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La tente d’Asmodean n’était pas loin de la sienne. Pas un son n’en sortait. Il releva d’un geste vif le rabat et se courba pour entrer. Asmodean était assis dans le noir, se mordillant la lèvre inférieure. Il eut un mouvement de recul quand Rand apparut et ne lui laissa pas le temps de parler.

« Vous ne vous attendiez pas à ce que je m’en mêle, hein ? J’avais senti les Draghkars, mais vous étiez capable de vous en débarrasser ; vous l’avez fait. Je n’ai jamais aimé les Draghkars ; nous n’aurions jamais dû les créer. Ils ont moins de cervelle qu’un Trolloc. Donnez-leur un ordre et parfois ils tuent quand même ce qui se trouve à leur portée. Si j’étais sorti, si j’avais réagi d’une manière quelconque… Supposez que quelqu’un ait remarqué ? Que l’on se soit rendu compte que ce n’était pas vous qui canalisiez ? Je…

— C’est une bonne chose que vous vous soyez tenu tranquille, l’interrompit Rand en s’asseyant en tailleur dans l’obscurité. Aurais-je perçu votre présence plein de saidin, je n’aurais peut-être pas manqué de vous tuer. »

Le rire de l’autre était mal assuré. « J’ai pensé à ça aussi.

— C’est Sammael qui a donné l’assaut ce soir. Par l’intermédiaire des Trol-locs et des Amis du Ténébreux, du moins.

— Cela ne ressemble pas à Sammael de gaspiller des hommes, dit lentement Asmodean. Mais il en verrait dix mille morts, ou dix fois ce nombre, si cela lui permet d’obtenir ce qu’il pense en valoir le prix. Peut-être un des autres veut-il vous persuader que c’est lui. Même si les Aiels faisaient des prisonniers… Les Trollocs n’ont guère d’idées en tête à part tuer et les Amis du Ténébreux croient ce qu’on leur dit.

— C’était lui. Il a essayé une fois de m’appâter de la même façon pour que je l’attaque, à Serendahar. » Oh, Lumière ! Cette réflexion glissa sur la surface du Vide. J’ai dit « m’appâter », moi. Il ne savait pas où se trouvait Serendahar, ni autre chose que ce qu’il avait dit. Les mots étaient simplement sortis de sa bouche.

Après un long silence, Asmodean commenta à mi-voix : « J’ignorais cela.

— Ce que j’aimerais connaître, c’est pourquoi. » Rand choisit ses mots avec soin, espérant qu’ils étaient tous siens. Il se rappelait le visage de Sammael –pas le mien, pas mon souvenir– un homme trapu avec une courte barbe blonde. Asmodean avait décrit tous les Réprouvés mais il savait que la présente image n’était pas issue de cette description. Sammael avait toujours désiré être plus grand et s’irritait de ce que le Pouvoir ne lui servait de rien pour réaliser ce vœu. Asmodean ne lui avait jamais relaté cela. « D’après ce que vous m’avez expliqué, il n’est pas du genre à vouloir m’affronter sauf s’il est sûr de la victoire, et peut-être même pas dans ce cas. Vous avez dit qu’il me laisserait probablement au Ténébreux s’il le pouvait. Alors pourquoi est-il certain d’être vainqueur à présent, si je décide de me lancer à sa poursuite ? »

Ils en discutèrent dans le noir pendant des heures sans aboutir à aucune conclusion. Asmodean s’en tenait à l’opinion qu’il s’agissait de l’un des autres, espérant envoyer Rand contre Sammael et ainsi se débarrasser de l’un ou des deux ; du moins est-ce ce que disait Asmodean. Rand sentait sur lui ses yeux noirs, songeurs. Ce commentaire qui lui avait échappé était trop important pour passer inaperçu.

Quand il revint finalement à sa propre tente, Adeline et la douzaine de Vierges se levèrent toutes d’un bond, toutes à la fois lui annonçant qu’Egwene était partie et Aviendha depuis longtemps endormie, qu’elle était fâchée contre lui, que l’une et l’autre l’étaient. Elles donnèrent tant de conseils différents sur la manière de réagir à la colère des deux jeunes femmes, en chœur, qu’il fut incapable d’en comprendre aucun. Finalement, elles se turent, des regards s’échangèrent entre elles et Adeline prit la parole seule.

« Il faut que nous parlions de ce soir. De ce que nous avons fait et de ce que nous n’avons pas fait. Nous…

— Ce n’était rien, lui répliqua-t-il, et si c’était quelque chose, c’est pardonné et oublié. J’aimerais avoir pour une fois quelques heures de sommeil. Si vous voulez en discuter, allez parler à Amys ou à Bair. Je suis sûr qu’elles devineront mieux que moi ce que vous avez dans l’idée. » Cela leur ferma la bouche, ce qui le surprit, et lui permit d’entrer dans la tente.

Aviendha était dans ses couvertures, avec une élégante jambe nue qui en sortait. Il essaya de ne pas regarder, ni la jambe ni elle. Elle avait laissé une lampe allumée. Il s’inséra dans ses couvertures avec reconnaissance et canalisa pour éteindre la lampe avant de laisser aller le saidin. Cette fois, il rêva d’Aviendha projetant du feu, seulement elle ne le lançait pas avec violence sur un Draghkar, et Sammael était assis à côté d’elle, en train de rire.

23

« Le Cinquième, je vous l’accorde »

Egwene obligea sa jument Brume à tourner au sommet d’une colline herbue et regarda les flots d’Aiels qui descendaient du Défilé de Jangai. La selle avait de nouveau fait remonter ses jupes au-dessus de ses genoux, mais elle n’y prêtait plus guère attention à présent. Elle ne pouvait pas passer tout son temps à s’en occuper. D’ailleurs, elle avait des bas ; ce n’est pas comme si elle avait les jambes nues.

En colonnes filant au pas gymnastique, les Aiels affluaient au-dessous d’elle, groupés par clan, enclos et société. Des milliers et des milliers, avec leurs chevaux de bât et leurs mulets, les gaishains qui s’occuperaient des campements pendant que les autres se battraient, déployés sur un quart de lieue, et il y en avait encore dans le défilé ou déjà hors de vue en avant. Même sans les familles, on aurait dit une nation en marche. La Piste de la Soie avait été une route par ici, de quinze bons pieds de large et pavée de larges pierres blanches, coupant droit à travers les collines entaillées pour qu’elle reste au même niveau. C’est seulement par moments qu’elle était visible à travers la masse des Aiels, en dépit de l’impression que ceux-ci donnaient de préférer courir sur l’herbe, et bon nombre de dalles étaient relevées à un angle ou enfoncées à une extrémité. Plus de vingt années s’étaient écoulées depuis que cette route avait servi aux charrettes des paysans de la région et à une poignée de chariots.

C’était surprenant de revoir des arbres, de vrais arbres, des chênes et des lauréoles majestueux en véritables bosquets plutôt qu’une silhouette isolée, rabougrie et courbée par le vent, et de revoir de hautes herbes ondulant dans la brise au flanc des collines. Ce qu’on pouvait appeler réellement une forêt se dressait au nord et des nuages planaient dans le ciel, minces et hauts, néanmoins des nuages. L’air semblait d’une délicieuse fraîcheur après le Désert, et humide, bien que des feuilles brunies et de larges plaques brunes dans l’herbe lui disent qu’en vérité il devait être plus brûlant et plus sec que d’ordinaire à cette époque de l’année. Cependant la campagne du Cairhien était un paradis luxuriant en comparaison de l’autre versant du Rempart du Dragon.

Un petit ruisseau serpentait vers le nord sous un pont presque plat, bordé par l’argile desséchée d’un lit plus large ; la rivière Gaelin coulait à de pas trop nombreuses lieues dans cette direction. Elle se demanda comment les Aiels réagiraient devant cette rivière ; elle avait déjà vu une fois des Aiels au bord d’une rivière. Le filet d’eau rétréci imposa un net arrêt dans le flot permanent d’humains, les hommes et les Vierges de la Lance s’immobilisant pour le regarder avec stupeur avant de sauter de l’autre côté.