Cowinde, soumise et silencieuse dans sa coule blanche, lui apporta son dîner, un peu de ce pain plat blanc fait avec de la farine de zemai et, dans un bol à raies rouges, un ragoût épais qu’elle mangea machinalement, bien que se sentant plus lasse qu’affamée. Elle reconnut les poivrons rouges séchés et les fèves, mais ne demanda pas ce qu’était la viande brunâtre. Du lapin, se dit-elle avec fermeté, et elle espéra ne pas s’être trompée. Les Aiels mangeaient des choses qui lui hérisseraient les cheveux en plus de boucles que n’en avait Elayne. Elle était prête à parier que Rand ne pouvait même pas regarder ce qu’il mangeait. Les hommes se montraient toujours difficiles pour la nourriture.
Quand elle en eut fini avec le ragoût, elle s’étendit près d’une lampe d’argent surabondamment travaillée qui avait un disque d’argent poli pour refléter et accroître sa lumière. Elle s’était sentie un peu confuse en se rendant compte que la majeure partie des Aiels n’avaient comme éclairage le soir que leurs feux ; peu avaient apporté des lampes ou de l’huile en dehors des Sagettes et des chefs de clan et d’enclos. Toutefois, cela ne rimait à rien de rester assise dans le faible rayonnement de l’âtre quand elle pouvait avoir de la lumière convenable. Ce qui lui rappela que les nuits n’offriraient pas ici un contraste aussi rigoureux avec les jours que dans le Désert ; la température dans la tente commençait déjà à être désagréablement chaude.
Elle canalisa brièvement, des flots d’Air pour étouffer le feu, et fouilla dans ses fontes à la recherche du livre à la reliure en cuir fatiguée qu’elle avait emprunté à Aviendha. C’était un petit volume épais aux menus caractères en lignes serrées, difficiles à déchiffrer sauf dans un bon éclairage, mais facile à transporter. La Flamme, l’Épée et le Cœur en était le titre, un recueil de contes sur Birgitte et Gaidai Cain, Anselan et Barashelle, Rogosh Œil-d’Aigle et Dunsinine, et une douzaine d’autres. Aviendha prétendait qu’elle l’aimait pour les aventures et les batailles et peut-être disait-elle vrai, mais les histoires jusqu’à la dernière relataient aussi l’amour d’un homme et d’une femme. Egwene voulait bien admettre que c’est ce qu’elle appréciait, les fils parfois tempétueux parfois tendres d’un amour qui ne finit jamais. Du moins le reconnaissait-elle en son for intérieur. Ce n’était guère le genre de divertissement qu’une femme ayant des prétentions au bon sens pouvait reconnaître ouvertement.
À la vérité, elle n’avait pas plus envie de lire qu’elle n’avait eu envie de manger – tout ce qu’elle voulait réellement était se baigner et dormir, et elle se serait volontiers passée du bain – mais ce soir elle et Amys devaient rencontrer Nynaeve dans le Tel’aran’rhiod. La nuit ne devait pas encore être tombée là où se trouvait Nynaeve, en chemin vers le Ghealdan, et cela impliquait de rester éveillée.
À leur dernière rencontre, Elayne avait parlé de la ménagerie d’une manière qui la rendait vraiment pleine d’intérêt, mais Egwene ne jugeait guère la présence de Galad une raison suffisante pour se sauver comme ça à toutes jambes. À son avis, Nynaeve et Elayne avaient simplement pris le goût de l’aventure. Dommage pour Siuan ; elles avaient besoin d’une main ferme pour les remettre dans le bon chemin. Curieux qu’elle pense ainsi à Nynaeve ; Nynaeve avait toujours été celle avec la main ferme. Cependant, depuis cet épisode dans la Tour du Tel’aran’rhiod, Nynaeve était devenue de moins en moins quelqu’un contre qui elle avait à lutter.
Avec une certaine confusion, elle se rendit compte en tournant une page qu’elle escomptait bien voir Nynaeve ce soir. Non parce que Nynaeve était une amie, mais parce qu’elle voulait voir si les effets persistaient. Nynaeve tirerait-elle sur sa natte, elle hausserait le sourcil à son adresse avec un air froid et… Ô Lumière, j’espère qu’ils persistent. Si elle souffle un mot de cette balade, Amys, Bair et Mélaine vont m’écorcher vive l’une après l’autre, à moins qu’elles ne se contentent de me dire de partir.
Ses yeux ne cessaient d’essayer de se fermer pendant qu’elle lisait, rêvant vaguement à moitié les histoires du livre. Elle pouvait être aussi forte que n’importe laquelle de ces femmes, aussi forte et courageuse que Dunsinine ou Nereine ou Melinsinde ou même Birgitte, aussi forte qu’Aviendha. Nynaeve aurait-elle assez de bon sens pour tenir sa langue devant Amys ce soir ? Elle eut la pensée à peine esquissée de saisir Nynaeve par la peau du cou et de la secouer. Ridicule. Nynaeve avait des années de plus qu’elle. Hausser un sourcil. Dunsinine. Birgitte. Aussi résistante et forte qu’une Vierge de la Lance. Sa tête glissa jusqu’aux pages et elle tenta de caler le livre sous sa joue tandis que sa respiration ralentissait et se faisait plus profonde.
Elle sursauta en se retrouvant au milieu des grandes colonnes de grès rouge du Cœur de la Pierre, dans la lumière étrange du Tel’aran’rhiod, et sursauta de nouveau en se rendant compte qu’elle était vêtue du cadin’sor. Amys ne serait pas contente de la voir dans cette tenue ; pas amusée du tout. Elle en changea précipitamment, et fut surprise quand ses habits passèrent alternativement du corsage en algode et de l’ample jupe de laine à une belle robe de soie brochée bleue avant de finir par s’arrêter au costume des Sagettes, y compris son bracelet d’ivoire en forme de flammes et son collier d’ivoire et d’or. Cette indécision ne lui était pas arrivée depuis quelque temps.
Pendant un moment, elle eut l’idée de sortir du Monde des Rêves, mais elle soupçonnait qu’elle était profondément endormie, là-bas dans sa tente. Très probablement, elle ne ferait qu’entrer dans un rêve personnel et, dans ses rêves à elle, elle n’avait pas toujours sa vigilance ; dépourvue de cette vigilance, elle ne pouvait pas retourner dans le Tel’aran’rhiod. Elle n’avait pas l’intention de laisser Amys et Nynaeve en tête à tête. Qui sait ce que dirait Nynaeve si Amys la mettait en colère ? Quand la Sagette arriverait, elle dirait simplement qu’elle-même venait juste d’arriver aussi. Les Sagettes étaient toujours un peu en avance sur elle, ou arrivaient en même temps, jusqu’à présent, mais il y avait des chances que cela n’aurait pas d’importance pour peu qu’Amys croie qu’elle était là seulement depuis une seconde.
Elle s’était presque accoutumée à la sensation d’yeux invisibles dans cette vaste salle. Rien que les colonnes, les ombres et tout cet espace vide. Néanmoins, elle espérait qu’Amys ne tarderait pas trop à venir, et Nynaeve non plus. Mais elles tarderaient. La durée dans le Tel’aran’rhiod était aussi bizarre que dans n’importe quel rêve, cependant une bonne heure encore devait s’écouler avant le rendez-vous. Peut-être avait-elle le temps de…
Soudain, elle se rendit compte qu’elle entendait des voix, comme des chuchotements à peine perceptibles. Embrassant la saidar, elle se déplaça avec précaution vers le son, vers l’endroit où Rand avait laissé Callandor sous la grande coupole. Les Sagettes affirmaient que la maîtrise du Tel’aran’rhiod ici était aussi forte que le Pouvoir, mais elle connaissait beaucoup mieux ses facultés de manier le Pouvoir et s’y fiait davantage. Toujours bien cachée au milieu des épaisses colonnes de grès rouge, à bonne distance, elle s’arrêta et regarda avec stupeur.