Comme Mar Ruois. Il s’efforça de se secouer pour chasser cette pensée mais, dans sa tête, il voyait cette grande cité après qu’elle avait été reconquise, d’immenses tours noircies et en train de s’effondrer, les restes de vastes brasiers à chaque carrefour, où avaient été liés et jetés tout vifs dans les flammes ceux qui avaient refusé de jurer allégeance à l’Ombre. Il savait à quelle mémoire cela devait appartenir, bien qu’il n’en eût pas discuté avec Moiraine. Je suis Rand al’Thor. Lews Therin Telamon est mort depuis trois mille ans. Je suis moi-même ! Cela, c’était une bataille qu’il avait l’intention de gagner. S’il devait mourir dans le Shayol Ghul, il mourrait en tant que lui-même. Il se contraignit à penser à autre chose.
La moitié d’un mois depuis qu’il avait quitté Rhuidean. Un demi-mois, bien que les Aiels aient adopté à pied depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher une allure qui épuisait les chevaux. Seulement Couladin était déjà parti dans cette direction depuis une semaine quand il en avait été informé. S’ils n’avaient pas réussi à gagner du terrain, Couladin aurait ce délai pour ravager le Cairhien avant que Rand y parvienne. Plus longtemps avant que les Shaidos puissent être acculés. Pas une réflexion beaucoup plus réconfortante.
« Il y a quelqu’un qui nous observe depuis ces roches à gauche », dit à mi-voix Lan. Il paraissait complètement absorbé par la contemplation de ce qui restait de Taien. « Pas des Aiels, ou je doute que j’en aurais aperçu une trace. »
Rand fut content d’avoir obligé Egwene et Aviendha à demeurer avec les Sagettes. La ville lui en donnait une nouvelle raison, mais le guetteur cadrait avec son plan originel, lorsqu’il espérait que Taien serait épargnée. Egwene portait toujours les mêmes vêtements aiels qu’Aviendha, et les Aiels n’auraient pas été les très bienvenus dans Taien. Ils seraient probablement encore moins les bienvenus chez les survivants.
Il jeta un coup d’œil en arrière aux chariots qui s’arrêtaient à une courte distance plus bas sur la pente. Des murmures parvinrent des conducteurs maintenant qu’ils voyaient nettement la ville et les décorations du rempart. Kadere, ses formes massives de nouveau tout en blanc aujourd’hui, épongeait son visage au nez en bec d’aigle avec un grand mouchoir ; il ne paraissait pas inquiet, il pinçait simplement les lèvres d’un air pensif.
Rand s’attendait à ce que Moiraine soit obligée de découvrir d’autres conducteurs une fois qu’ils auraient franchi le défilé. Il y avait des chances qu’ils prennent la fuite dès qu’ils en auraient l’occasion. Et il serait obligé de les laisser aller. Ce n’était pas bien – ce n’était pas justice – mais c’était nécessaire pour protéger Asmodean. Depuis combien de temps maintenant faisait-il ce qui était nécessaire au lieu de ce qui était juste ? Dans un monde équitable, ce serait une seule et même chose. Cela déclencha son rire, un rire rauque sifflant. Il était loin d’être resté le jeune garçon né dans un village qu’il avait été, mais parfois ce garçon réapparaissait furtivement. Les autres le regardèrent et il lutta contre l’envie de leur dire qu’il n’était pas encore fou.
De longues minutes s’écoulèrent avant que deux hommes sans surcot et une femme sortent d’entre les rochers, tous les trois en haillons, sales et pieds nus. Ils s’approchèrent en hésitant, la tête penchée avec malaise, leurs regards allant vivement d’un cavalier à l’autre, vers les chariots et revenant, comme s’ils étaient prêts à détaler au premier cri. Joues creuses et pas chancelants dénotaient un état de famine.
« Grâces soient rendues à la Lumière », dit finalement un des hommes. Il avait les cheveux gris – aucun des trois n’était jeune – le visage creusé de rides. Ses yeux s’attardèrent un instant sur Asmodean, avec ses flots de dentelle au col et aux manchettes, mais le chef de cette caravane ne serait pas monté sur une mule et ne tiendrait pas de bannière. C’est l’étrier de Rand qu’il agrippa avec anxiété. « Louée soit la Lumière que vous soyez sortis vivants de ces terres terribles, mon Seigneur. » Ce pouvait être la tunique de soie bleue, brodée d’or aux épaules, ou la bannière, ou de la simple flatterie. Cet homme n’avait certainement aucune raison de les croire autres que des marchands, si même élégamment habillés pour ce métier. « Ces sauvages meurtriers ont de nouveau pris les armes. C’est une autre Guerre aielle. Ils avaient franchi le rempart dans la nuit avant que personne s’en aperçoive, tuant quiconque levait la main, volant tout ce qui n’était pas fixé sur place par du mortier.
— Dans la nuit ? » répéta Mat d’un ton cassant. Le chapeau rabaissé, il examinait encore la ville en ruine. « Vos sentinelles dormaient ? Vous aviez sûrement des sentinelles si près de vos ennemis ? Même des Aiels auraient eu du mal à vous atteindre si vous aviez fait bonne garde. » Lan eut pour lui un regard approbateur.
« Non, mon Seigneur. » L’homme grisonnant cligna des paupières en fixant Mat, puis donna sa réponse à Rand. La tunique verte de Mat était assez élégante pour appartenir à un seigneur, mais elle pendait ouverte et était froissée comme si elle n’avait pas été ôtée pour dormir. « Nous avons seulement un veilleur à chaque porte. Il y avait longtemps qu’on n’avait pas seulement aperçu même un de ces sauvages. Mais cette fois… Ce qu’ils ne pouvaient pas voler, ils l’ont brûlé et nous ont chassés pour mourir de faim. Sales bêtes ! Merci à la Lumière, vous êtes venus nous sauver, mon Seigneur, sinon nous serions tous morts ici. Je suis Tal Nethin. Je suis – j’étais sellier. Un bon artisan, mon Seigneur. Voici ma sœur, Aril, et son mari, Ander Corl. Il confectionne de belles bottes.
— Ils ont volé aussi des gens », dit la femme, la voix hésitante. Un peu plus jeune que son frère, elle avait pu être belle naguère, mais le chagrin rongeant avait gravé dans son visage des rides dont Rand se doutait qu’elles ne disparaîtraient pas complètement. Son mari avait un regard perdu, comme s’il ne savait plus très bien où il était. « Ma fille, mon Seigneur, et mon fils. Ils ont pris tous les jeunes au-dessus de seize ans et certains ayant deux fois cet âge et même plus. Annoncé qu’ils étaient gaiches quelque chose et les ont dépouillés de tous leurs vêtements puis emmenés nus comme un troupeau. Mon Seigneur, pouvez-vous… ? » Sa voix s’étouffa et ses paupières se crispèrent quand l’impossibilité l’accabla, et elle vacilla. Peu de chances qu’elle revoie jamais ses enfants.
Moiraine sauta à bas de sa selle en une seconde et fut auprès d’Aril. La femme hagarde haleta bruyamment dès que les mains de l’Aes Sedai la touchèrent, frémissant jusqu’à la pointe des pieds. Son regard étonné se tourna vers Moiraine, interrogateur, mais Moiraine se contenta de la tenir comme si elle l’aidait à rester debout.
Son mari ouvrit soudain la bouche, les yeux fixés sur la boucle de ceinture dorée de Rand, le cadeau d’Aviendha. « Ses bras portaient cette marque. Comme celle-ci. Entortillée tout autour comme le serpent de la falaise. »
Tal leva la tête vers Rand, l’air mal assuré. « Le chef des sauvages, mon Seigneur. Il… il avait des tatouages pareils sur les bras. Il était vêtu du costume bizarre en usage chez ces gens-là, mais il avait les manches de sa tunique coupées et s’assurait que personne ne manquait de voir ces marques.
— Un cadeau que j’ai reçu dans le Désert », répliqua Rand. Il prit bien garde de laisser ses mains immobiles sur le pommeau de sa selle ; ses manches cachaient ses dragons à lui, à l’exception de leurs têtes ; elles étaient visibles sur le dos de ses mains pour quiconque regarderait de près. Aril ne pensait plus à s’interroger sur ce qu’avait exécuté réellement Moiraine, et les trois semblaient sur le point de fuir. « Depuis combien de temps sont-ils partis ?