« Aviendha ? » Il avait dit qu’il n’allait pas le lui redemander. Lan avait expliqué que c’était du travail kandori, un modèle appelé flocons de neige. Probablement du butin provenant d’un raid là-haut dans le nord. « Qui vous a donné ce collier ?
— Quelqu’un qui a de l’amitié pour moi, Rand al’Thor. Nous avons parcouru un long trajet aujourd’hui et vous nous mettrez en route de bonne heure demain. Dormez bien et réveillez-vous, Rand al’Thor. » Seul un Aiel vous souhaiterait une bonne nuit en espérant que vous ne mourrez pas dans votre sommeil.
Plaçant sur ses rêves la garde beaucoup plus petite mais beaucoup plus complexe, il canalisa pour éteindre les lampes et essaya de dormir. Quelqu’un qui éprouvait de l’amitié. Les Reyns venaient du nord. Mais elle avait le collier à Rhuidean. En quoi cela le regardait-il ? La lente respiration d’Aviendha résonna fortement à ses oreilles jusqu’à ce que le sommeil s’empare de lui et, alors, il rêva un rêve embrouillé où Min et Elayne l’aidaient à jeter sur ses épaules Aviendha sans rien sur elle à part ce collier, qui lui martelait la tête avec une couronne de fleurs de segade.
22
Cris d’oiseaux dans la nuit
Couché à plat ventre sur ses couvertures les yeux clos, Mat jouissait avec délice du pétrissage des pouces de Melindhra le long de sa colonne vertébrale. Il n’y avait rien d’aussi bon qu’un massage après une longue journée en selle. D’accord, d’autres choses l’étaient mais, en ce moment précis, il acceptait volontiers de se contenter des pouces de Melindhra.
« Vous êtes bien musclé pour un homme si petit, Matrim Cauthon. »
Il ouvrit une paupière et jeta un coup d’œil en arrière à Melindhra, agenouillée à califourchon sur ses hanches. Elle avait forcé le feu deux fois plus qu’il n’était nécessaire et la sueur ruisselait sur le corps de la jeune femme. Ses beaux cheveux blonds, coupés court excepté cette queue aielle sur sa nuque, collaient à son crâne. « Si je suis trop petit, vous pouvez toujours trouver quelqu’un d’autre.
— Vous n’êtes pas trop petit pour mon goût », répliqua-t-elle en riant et en lui ébouriffant les cheveux. Ils étaient plus longs que les siens. « Et vous êtes mignon. Détendez-vous. Ceci ne fait pas de bien si vous vous crispez. » Grommelant, il referma les yeux. Mignon ? Ô Lumière ! Et petit. Seuls des Aiels pouvaient l’appeler petit. Dans n’importe quel autre pays où il était allé, il était plus grand que la plupart des hommes, même si ce n’était pas toujours de beaucoup. Il se rappelait avoir été grand. Plus grand que Rand, quand il avait chevauché contre Artur Aile-de-Faucon. Et d’une main plus petit qu’à présent quand il avait combattu au côté de Maecine contre les Aelgaris. Il avait parlé à Lan, prétendant avoir entendu quelques noms ; le Lige disait que Maecine avait été roi d’Eharon, l’une des Dix Nations – cela, Mat le savait déjà – quatre ou cinq cents ans avant les Guerres Trolloques. Lan doutait que même l’Ajah Brune en connaisse davantage ; beaucoup s’était perdu au cours des Guerres Trolloques et bien plus encore pendant la Guerre des Cent Ans. Tels étaient les plus anciens et les plus récents souvenirs qui avaient été implantés dans son cerveau. Rien après Artur Paendrag Tanreall, rien avant Maecine d’Eharon.
« Avez-vous froid ? s’écria Melindhra d’un ton incrédule. Vous frissonnez. » Elle descendit de sa position à cheval sur son dos et il l’entendit rajouter du bois sur le feu ; la broussaille ne manquait pas ici pour alimenter du feu. Elle asséna une rude claque sur son postérieur en reprenant sa place, murmurant : « Bon muscle.
— Si vous continuez comme ça, grommela-t-il, je penserai que vous avez l’intention de m’embrocher pour dîner, à la façon des Trollocs. » Ce n’est pas qu’il n’aimait pas la compagnie de Melindhra – aussi longtemps qu’elle s’abstenait de souligner qu’elle était plus grande que lui – mais cette situation le mettait mal à l’aise.
« Pas de broche pour vous, Matrim Cauthon. » Ses pouces s’enfoncèrent vigoureusement dans son épaule. « C’est cela. Détendez-vous. »
Il supposait qu’il se marierait un jour, se caserait. C’est ce qui se faisait. Une épouse, une maison, une famille. Enchaîné quelque part pour le reste de son existence. Je n’ai jamais entendu parler dune épouse qui aime que son mari aille boire une coupe ou jouer aux dés. Et il y avait ce que ces gens de l’autre côté du ter’angral en forme de portique tors avaient dit. Qu’il était destiné “à épouser la Fille des Neuf Lunes”. Un homme doit se marier tôt ou tard, je suppose. Mais il n’avait absolument pas l’intention d’avoir une Aielle pour épouse. Il voulait danser avec autant de femmes qu’il le pouvait, pendant qu’il le pouvait.
« Vous n’êtes pas destiné aux broches à rôtir mais à de grands honneurs, je crois, dit à mi-voix Melindhra.
— Cela me convient fort bien. » Seulement, à présent, il ne parvenait pas à ce qu’une autre femme le regarde, ni les Vierges de la Lance ni les autres. C’était comme si Melindhra avait accroché sur lui une pancarte disant PROPRIÉTÉ DE MELINDHRA DES SHAIDOS JUMAIS. Oh, bon, elle n’y aurait pas inscrit ces derniers mots, pas ici. D’autre part, qui sait de quoi une Aielle était capable, en particulier une Vierge de la Lance ? Les femmes ne pensent pas de la même façon que les hommes et les Aielles ne pensaient comme personne d’autre au monde.
« C’est étrange que vous vous effaciez tellement.
— M’effacer ? » marmonna-t-il. Ses mains faisaient du bien ; des nœuds disparaissaient alors qu’il ne les avait même pas sentis là. « Comment cela ? » Il se demanda si cela avait un rapport avec ce collier. Melindhra semblait y attacher beaucoup de prix, ou en tout cas attacher du prix à l’avoir reçu. Elle ne le portait jamais, bien sûr. Ce n’était pas l’habitude des Vierges. Par contre, elle le gardait dans son escarcelle et le montrait à toutes les femmes qui le lui demandaient. Et il y en avait apparemment pas mal.
« Vous vous placez dans l’ombre de Rand al’Thor.
— Je ne suis dans l’ombre de personne », répliqua-t-il machinalement. Ce ne pouvait pas être à cause du collier. Il avait donné des bijoux à d’autres femmes, des Vierges et d’autres ; il aimait offrir des choses aux jolies femmes, même si ce qu’il obtenait en retour n’était qu’un sourire. Il n’en attendait pas plus. Si une femme ne prenait pas autant de plaisir que lui à un baiser et des câlineries, à quoi bon ?
« Naturellement, il y a de l’honneur en quelque sorte à être dans l’ombre du Car’a’carn. Pour être près des puissants, on doit se tenir dans leur ombre.
— Oui, l’ombre », acquiesça Mat, qui n’avait pas vraiment entendu. Parfois les femmes acceptaient et parfois non, mais ni les unes ni les autres n’avaient considéré qu’il leur appartenait. C’est cela qu’il ne digérait pas. Il n’avait pas l’intention d’être la propriété d’aucune femme, quelque jolie qu’elle soit. Et peu importait que ses mains soient habiles à assouplir des muscles noués.
« Vos cicatrices devraient être des cicatrices d’honneur, gagnées en votre propre nom en tant que chef, pas celle-ci. » Un doigt suivit la trace de la cicatrice laissée par la pendaison autour de son cou. « Avez-vous gagné celle-ci en servant le Car’a’carn ? »
Écartant d’une secousse la main de Melindhra, il se redressa sur les coudes et se tortilla pour la regarder. « Êtes-vous sûre que “Fille des Neuf Lunes” ne signifie rien pour vous ?
— Je vous ai dit que non. Couchez-vous.