Laisser aller le saidin était un exercice de maîtrise de soi, en dépit de la fétidité de la souillure, en dépit de la façon dont le Pouvoir essayait de l’emporter, comme l’eau entraîne le sable sur le fond d’une rivière, pour le brûler, l’anéantir. Il planait dans le vaste néant du Vide, pourtant il sentait l’air agitant chaque cheveu sur sa tête, voyait le tissage des coules des gatshains,, sentait le chaud parfum d’Aviendha. Il voulait davantage. Seulement il sentait aussi les cendres de Taien, sentait les morts qui avaient été brûlés, la putréfaction de ceux qui ne l’avaient pas été, même de ceux déjà enterrés, mêlée au sol sec de leurs tombes. C’était une aide. Pendant un moment après la disparition du saidin, il ne fit qu’aspirer profondément de brûlantes bouffées d’air aride ; en comparaison d’avant, les relents de mort semblaient absents et l’air lui-même pur et délicieux.
« Regardez ce qui était ici avant nous », dit Aviendha comme il abandonnait Jeade’en à une femme en coule blanche, au visage soumis. Elle tenait en l’air un serpent marron, mort, épais comme l’avant-bras de Rand et long de près de neuf pieds. Le serpent-cailleur-de-sang devait son nom à l’effet de sa morsure qui tournait le sang en gelée au bout de quelques minutes. À moins qu’il ne se trompe du tout au tout, la blessure nette derrière sa tête provenait du poignard qu’Aviendha portait à la ceinture. Adeline et les autres Vierges avaient l’air approbateur.
« Avez-vous réfléchi une seule minute qu’il aurait pu vous mordre ? dit-il. Avez-vous jamais pensé à utiliser le Pouvoir au lieu d’un fichu poignard ? Pourquoi ne l’avez-vous pas embrassé d’abord ? Vous deviez être assez près. »
Elle se redressa de toute sa taille et ses grands yeux pers auraient dû amener avant l’heure le froid de la nuit. « Les Sagettes enseignent qu’il n’est pas bon d’utiliser le Pouvoir trop souvent. » La réponse saccadée était aussi glaciale que son regard. « Elles disent qu’il est possible d’en attirer trop à soi et de se nuire. » Fronçant légèrement les sourcils, elle ajouta, plus pour elle-même que pour lui : « Bien que je sois encore loin d’emmagasiner tout ce que je peux absorber. J’en suis sûre. »
Secouant la tête, il se baissa pour entrer sous la tente. Elle refusait d’entendre raison.
Il ne s’était pas plus tôt installé adossé à un coussin de soie près du foyer pas encore allumé qu’elle le suivit. Sans le serpent cailleur, merci à la Lumière, mais transportant avec précaution quelque chose de long enveloppé dans d’épaisses couches de couverture à rayures grises. « Vous étiez inquiet pour moi », dit-elle d’une voix neutre. Son visage était absolument dépourvu d’expression.
Il mentit. « Bien sûr que non. » Quelle folle. Elle se fera tuer parce quelle n’a pas le bon sens d’être prudente quand c’est nécessaire. « J’aurais été aussi inquiet pour n’importe qui. Je ne voudrais pas que quiconque soit mordu par un caille-sang. »
Pendant un instant, elle l’examina d’un air dubitatif, puis esquissa un bref hochement de tête. « Bon. Pour autant que vous ne vous en prévalez pas envers moi. » Jetant à ses pieds le ballot drapé dans la couverture, elle s’assit sur ses talons en face de lui, de l’autre côté du trou du foyer. « Vous ne vouliez pas accepter la boucle de ceinture en annulation de la dette entre nous…
— Aviendha, il n’y a pas de dette. » Il pensait qu’elle avait oublié cette histoire. Elle continua comme s’il n’avait rien dit.
« … mais peut-être ceci l’annulera. »
Poussant un soupir, il déroula la couverture rayée – avec méfiance, puisqu’elle l’avait transportée d’un air beaucoup plus anxieux que le serpent ; elle avait tenu le serpent comme si c’était un bout d’étoffe – la déroula et eut le souffle coupé. Ce qu’il y avait à l’intérieur était une épée, le fourreau tellement incrusté de rubis et de pierres de lune rondes que l’or se voyait difficilement sauf à l’endroit où était inséré un soleil levant aux nombreux rayons. La garde en ivoire, assez longue pour deux mains, comportait un autre soleil levant en or ; le pommeau était couvert de rubis et de pierres de lune, et d’autres encore étaient massés le long des quillons. Ceci n’avait jamais été conçu pour servir, seulement pour être vu. Pour être contemplé avec émerveillement.
« Elle doit avoir coûté… Aviendha, comment avez-vous réussi à payer ça ?
— Elle ne coûte pas grand-chose », répliqua-t-elle, sur un ton de défensive tel qu’elle aurait aussi bien pu ajouter qu’elle mentait.
« Une épée. Comment une épée vous est-elle venue entre les mains ? Comment n’importe quel Aiel se trouve-t-il avoir une épée ? Ne me racontez pas que Kadere avait ça caché dans ses chariots.
— Je l’ai transportée dans une couverture. » Elle se montra maintenant encore plus susceptible qu’elle ne l’avait été au sujet du prix. « Même Bair a déclaré que de cette façon ce serait dans les règles, du moment que je n’y touchais pas avec les mains. » Elle haussa les épaules avec gêne, déplaçant et replaçant son châle. « C’était l’épée du tueur-d’arbre. De Laman. Elle a été prise sur son corps comme preuve qu’il était mort, puisque sa tête ne pouvait être rapportée d’aussi loin. Depuis ce temps-là, elle a passé de mains en mains, de jeunes gens ou de sottes Vierges de la Lance qui avaient envie de posséder la preuve de sa mort. Seulement, chacun a commencé à réfléchir à ce qu’elle était et Pa vite vendue à un autre idiot. Le prix a considérablement baissé depuis la première fois où cette épée a été vendue. Aucun Aiel n’a voulu y toucher même pour enlever les pierres précieuses.
— Ma foi, elle est très belle », dit-il avec autant de tact qu’il en fut capable. Seul un bouffon arborerait quelque chose d’aussi tape-à-l’œil. Et cette poignée d’ivoire tournerait dans une main glissante de sueur ou de sang. « Mais je ne peux pas permettre… » Il laissa s’éteindre sa voix tandis que, par habitude, il mettait à nu quelques centimètres de la lame pour en examiner le tranchant. Gravé dans l’acier étincelant, il y avait un héron, symbole d’un maître ès armes. À un moment donné, il avait porté une épée ainsi estampillée. Il fut soudain prêt à parier que cette lame était pareille à elle, pareille à la lame ornée de corbeaux de la lance de Mat, en métal forgé avec le Pouvoir qui jamais ne se briserait et jamais n’aurait besoin d’être affilé. La plupart des épées des maîtres ès armes n’étaient que des copies de celles-là. Lan pourrait lui en donner confirmation mais, en son for intérieur, il en était déjà certain.
Il retira le fourreau et se pencha par-dessus la fosse du foyer pour le placer devant elle. « Je prendrai la lame pour annuler la dette, Aviendha. » Elle était longue et légèrement incurvée, avec un seul côté tranchant. « Rien que la lame. Vous pouvez avoir aussi la garde. » Il s’arrangerait pour que soient fabriqués une autre garde et un autre fourreau à Cairhien. Peut-être un des survivants de Taien était-il un bon forgeron.
Les yeux écarquillés, elle reporta son regard du fourreau à Rand, puis de nouveau vers le fourreau, les lèvres entrouvertes, abasourdie pour la première fois depuis qu’il la connaissait. « Mais ces gemmes valent davantage, bien davantage que ce que j’ai… Vous essayez de me rendre encore redevable envers vous, Rand al’Thor.