le poids du commerce sur la décision d’entrer en guerre pour les gouvernants. C’était comme si elle avait l’intention de le voir éduqué comme un noble le serait, ou devrait l’être. Surprenant combien souvent ce qu’elle disait reflétait ce que n’importe qui au Champ d’Emond aurait appelé du simple bon sens. Et aussi combien souvent c’était le contraire.
De temps en temps, elle émettait des remarques étonnantes ; par exemple, qu’il ne devait se fier à aucune femme de la Tour, excepté elle, Egwene, Elayne et Nynaeve, ni à la nouvelle qu’Elaida était à présent le Siège d’Amyrlin. Serment d’obéir ou non, elle refusait d’expliquer comment elle le savait. Elle répliquait que c’était à quelqu’un d’autre de le dire si telle était sa volonté, le secret de quelqu’un d’autre, et qu’elle ne pouvait pas l’usurper. Il soupçonnait les Sagettes Rêveuses, en dépit du fait qu’elles l’avaient regardé droit dans les yeux et s’étaient refusées à confirmer ou infirmer. Il aurait aimé les obliger à prêter le serment de Moiraine ; elles intervenaient continuellement entre lui et les chefs, comme si elles voulaient qu’il en passe par elles pour s’adresser aux chefs.
En ce moment précis, il ne voulait penser ni à Elaida ni aux Sagettes, ni écouter Moiraine. Présentement, il voulait examiner le défilé devant lui, une trouée profonde dans les montagnes qui serpentait comme si une hache émoussée avait tenté sans relâche d’y tailler une voie, n’y parvenant jamais tout à fait. Quelques minutes de rude chevauchée et il serait dedans.
D’un côté de l’entrée du défilé, l’à-pic d’une falaise avait été aplani sur une largeur de trois cents pieds et sculpté, un serpent érodé par le vent enroulé autour d’un bâton qui avait bien dix-huit cents pieds de haut ; monument, repère ou sceau de souverain, cela datait sûrement de quelque nation perdue d’avant Artur Aile-de-Faucon, peut-être même d’avant les Guerres Trolloques. Il avait déjà vu des vestiges de nations depuis longtemps disparues ; souvent même Moiraine ne connaissait pas leur origine.
Dans les hauteurs de l’autre côté, si haut qu’il n’était pas certain de voir ce qu’il croyait, juste au-dessous de la limite des neiges, se trouvait quelque chose d’encore plus étrange. Quelque chose qui rendait ordinaire le monument de plusieurs milliers d’années. Il aurait juré que c’était les ruines de constructions délabrées, d’un gris brillant sur le fond de la montagne plus sombre, et plus étrange encore ce qui semblait être un quai du même matériau, comme pour des bateaux, descendant en oblique hors d’aplomb sur le flanc de la montagne. S’il ne l’imaginait pas, ceci devait dater d’avant la Destruction du Monde. La face de la terre avait été complètement changée au cours de ces années-là. Peut-être bien qu’ici s’était trouvé auparavant le fond d’un océan. Il devrait interroger Asmodean. Même s’il en avait eu le temps, il ne pensait pas qu’il voudrait tenter d’atteindre cette altitude pour s’en assurer.
Au pied de l’énorme serpent se dressait Taien, une ville fortifiée de dimensions moyennes, elle-même une survivance de l’époque où le Cairhien avait été autorisé à envoyer des caravanes à travers la Terre Triple, où la richesse avait afflué du Shara le long de la Piste de la Soie. Il semblait y avoir des oiseaux au-dessus de la ville, et des taches sombres à intervalles réguliers le long des remparts de pierre grise. Mat se dressa sur les étriers de Pips, s’ombrageant les yeux avec ce chapeau à large bord pour observer le défilé, fronçant les sourcils. Le visage dur de Lan n’avait aucune expression, pourtant il paraissait tout aussi attentif ; une rafale de vent, un peu plus frais ici, fouetta autour de lui sa cape aux couleurs changeantes et, pour un instant, toute sa personne des épaules aux bottes eut l’air de se fondre dans les collines rocheuses et les arbrisseaux épineux.
« Est-ce que tu m’écoutes ? » dit soudain Moiraine en rapprochant sa jument blanche. Tu dois… ! » Elle prit une profonde aspiration. « S’il te plaît, Rand. Il y a tant de choses dont il faut que je te parle, tant que tu as besoin de savoir. »
Le léger accent de supplication dans sa voix incita Rand à lui jeter un coup d’œil. Il se rappelait l’époque où il avait été intimidé par sa présence. Maintenant, elle semblait toute petite, en dépit de sa prestance royale. Drôle de chose qu’il éprouve un sentiment de protection à son égard. « Nous avons du temps devant nous, Moiraine, répliqua-t-il gentiment. Je ne prétends pas m’imaginer que je connais le monde autant que vous. J’ai l’intention de vous garder près de moi à partir de maintenant. » Il avait juste conscience du grand changement depuis cette période où c’est elle qui le gardait auprès d’elle. « Mais je suis préoccupé par autre chose pour le moment.
— Bien sûr. » Elle soupira. « Comme tu voudras. Nous avons encore largement le temps. »
Rand incita du pied l’étalon pommelé à se mettre au trot, et les autres suivirent. Les chariots accélérèrent aussi l’allure, bien qu’incapables de se maintenir au même train sur la pente. La cape de ménestrel recouverte de pièces de couleur d’Asmodean – de Jasin Natael – ondulait derrière lui comme la bannière qu’il avait appuyée sur son étrier, d’un rouge éclatant avec, au centre, le symbole noir et blanc utilisé autrefois par les Aes Sedai. Son visage avait une expression morose ; il n’avait pas été enchanté d’avoir à être le porte-étendard. Par ce signe il vaincra, annonçait la Prophétie de Rhuidean, et peut-être que ce signe n’effraierait pas le monde autant que la Bannière du Dragon, la bannière de Lews Therin que lui, Rand, avait laissée flottant au-dessus de la Pierre de Tear. Rares seraient ceux qui connaissaient ce signe.
Les taches sur les remparts de Taien étaient des corps, tordus dans les dernières affres de l’agonie, boursouflés sous le soleil et pendus par le cou selon un alignement qui semblait encercler la ville. Les oiseaux étaient des corbeaux d’un noir luisant et des vautours avec la tête et le cou souillés. Quelques corbeaux se perchèrent sur les cadavres pour se gorger, sans se soucier des nouveaux arrivants. La puanteur douceâtre écœurante de la putréfaction planait dans l’air sec et l’âcre odeur de brûlé. Des portes bardées de fer béaient ouvertes sur un paysage de ruines, de maisons en pierre hachurées de traces de suie et de toits effondrés. Rien ne remuait excepté les oiseaux.