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Néanmoins, Siuan n’en avait pas complètement fini. « Et si le seigneur de ce pays est quelqu’un comme Logain ? dit-elle à mi-voix. Qu’est-ce que vous ferez ? »

Leane se redressa sur les genoux, le dos raide, et avala longuement sa salive avant de répondre, mais sa voix était parfaitement ferme. « Étant donné les termes de l’alternative, qu’est-ce que vous décideriez ? »

Ni l’une ni l’autre ne cilla, et le silence se prolongea.

Avant que Siuan réponde – si elle en avait eu l’intention, Min aurait donné gros pour savoir ce qu’elle dirait – la chaîne et le cadenas cliquetèrent de l’autre côté de la porte.

Ses deux compagnes se relevèrent lentement et se préparèrent avec calme en ramassant leurs sacoches de selle, mais Min se dressa d’un bond, en regrettant de ne pas avoir son poignard de ceinture. Quel souhait stupide,, songea-t-elle. Juste bon à me valoir un surcroît d’ennui. Je ne suis pas l’héroïne d’un conte. Même si je terrassais le garde

La porte s’ouvrit et un homme en long justaucorps de cuir sur sa chemise s’encadra sur le seuil. Pas le genre de gaillard qu’attaque une jeune femme, même avec un poignard. Peut-être même pas avec une hache. Fort de carrure était le qualificatif qui lui convenait, et massif. Les quelques cheveux qui lui restaient sur le crâne étaient plus blancs que foncés, mais il avait l’air solide comme une souche de vieux chêne. « Temps pour vous de comparaître devant le seigneur, dit-il d’un ton bourru. Irez-vous de vous-mêmes ou faut-il qu’on vous charge sur nos épaules comme des sacs de blé ? Vous irez, d’une manière ou de l’autre, mais je préférerais par cette chaleur ne pas avoir à vous porter. »

Regardant discrètement derrière lui, Min aperçut deux autres hommes qui attendaient, grisonnants mais aussi robustes, encore que d’une carrure moins imposante.

« Nous marcherons, lui dit sèchement Siuan.

— Bien. Alors, venez. En route. Le Seigneur Gareth n’aimerait pas qu’on le fasse attendre. »

Promesse de marcher ou pas, chaque homme empoigna l’une d’elles fermement par le bras quand ils s’engagèrent sur la chaussée en terre battue poussiéreuse. La main de l’homme au crâne qui se dégarnissait encerclait le bras de Min comme un lien de fer. Adieu l’espoir d’évasion, songea-t-elle amèrement. Elle envisagea de donner un coup de pied dans sa botte à la hauteur de la cheville pour voir si cela provoquerait un relâchement de sa prise, mais il avait l’air tellement indestructible qu’elle soupçonna que ce qu’elle en tirerait serait d’avoir un orteil douloureux et d’être traînée sur le reste du trajet.

Leane semblait perdue dans ses pensées ; elle esquissait à moitié de petits gestes avec sa main libre, et ses lèvres remuaient en silence comme si elle répétait ce qu’elle avait l’intention de dire, mais elle ne cessait de secouer la tête et de recommencer. Siuan aussi semblait accaparée par l’introspection, mais elle avait visiblement une expression soucieuse et se mordait même la lèvre inférieure ; Siuan ne témoignait jamais d’une telle anxiété. Bref, les deux ne firent rien pour raffermir l’assurance de Min.

La salle aux poutres apparentes de La Justice de la Bonne Reine eut un effet pire. Admer Nem aux cheveux plats, une meurtrissure jaunie autour de son œil gonflé, se tenait d’un côté en compagnie d’une demi-douzaine de frères et de cousins aussi corpulents, avec leurs épouses, tous revêtus de leurs plus belles casaques ou leurs plus beaux tabliers. Les paysans dévisageaient les trois prisonnières avec un mélange de colère et de satisfaction qui serra l’estomac de Min. Les regards fulminants des paysannes étaient même encore plus démoralisants, car ils exprimaient carrément de la haine. Le long des autres murs s’alignaient sur six rangs les gens du village, tous habillés de la tenue convenant au travail qu’ils avaient interrompu pour venir ici. Le forgeron avait toujours son tablier de cuir et un certain nombre de femmes avaient leurs manches relevées, les bras saupoudrés de farine. La salle bourdonnait des murmures qu’ils échangeaient entre eux, les aînés autant que les quelques enfants présents, et leurs yeux étaient fixés sur les trois jeunes femmes aussi avidement que ceux de Nem. Min songea que ce devait être l’événement le plus sensationnel qu’avait jamais connu Kore-les-Fontaines. Une fois, elle avait vu une foule dans cet état d’esprit – à une exécution.

Les tables avaient été retirées, sauf une installée devant la longue cheminée de brique. Un homme à la forte carrure et l’air franc du collier, aux cheveux largement parsemés de gris, était assis face à ce rassemblement, habillé d’une tunique de bonne coupe en soie vert foncé, les mains croisées devant lui sur la table. Une femme élancée, à peu près du même âge, en robe de beau drap gris brodée de fleurs blanches à l’encolure, se tenait debout à côté de la table. Le seigneur du pays et sa dame, supposa Min ; noblesse campagnarde ne connaissant guère mieux le monde que ses tenanciers et métayers.

Les gardes les placèrent devant la table du seigneur et se mêlèrent aux assistants. La dame en gris s’avança et les murmures cessèrent.

« Vous tous ici présents soyez attentifs et écoutez, annonça-t-elle, car justice va être rendue aujourd’hui par Monseigneur Gareth Bryne. Prisonnières, vous allez passer en jugement devant le Seigneur Bryne. » Pas l’épouse du seigneur, donc ; une sorte de fonctionnaire. Gareth Bryne ? La dernière fois dont Min se souvenait, il était Capitaine-Général des Gardes de la Reine à Caem-lyn. Si c’était le même homme. Elle jeta un coup d’œil à Siuan, mais cette dernière avait les yeux rivés sur les lames du plancher devant ses pieds. En tout cas, ce Bryne paraissait fatigué.

« Vous êtes accusées, poursuivit la dame en gris, de violation nocturne de domicile, d’incendie volontaire et destruction d’un bâtiment et de son contenu, de la mort de bétail de prix, de voies de fait sur la personne d’Admer Nem, et du vol d’une bourse dite contenir de l’or et de l’argent. Il est admis que les voies de fait et le vol sont l’œuvre de votre compagnon qui s’est enfui, mais vous trois êtes également coupables d’après la loi. »

Elle laissa passer un temps pour que tous comprennent bien et Min échangea avec Leane un coup d’œil désabusé. Fallait-il que Logain ajoute le vol à tous ces ennuis. Il était probablement à mi-chemin du Murandy, sinon même plus loin encore.

Au bout d’un instant, la dame en gris reprit la parole. « Vos accusateurs sont ici pour être confrontés avec vous. » Elle eut un geste vers le groupe des Nem. « Admer Nem, donnez votre témoignage. »

Le gros paysan s’approcha lentement avec un mélange d’assurance et d’embarras, tirant sur sa casaque que ses boutons de bois fermaient de justesse à sa taille et relevant des deux mains ses cheveux clairsemés qui lui retombaient continuellement sur la figure. « Comme je le disais, Seigneur Gareth, voilà ce qui est arrivé. »

Il relata de façon véridique dans les grandes lignes qu’il les avait découverts dans le grenier à foin et sommés de décamper, bien qu’attribuant à Logain une tête de plus que sa taille normale et transformant l’unique coup de poing en un pugilat où Nem avait tenu vaillamment sa partie. La lanterne était tombée, le foin s’était enflammé et le reste de la famille avait jailli de la ferme dans l’obscurité d’avant l’aube, les prisonniers avaient été capturés, l’étable avait brûlé de fond en comble, puis la disparition de la bourse qui se trouvait dans la maison avait été constatée. Certes, il minimisa l’intervention du vassal du Seigneur Bryne qui était survenu à cheval alors que des membres de la famille apportaient des cordes et mesuraient du regard des branches d’arbre.

Quand il recommença le récit de « la bagarre » – cette fois, il donnait l’impression d’avoir le dessus – Bryne l’interrompit. « Cela suffira, Maître Nem. Vous pouvez retourner à votre place. »