Il ne s’agissait pas de deux Sœurs Noires, comme elle l’avait craint, ni de Nynaeve non plus. À la place, c’était Elayne qui se tenait près de la lame scintillante de Callandor saillant hors des dalles de pierre du sol, plongée dans une conversation à mi-voix avec la femme la plus curieusement vêtue qu’Egwene avait jamais vue. Elle portait une courte tunique blanche d’une coupe singulière et de larges chausses jaunes rassemblées en plis aux chevilles, au-dessus de bottes basses à haut talon. Une tresse compliquée de cheveux blonds pendait le long de son dos et elle tenait un arc qui luisait comme de l’argent bruni. Les flèches dans le carquois brillaient aussi.
Egwene ferma hermétiquement les paupières. D’abord les difficultés avec son habillement et maintenant ceci. Simplement parce qu’elle avait lu une histoire au sujet de Birgitte – un arc d’argent garantissait que c’était bien le nom – ne suffisait pas pour justifier qu’elle imaginait la voir. Birgitte attendait – quelque part – que le Cor de Valère la convoque ainsi que les autres héros pour participer à la Dernière Bataille. Pourtant, quand Egwene rouvrit les yeux, Elayne et la jeune femme bizarrement habillée étaient encore là. Elle ne réussissait pas à percevoir ce qu’elles disaient, mais cette fois elle en croyait ses yeux. Elle était sur le point de sortir d’entre les colonnes pour s’annoncer quand une voix s’éleva derrière elle.
« Avez-vous décidé de venir en avance ? Seule ? »
Egwene pirouetta sur elle-même et se retrouva face à Amys, au visage bruni par le soleil trop jeune pour ses cheveux blancs, et Bair aux joues pareilles à du cuir tendu. L’une et l’autre se tenaient les bras croisés sous les seins ; même la façon dont leurs châles étaient serrés autour d’elles signifiait leur déplaisir.
« Je me suis endormie », dit Egwene. C’était trop tôt par rapport à l’heure du rendez-vous pour être une raison valable. Tout en expliquant précipitamment qu’elle s’était assoupie et pourquoi elle n’était pas repartie – moins le fait qu’elle ne voulait pas que Nynaeve et Amys parlent seules – elle fut surprise d’éprouver une pointe de honte d’avoir eu l’intention de mentir et du soulagement de s’en être abstenue. Non pas que la vérité suffise nécessairement à la tirer d’affaire. Amys n’était pas aussi stricte que Bair – pas autant – mais elle était parfaitement capable de la mettre à empiler des cailloux pour le reste de la nuit. Nombre de Sagettes croyaient fermement aux travaux inutiles comme punition ; vous ne pouviez pas vous dire que vous faisiez autre chose que d’être punie quand vous enterriez des cendres avec une cuillère. En admettant qu’elles ne refusent pas purement et simplement de continuer à l’instruire, bien sûr. Les cendres seraient de beaucoup préférables.
Elle ne put retenir un soupir de soulagement quand Amys hocha la tête et déclara : « Cela arrive. Par contre, la prochaine fois, retournez rêver vos propres rêves ; j’aurais pu entendre ce que Nynaeve avait à raconter et lui expliquer ce que nous savons. Si Mélaine n’était pas avec Bael et Dorhinda ce soir, elle serait ici aussi. Vous avez effrayé Bair. Elle est fière de vos progrès et si quelque chose vous était arrivé… »
Bair n’avait pas l’air fière. Peut-être même eut-elle l’air encore plus menaçante quand Amys se tut. « Vous avez de la chance que Cowinde vous ait trouvée quand elle est revenue débarrasser la vaisselle de votre dîner et qu’elle se soit inquiétée de ne pouvoir vous réveiller pour que vous alliez à vos couvertures. Si je pensais que vous étiez ici seule depuis plus que quelques minutes… » Le regard irrité s’accentua en dangereuse promesse pendant un instant, puis sa voix devint bougonne. « Maintenant, je suppose qu’il nous faut attendre l’arrivée de Nynaeve, juste pour couper court à vos supplications si nous vous disions de repartir. S’il le faut, il le faut, mais nous allons mettre ce temps à profit. Concentrez votre esprit sur…
— Ce n’est pas Nynaeve », dit précipitamment Egwene. Elle ne tenait pas à savoir comment se passerait une leçon avec Bair en pareille humeur. « C’est Elayne et… ». Elle n’acheva pas sa phrase comme elle se retournait. Elayne, en élégante robe de soie verte appropriée pour un bal, marchait de long en large non loin de Callandor. Birgitte n’était en vue nulle part. Je ne lai tout de même pas imaginée.
« Elle est déjà ici ? demanda Amys en s’approchant jusqu’à un endroit où elle pouvait voir, elle aussi.
— Encore une écervelée, marmotta Bair. Les jeunes filles d’aujourd’hui n’ont pas plus de cervelle ou de discipline que des chèvres. » Elle s’avança à grands pas devant Amys et Egwene et se planta en face de la forme scintillante de Callandor, les poings sur les hanches, du côté opposé où se trouvait Elayne. « Vous n’êtes pas mon élève, Elayne d’Andor – bien que vous nous ayez soutiré assez pour éviter de vous retrouver tuée ici, si vous prenez garde mais le seriez-vous que je vous rosserais de la pointe des orteils jusqu’à celle des cheveux et vous renverrais à votre mère jusqu’à ce que vous ayez assez mûri pour n’avoir plus besoin de sa surveillance. Ce qui, je pense, risque de durer autant d’années de plus que celles que vous avez déjà vécues. Je sais que vous êtes venues seules dans le Monde des Rêves, vous et Nynaeve. Vous êtes stupides l’une et l’autre de le faire. »
Elayne avait sursauté quand elles avaient apparu mais, au fur et à mesure que la tirade de Bair se déversait sur elle, elle se redressa de toute sa taille, avec ce haussement glacial du menton. Sa robe devint rouge et d’un chatoiement plus subtil, elle se garnit de broderies le long des manches et sur le haut corsage, comprenant des lions dressés sur leurs pieds de derrière comme prêts à bondir, les « lions rampants d’Andor » (ainsi qu’on dit en terme de blason) et des lys d’or, sceau personnel d’Elayne. Un mince diadème d’or était posé sur ses boucles d’or roux, un seul lion rampant en pierres de lune au-dessus de ses sourcils. Elle n’avait pas encore un contrôle absolu sur ce genre de chose.
Aussi bien, peut-être portait-elle cette fois-ci exactement ce qu’elle désirait. « Je vous remercie de votre sollicitude, répliqua-t-elle d’un ton souverain. Cependant il est vrai que je ne suis pas votre élève, Bair des Shaarads Haidos. Je vous suis reconnaissante de votre instruction, mais je dois suivre ma voie pour les tâches qui m’ont été données par l’Amyrlin.
— Une morte, commenta froidement Bair. Vous revendiquez d’obéir à une morte. » Egwene sentait pratiquement Bair se hérisser de colère ; si elle n’intervenait pas d’une manière quelconque, Bair pouvait décider d’infliger à Elayne une leçon pénible. La dernière chose dont elles avaient besoin était ce genre d’altercation.
« Qu’est-ce que… pourquoi es-tu ici à la place de Nynaeve ? » Elle avait failli demander ce qu’Elayne faisait ici, mais cela aurait offert à Bair une chance d’intervenir et aurait peut-être donné l’impression qu’elle était du côté des Sagettes. Ce qu’elle avait envie de demander, c’est ce qu’Elayne pouvait bien avoir à dire à Birgitte. Je ne l’imagine pas. Peut-être était-ce quelqu’un d’autre rêvant qu’elle était Birgitte. Cependant seuls ceux qui entraient dans le Tel’aran’rhiod en connaissance de cause y restaient plus de quelques minutes, et Elayne ne se serait sûrement pas entretenue avec l’un d’eux. Où Birgitte et les autres attendaient-ils ?
« Nynaeve soigne une tête endolorie. » Le diadème disparut et la robe d’Elayne devint plus simple, avec seulement quelques arabesques dorées autour du corsage.