Egwene se contraignit à effacer de son visage sa mine sévère. « Je me fierai à toi. » Du moins avait-elle à présent la certitude qu’elle n’avait pas eu des visions. Birgitte ? O Lumière !
« J’espère qu’un jour tu auras assez confiance en moi pour m’expliquer.
— J’ai confiance en toi, mais… » Secouant la tête, Elayne s’assit au bord du lit bien fait. « Nous gardons trop souvent des secrets, Egwene, mais parfois il y a une raison. »
Au bout d’un moment, Egwene acquiesça d’un signe et s’assit à côté d’elle. « Quand tu pourras », fut ce qu’elle se borna à répondre, mais son amie la serra contre elle avec soulagement.
« Je m’étais dit que je ne te demanderais pas cela, Egwene. Que pour une fois je n’aurais pas que lui dans l’esprit. » La robe grise devint une robe verte miroitante ; impossible qu’Elayne se soit rendu compte jusqu’à quelle profondeur avait baissé le décolleté. « Mais… est-ce que Ranci va bien ?
— Il est vivant et sain et sauf, si c’est ce que tu cherches à savoir. Je l’avais trouvé dur dans Tear, seulement aujourd’hui je l’ai entendu menacer de pendre des gens s’ils enfreignaient ses ordres. Non pas que c’était de mauvais ordres – il ne veut laisser personne prendre de la nourriture sans payer ou assassiner des gens – mais tout de même. Ils ont été les premiers à l’acclamer comme étant Celui qui Vient avec l’Aube ; ils l’ont suivi sans hésitation hors du Désert. Et il les menace, avec autant de dureté que de l’acier trempé.
— Pas une menace, Egwene. C’est un roi, quoi qu’on en dise, toi ou lui ou n’importe qui d’autre, et un roi ou une reine doit rendre la justice sans crainte d’ennemis ou sans faveur envers des amis. Quiconque agit ainsi doit être dur. Maman peut donner l’impression que les remparts de la ville sont mous, parfois.
— Il n’a pas à se montrer arrogant pour ça, répliqua Egwene sans en démordre. Nynaeve a dit que je devrais lui rappeler qu’il n’est qu’un homme, mais je n’ai pas encore déterminé comment.
— Il doit effectivement se souvenir qu’il n’est qu’un homme. Par contre, il a le droit de s’attendre à être obéi. » Il y avait quelque chose de hautain dans la voix d’Elayne, jusqu’à ce qu’elle se jette un coup d’œil. Alors son visage s’empourpra et la robe verte eut un col de dentelle sous son menton. « Es-tu sûre que tu ne prends pas cela à tort pour de l’arrogance ? acheva-t-elle d’une voix étranglée.
— Il est aussi satisfait de lui-même qu’un porc dans un champ de pois. » Egwene se déplaça sur le lit ; elle se le rappelait dur, mais le mince matelas était plus doux que ce sur quoi elle dormait dans la tente. Elle n’avait pas envie de discuter de Rand. « Es-tu certaine que cette bagarre ne va pas entraîner plus de difficultés ? » Une hostilité entre elles et cette Latelle ne leur rendrait pas le voyage plus facile.
« Je ne crois pas. Le grief de Latelle contre Nynaeve était qu’elle n’avait plus à sa disposition tous les célibataires avec qui jouer la coquette. Il y a des femmes qui ont cette tournure d’esprit-là, je suppose. Aludra reste dans son coin, Cerandine n’aurait pas osé ouvrir la bouche avant que je me mette à lui apprendre à se défendre et Clarine est mariée avec Petra. Mais Nynaeve a signifié clairement qu’elle giflerait n’importe quel homme qui aurait même seulement l’idée de pouvoir flirter avec elle et aussi elle a présenté ses excuses à Latelle, alors je crois que la question est réglée.
— Elle a présenté des excuses ? »
Elayne hocha la tête, l’expression aussi stupéfiée qu’Egwene savait être la sienne. « J’ai cru qu’elle allait boxer Luca quand il lui a dit qu’elle le devait –il ne semble pas prendre pour lui l’injonction de Nynaeve, d’ailleurs – mais elle s’est exécutée, après avoir ronchonné pendant une heure. Marmonnait à ton sujet, en fait. » Elle hésita, regardant Egwene du coin de l’œil. « Lui as-tu dit quelque chose lors de votre dernière rencontre ? Elle a été… différente… depuis, et parfois elle parle toute seule. Discute, à la vérité. À ton sujet, d’après le peu que j’ai entendu.
— Je n’ai rien dit qui n’avait pas à être dit. » Donc cela tenait toujours, quel que soit ce qui s’était produit entre elles. Cela, ou bien Nynaeve emmagasinait sa colère pour la prochaine fois où elles se retrouveraient. Elle n’avait pas l’intention de supporter désormais la mauvaise humeur de Nynaeve, plus maintenant qu’elle savait ne pas y être obligée. « Rappelle-lui de ma part qu’elle est trop âgée pour se rouler sur le sol en se battant. Si elle recommence, j’aurais bien pire à lui dire. Répète-lui exactement cela. Ce sera pire. » Que Nynaeve médite là-dessus jusqu’à leur rencontre suivante. Ou bien elle serait douce comme un agneau… Ou bien Egwene devrait mettre sa menace à exécution. Nynaeve était peut-être plus forte avec le Pouvoir, quand elle arrivait à canaliser, mais ici c’est Egwene qui l’était. D’une manière ou d’une autre, elle était débarrassée des crises de colère de Nynaeve.
« Je le lui dirai, répliqua Elayne. Tu as changé aussi, toi. Tu donnes l’impression d’avoir plus ou moins le même état d’esprit que Rand. »
Il fallut à Egwene un moment pour comprendre ce qu’elle entendait par là, aidée par ce petit sourire amusé. « Ne sois pas ridicule. »
Elayne éclata de rire et l’étreignit de nouveau. « Oh, Egwene, tu seras Siège d’Amyrlin quand je serai Reine d’Andor.
— S’il y a une Tour à ce moment-là », commenta Egwene gravement et le rire d’Elayne s’éteignit.
« Elaida ne peut pas détruire la Tour Blanche, Egwene. Quoi qu’elle fasse, la Tour demeurera. Peut-être ne restera-t-elle pas Amyrlin. Une fois que Nynaeve se rappellera le nom de cette ville, je parie que nous découvrirons une Tour en exil, avec toutes les Ajahs sauf la Rouge.
— Je l’espère. » Egwene se rendit compte que sa voix était triste. Elle voulait que les Aes Sedai soutiennent Rand et s’opposent à Elaida, mais cela impliquait inévitablement la rupture de la Tour Blanche qui ne serait peut-être jamais plus unie.
« Il faut que je rentre, reprit Elayne. Nynaeve insiste pour que celle de nous deux qui n’entre pas dans le Tel’aran’rhiod reste éveillée et, avec son mal de tête, elle a besoin de boire une de ses tisanes d’herbes médicinales et de dormir. Je ne sais pas pourquoi elle insiste tellement. Celle qui veille ne peut être d’aucun secours et nous en savons assez maintenant l’une et l’autre pour être en parfaite sécurité ici. » Sa robe verte s’échangea un instant pour la tunique blanche et les chausses volumineuses jaunes de Birgitte, puis redevint elle-même. « Elle a dit que je ne devais pas te le raconter, mais elle pense que Moghedien essaie de nous trouver. Elle et moi. »
Egwene ne formula pas la question qui s’imposait. Manifestement, c’était quelque chose que leur avait dit Birgitte. Pourquoi Elayne persistait-elle à tenter de garder ce secret ? Parce qu’elle Ta promis. De sa vie Elayne n’avait manqué de parole. « Dis-lui de se montrer prudente. » Peu de chance que Nynaeve reste assise à attendre si elle pensait qu’une des Réprouvées était à sa recherche. Elle se rappellerait qu’elle l’avait vaincue une fois et elle avait toujours eu plus de courage que de bon sens. « Les Réprouvés ne sont pas à prendre à la légère. Et les Seanchans non plus, même s’ils sont censés n’être que des dresseurs d’animaux. Dis-lui cela.