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« Est-elle malade ? questionna anxieusement Egwene.

— Seulement une migraine et un bleu ou deux. » Elayne eut en même temps un petit rire et une grimace. « Oh, Egwene, tu n’en aurais pas cru tes yeux. Les quatre Chavana sont venus pour dîner avec nous. Pour flirter avec Nynaeve en réalité. Ils avaient essayé de flirter avec moi les premiers jours, mais Thom leur a dit deux mots et ils ont cessé. Il n’avait pas le droit de faire ça. Non pas que je tenais à ce qu’ils flirtent, tu comprends. En tout cas, les voilà en train de flirter avec Nynaeve – ou d’essayer parce qu’elle ne leur prêtait pas plus attention qu’à des mouches qui bourdonnent – quand Latelle s’est amenée et a commencé à frapper Nynaeve à coups de bâton en la traitant de toutes sortes de noms affreux.

— A-t-elle été blessée ? » Egwene ne savait pas très bien à laquelle des deux elle pensait. Si Nynaeve s’était mise en colère…

« Pas elle. Les Chavana ont tenté de l’écarter de Latelle, et Taeric boitera probablement pendant des jours, pour ne rien dire de la lèvre gonflée de Brugh. Petra a dû transporter Latelle dans ses bras jusqu’à la roulotte et je doute qu’elle mette le nez dehors pendant quelque temps. » Elayne secoua la tête. « Luca ne savait pas qui blâmer – un de ses acrobates boiteux et sa montreuse d’ours pleurant sur son lit – alors il a blâmé tout le monde et j’ai cru que Nynaeve allait le gifler aussi. Au moins n’a-t-elle pas canalisé ; j’ai pensé qu’elle allait s’y mettre une ou deux fois, avant qu’elle terrasse Latelle. »

Amys et Bair échangèrent des regards indéchiffrables ; ce n’était certainement pas le genre de conduite qu’elles attendaient d’Aes Sedai.

Egwene elle-même était un peu déconcertée, mais c’était surtout parce qu’elle avait du mal à s’y retrouver parmi tous ces gens dont elle n’avait entendu parler que brièvement auparavant. Des gens bizarres, voyageant avec des lions, des chiens et des ours. Et une Illuminatrice. Elle ne croyait pas que ce Petra pouvait être aussi fort que le prétendait Elayne. Mais, aussi bien, Thom avalait du feu et jonglait, et ce qu’Elayne et Juilin faisaient paraissait aussi étrange, même si Elayne utilisait le Pouvoir.

Si Nynaeve avait été sur le point de canaliser… Elayne devait avoir vu l’aura quand elle avait embrassé la saidar. Qu’elles aient une bonne raison de se cacher ou non, elles ne resteraient pas cachées longtemps si l’une d’elles canalisait et laissait des gens le voir. Les yeux-et-oreilles de la Tour l’apprendraient certainement ; ce genre de nouvelle se répand vite, surtout si Elayne et Nynaeve n’avaient pas encore quitté l’Amadicia.

« Préviens Nynaeve de ma part qu’il vaudrait mieux pour elle tenir son humeur irascible en bride, sinon j’aurai deux mots à lui dire qui ne lui plairont pas. » Elayne eut l’air surprise – Nynaeve ne lui avait certainement pas raconté ce qui s’était passé entre elles – et Egwene ajouta : « Si elle canalise, tu peux être sûre qu’Elaida le saura dès qu’un pigeon s’envolera pour Tar Valon. » Elle ne pouvait pas s’étendre davantage ; déjà, ses propos avaient provoqué un nouvel échange de coups d’œil entre Amys et Bair. Ce qu’elles pensaient réellement d’une Tour divisée, et d’une Amyrlin qui, pour autant qu’elles le savaient, avait donné l’ordre de droguer des Aes Sedai, elles n’en avaient rien laissé paraître. Quand elles le voulaient, elles auraient fait passer Moiraine pour une commère de village. « En vérité, j’aimerais vous avoir l’une et l’autre seules avec moi. Si nous étions dans la Tour, dans nos anciennes chambres, j’aurais à vous adresser à vous deux quelques paroles bien senties. »

Elayne se raidit, aussi royale et froide qu’envers Bair. « Tu peux me les adresser quand tu voudras. »

Avait-elle compris ? Seules ; loin des Sagettes. Dans la Tour. Egwene ne pouvait qu’espérer. Autant changer de sujet et souhaiter que les Sagettes ne sondaient pas ses mots comme elle l’espérait d’Elayne. « Est-ce que cette bagarre avec Latelle va causer des problèmes ? » Qu’est-ce qui était donc passé par l’esprit de Nynaeve ? Là-bas dans leur village, une femme de son âge qui se serait conduite de pareille manière, elle l’aurait traînée devant le Cercle des Femmes si vite que les yeux lui seraient sortis de la tête. « Vous devez être presque dans le Ghealdan à présent.

— Pas avant trois jours, d’après Luca, si nous avons de la chance. La ménagerie ne se déplace pas très vite.

— Peut-être devriez-vous la quitter maintenant.

— Peut-être, répondit lentement Elayne. J’aimerais vraiment marcher sur la corde raide juste une fois devant… » Secouant la tête, elle jeta un coup d’œil à Callandor le décolleté de sa robe descendit vertigineusement, puis remonta. « Je ne sais pas, Egwene. Nous ne pourrions pas voyager beaucoup plus vite seules que nous n’avançons et nous ne savons pas encore exactement où aller. » Cela voulait dire que Nynaeve ne se rappelait pas où les Bleues étaient rassemblées. En admettant que le rapport d’Elaida soit exact. « Sans compter que Nynaeve exploserait s’il nous fallait abandonner le chariot et acheter des chevaux de selle ou un autre coche. D’ailleurs, nous apprenons l’une et l’autre beaucoup de choses sur les Seanchans. Cerandine a servi comme mahout de s’redit à la Cour des Neuf Lunes, où siège l’impératrice seanchane. Hier, elle nous a montré des choses qu’elle a emportées quand elle s’est enfuie de Falme. Egwene, elle a un a’dam. »

Egwene s’avança, effleurant Callandor avec ses jupes. Les pièges de Rand n’étaient pas physiques comme Nynaeve semblait le croire. « Es-tu sûre que ce n’était pas une sul’dam ? » Sa voix tremblait de colère.

« J’en suis certaine, répliqua Elayne d’un ton apaisant. Je lui ai passé l’a’dam moi-même, et il n’a eu aucun effet. »

C’était un petit secret que les Seanchans eux-mêmes ignoraient, ou cachaient bien au cas où ils le connaissaient. Leurs damanes étaient des femmes nées avec l’étincelle, des femmes capables éventuellement de canaliser même si elles ne recevaient aucune formation. Par contre, les sul’dams, qui dirigeaient les damanes – c’étaient elles les femmes qui avaient besoin d’être formées. Les Seanchans estimaient que les femmes qui canalisaient étaient des animaux dangereux qui devaient être tenus en laisse et pourtant, sans le savoir, ils donnaient à bon nombre d’entre elles des situations importantes.

« Je ne comprends pas cet intérêt pour les Seanchans. » Amys prononça le nom gauchement ; elle ne l’avait jamais entendu avant qu’Elayne en parle lors de leur dernière rencontre. « Ce qu’ils font est terrible, mais ils sont partis. Rand al’Thor les a vaincus et ils ont pris la fuite. »

Egwene tourna le dos et contempla les énormes colonnes polies dont les enfilades disparaissaient dans l’ombre. « Partis ne signifie pas qu’ils ne reviendront pas. » Elle ne voulait pas qu’elles voient son visage, pas même Elayne. « Il nous faut être au courant de tout ce que nous pouvons apprendre, au cas où ils reviendraient. » Ils lui avaient mis un a’dam autour du cou à Falme. Ils avaient eu l’intention de l’envoyer au Seanchan, de l’autre côté de l’Océan d’Aryth, où elle aurait vécu le reste de son existence comme rien de plus qu’un chien en laisse. La fureur montait en elle chaque fois qu’elle pensait à eux. Et la peur aussi. La peur que s’ils revenaient ils réussissent à s’emparer d’elle et à la garder cette fois. Voilà ce qu’elle ne pouvait pas permettre de voir aux Sagettes et à Elayne. La terreur absolue dont elle avait conscience qu’elle se reflétait dans ses yeux.