C’est alors qu’une des femmes Nem, au visage rond, de l’âge à être l’épouse d’Admer, vint se poster auprès de lui. Ronde de visage mais pas douce ; ronde comme une poêle à frire ou un galet de rivière. Et empourprée par quelque chose de plus que la colère. « Vous fouettez ces coquines de la belle manière, Seigneur Gareth, vous entendez ? Fouettez-les ferme et traînez-les sur une claie jusqu’à Jornhill !
— Personne ne vous a demandé votre avis, Maigan, répliqua sèchement la svelte dame en gris. Ceci est un procès, pas une réunion pour présenter des placets. Vous et Admer, reculez. Tout de suite. » Ils obéirent, Admer avec un soupçon d’empressement de plus que Maigan. La dame en gris se tourna vers Min et ses compagnes. « Si vous désirez apporter votre témoignage, pour vous défendre ou exposer des circonstances atténuantes, vous pouvez le faire maintenant. » Il n’y avait pas de sympathie dans sa voix, d’ailleurs pas plus que quoi que ce soit d’autre.
Min s’attendait à ce que Siuan parle – d’ordinaire, elle prenait la direction des opérations, menait les discussions – mais Siuan ne broncha pas ni ne leva les yeux. Et à sa place Leane se dirigea vers la table, le regard fixé sur l’homme assis derrière.
Elle se tenait plus droite que jamais, néanmoins sa démarche habituelle – de grands pas gracieux mais de grands pas – était devenue une sorte de glissement, avec juste un soupçon de souple balancement. Sa poitrine et ses hanches se remarquaient pour ainsi dire davantage. Non pas qu’elle mettait en avant les unes ou l’autre ; on y prêtait attention simplement à cause de sa façon de se mouvoir. « Mon Seigneur, nous sommes trois femmes sans appui, fuyant les tempêtes qui balaient le monde. » Son ton généralement énergique avait disparu, transformé en douce caresse veloutée. Une lumière brillait dans ses yeux noirs, une sorte de défi brûlant comme du feu sous la cendre. « Sans argent et perdues, nous avons cherché abri dans l’étable de Maître Nem. C’était mal, j’en conviens, mais nous avions peur de la nuit. » Un petit geste, les mains à demi levées, l’intérieur de ses poignets tournés vers Bryne, lui donna pendant un instant l’apparence d’être complètement désemparée. Juste pour cet instant, toutefois. « Ce Dalyn était un inconnu pour nous, en vérité, un homme qui nous a offert sa protection. De nos jours, les femmes seules doivent avoir un protecteur, mon Seigneur, néanmoins je crains que nous n’ayons mal choisi. » Un élargissement des yeux, un regard suppliant disaient qu’il pouvait être pour elles un meilleur choix. « En fait, c’est lui qui a attaqué Maître Nem, mon Seigneur ; nous nous serions enfuies ou nous aurions travaillé pour rembourser notre hébergement d’une nuit. » Contournant la table, elle s’agenouilla gracieusement près du siège de Bryne et posa délicatement les doigts d’une main sur son poignet en le regardant droit dans les yeux. Un tremblement vibrait dans sa voix, mais son léger sourire suffisait à accélérer les battements de cœur de n’importe quel homme. Il… suggérait. « Mon Seigneur, nous sommes coupables d’une petite offense, pas aussi grave que ce dont nous sommes accusées. Nous nous en remettons à votre miséricorde. Je vous en prie, mon Seigneur, ayez pitié de nous et protégez-nous. »
Pendant un long moment, Bryne resta les yeux plongés dans les siens. Puis, s’éclaircissant bruyamment la gorge, il recula son siège qui racla le sol, se leva et se dirigea le long de la table du côté opposé à Leane. Il y eut des remous parmi les villageois et les fermiers, les hommes s’éclaircissant la gorge comme leur seigneur, les femmes marmonnant en sourdine. Bryne s’arrêta devant Min. « Quel est votre nom, jeune fille ?
— Min, mon Seigneur. » Elle capta un grognement étouffé qui avait échappé à Siuan et ajouta hâtivement : « Serenla Min. Tout le monde m’appelle Serenla, mon Seigneur.
— Votre mère doit avoir eu une prémonition », murmura-t-il avec un sourire. Il n’était pas le premier à réagir de cette façon à ce nom. « Avez-vous une déclaration à faire, Serenla ?
— Seulement que je suis navrée, mon Seigneur, et que ce n’était pas vraiment notre faute. Tout est l’œuvre de Dalyn. J’implore votre merci, mon Seigneur. » Cela n’avait pas grande allure comparé au plaidoyer de Leane – n’importe quoi aurait paru insignifiant à côté de la manière dont s’en était tirée Leane – mais c’était le mieux dont elle était capable. Sa bouche était aussi sèche que la rue au-dehors. Et s’il décidait pour de bon de les pendre ?
Il hocha la tête et s’approcha de Siuan, qui contemplait toujours le sol. D’une main placée sous le menton de Siuan, il lui releva les yeux à hauteur des siens. « Et vous vous appelez comment, jeune fille ? »
D’une secousse de la tête, Siuan libéra son menton et recula d’un pas. « Mara, mon Seigneur, répliqua-t-elle à voix basse. Mara Tomanes. »
Min poussa un gémissement à peine audible. Siuan était visiblement terrifiée, pourtant elle regardait en même temps son interlocuteur d’un air de défi. Min s’attendait presque à ce qu’elle exige de Bryne qu’il les laisse passer leur chemin à l’instant même. Il lui demanda si elle désirait apporter son témoignage et elle refusa encore dans un murmure tremblant, alors qu’en même temps elle le dévisageait comme si c’était elle qui avait la haute main sur la situation. Peut-être avait-elle la maîtrise de sa langue mais assurément pas celle de son regard.
Au bout d’un instant, Bryne se détourna. « Allez rejoindre vos amies, jeune fille », ordonna-t-il à Leane en se rasseyant. Elle revint auprès d’elles avec un air de frustration manifeste et une nuance de ce que chez une autre personne Min aurait jugé être de l’irritation.
« J’ai pris ma décision, annonça Bryne à la salle. Les délits sont graves et rien de ce que j’ai entendu n’atténue les faits. Si trois hommes s’introduisent dans la maison d’un quatrième pour voler ses chandeliers et que l’un d’eux attaque le propriétaire, les trois sont également coupables. Il doit y avoir compensation. Maître Nem, je vais vous donner de quoi reconstruire votre étable, plus le prix de six vaches laitières. » Les yeux du gros fermier se mirent à briller jusqu’à ce que Bryne ajoute : « Caraline vous versera la somme quand elle aura calculé les devis et les prix à sa satisfaction. Quelques-unes de vos vaches n’avaient plus de lait à ce que j’ai entendu dire. » La svelte dame en gris hocha la tête avec satisfaction. « Pour le coup que vous avez reçu, je vous accorde un marc d’argent. Ne vous plaignez pas, reprit-il d’un ton ferme comme Nem ouvrait la bouche. Maigan vous en a asséné de pires quand vous aviez trop bu. » À cette remarque, une vague de rires parcourut les assistants, nullement diminuée par les coups d’œil à demi décontenancés et furieux de Nem, et peut-être stimulée par le regard que Maigan, les lèvres pincées, adressa à son mari. « Je remplacerai aussi le montant de la bourse volée. Une fois que Caraline se sera assurée du total de ce qu’il y avait dedans. » Nem et son épouse eurent l’air également mécontents, mais ils tinrent leur langue ; visiblement il n’avait pas l’intention d’aller au-delà de ce qu’il leur avait accordé. Min commença à éprouver de l’espoir.
Appuyant les coudes sur la table, Bryne reporta son attention sur elle et ses deux compagnes. La déclaration qu’il prononça d’une voix lente lui noua l’estomac. « Vous trois travaillerez pour moi, avec les gages habituels pour les tâches qui vous seront confiées, jusqu’à ce que ce que j’ai payé me soit remboursé. Ne pensez pas que je me montre clément. Si vous vous engagez par un serment qui me paraît fiable, vous n’aurez pas à être gardées, il vous sera loisible de travailler dans mon manoir. Sinon, ce sera aux champs où vous serez sous les yeux de quelqu’un à chaque minute. Les gages sont moins élevés dans les champs, mais c’est à vous de décider. »