Elle pariait pour le Ghealdan, Prophète ou pas Prophète, et cela même était une surprise s’ils étaient réellement tout près. Seul un imbécile songerait à trouver un rassemblement d’Aes Sedai plus proche de l’Amadicia qu’elles n’y étaient obligées, et Siuan était rien moins que bête. Qu’ils soient dans le Ghealdan ou dans l’Altara, l’Amadicia ne devait pas être éloignée de beaucoup de lieues.
« Fallait-il que la neutralisation le rattrape maintenant, ronchonna Siuan. Si seulement il pouvait tenir encore quelques jours… » Min resta bouche fermée ; puisque Siuan ne voulait pas écouter, parler ne servait de rien.
Secouant la tête, Siuan ramena Béla en avant d’un coup de talon, agrippée aux rênes comme si elle s’attendait à ce que la jument corpulente prenne le mors aux dents, et Leane se remit à cajoler Logain de sa voix la plus douce. Peut-être éprouvait-elle sincèrement des sentiments pour lui ; ce ne serait pas un choix plus bizarre que celui de Min.
Des collines couvertes de forêts se laissaient dépasser sans jamais un signe de changement, tout arbres et enchevêtrements de hautes herbes et de ronces. Les fougères qui marquaient l’emplacement de la vieille route continuaient à s’aligner, droit comme une flèche ; Leane avait dit que le terrain était différent à l’endroit où il y avait eu la route, comme si Min aurait dû le savoir. Des écureuils aux oreilles terminées par un pinceau de poils leur adressaient quelquefois des gazouillements du haut d’une branche et, de temps en temps, des oiseaux criaient. Quels oiseaux, Min était bien incapable de le deviner. Baerlon n’était peut-être pas une ville en comparaison de Caemlyn, d’Illian ou de Tear, mais elle se considérait comme une citadine ; un oiseau est un oiseau. Et elle ne s’intéressait pas au genre de terre dans laquelle pousse une fougère.
Ses doutes recommencèrent à remonter à la surface. Ils s’étaient infiltrés plus d’une fois depuis Kore-les-Fontaines, mais là-bas les refouler avait été plus facile. Depuis Lugard, ils avaient bouillonné vers le haut plus souvent et elle s’était retrouvée jugeant Siuan d’une façon à laquelle elle ne se serait jamais risquée naguère. Non pas qu’elle avait l’audace de soumettre ses conclusions à Siuan, bien entendu ; cela l’irritait de le reconnaître même en son for intérieur. Eh bien, c’est que peut-être Siuan ignorait en fait où elle allait. Elle pouvait mentir, puisque la désactivation la dégageait des Trois Serments. Peut-être espérait-elle encore seulement que si elle continuait à chercher elle découvrirait une trace de ce qu’elle avait désespérément besoin de trouver. Modestement, d’une manière singulière c’est certain, Leane avait commencé à se forger une existence pour elle-même en dehors des préoccupations de puissance, du Pouvoir et de Rand. Non pas qu’elle les avait abandonnées entièrement, mais Min ne pensait pas que pour Siuan il y avait autre chose. La Tour Blanche et le Dragon Réincarné étaient sa vie entière et elle s’en tiendrait à eux quand bien même elle devrait se mentir à elle-même.
Les bois cédèrent la place à un grand bourg si vite que Min en fut stupéfaite. Des liquidambars, des chênes et des pins rabougris – c’étaient des arbres qu’elle reconnaissait – poussaient jusqu’à vingt ou vingt-cinq toises de maisons couvertes de chaume bâties en galets de rivière et accrochées à des collines peu élevées. Elle était prête à parier que la forêt s’étendait partout voilà pas si longtemps. Bon nombre d’arbres poussaient effectivement en petits bois étroits au milieu de quelques-unes des maisons, resserrés contre les murs et, çà et là, il y avait près de l’une de ces maisons des souches qui n’avaient pas subi l’effet du passage du temps. Les rues avaient encore l’apparence d’un terrain retourné depuis peu, pas cet aspect de surface tassée par des générations de pieds. Des hommes en bras de chemise recouvraient de chaume neuf de larges cubes de pierre au nombre de trois qui avaient dû être des auberges — l’un avait d’ailleurs les restes d’une enseigne pâlie, abîmée par les intempéries, suspendue au-dessus de la porte – pourtant Min n’apercevait nulle part du vieux chaume. Beaucoup trop de femmes s’activaient pour le nombre d’hommes en vue et trop peu d’enfants en train de jouer pour le nombre de femmes. Les odeurs de cuisson du repas de midi flottant dans l’air étaient seules ce qui était normal dans cet endroit.
Si le premier coup d’œil avait surpris Min, quand elle vit réellement ce qui était devant elle, elle faillit choir de sa selle. Les femmes les plus jeunes, secouant des couvertures à une fenêtre ou se hâtant pour accomplir quelque commission, étaient habillées de robes simples en lainage, mais aucun village de n’importe quelle taille n’avait jamais contenu autant de femmes en robes de soie ou de drap fin divisées pour monter à cheval, de toutes sortes de coupe et de couleur. Autour de ces femmes, et autour de la plupart des hommes, des auras et des images planaient pour ses yeux, changeantes et intermittentes ; la plupart des gens offraient rarement une pâture à ses visions, par contre les Aes Sedai et les Liges manquaient rarement d’aura pour plus d’une heure. Les enfants devaient être ceux des serviteurs de la Tour. Les Aes Sedai qui étaient mariées étaient rares et éloignées mais, telles que Min les connaissait, elles avaient dû faire leur possible pour emmener leurs serviteurs, avec leurs familles, de tout endroit qu’elles pensaient devoir elles-mêmes fuir. Siuan avait trouvé son rassemblement.
Un silence étrange les accompagna quand leur groupe pénétra dans le village. Personne ne parlait. Les Aes Sedai restaient immobiles à les regarder, ainsi que les femmes plus jeunes et les jeunes filles qui étaient probablement des Acceptées ou même des novices. Des hommes qui, un instant auparavant, se mouvaient avec une grâce féline, étaient figés sur place, une main cachée dans le-chaume, ou tendue vers un seuil de porte, sans doute où étaient cachées des armes. Les enfants disparurent, rassemblés vivement et entraînés par les adultes qui devaient être des serviteurs. Sous tous ces regards fixes, les cheveux tentèrent de se hérisser sur la nuque de Min.
Leane paraissait mal à Taise, elle regardait du coin de la paupière les gens devant lesquels leur groupe passait, mais Siuan garda un visage calme et impassible en les précédant droit vers la plus grande des auberges, celle à l’enseigne illisible, et descendit précipitamment pour attacher Béla à l’anneau de fer de l’un des poteaux en pierre destinés à cet usage qui semblaient n’avoir été relevés que depuis peu. Secondant Leane qui aidait Logain à mettre pied à terre – Siuan n’offrait jamais de prêter assistance pour qu’il monte à cheval ou quitte sa selle – Min jeta de vifs coups d’œil alentour. Tous regardaient, personne ne bronchait. « Je ne m’attendais pas à être accueillie comme une enfant longtemps perdue, murmura-t-elle à Leane, mais pourquoi n’y a-t-il pas au moins quelqu’un qui dise bonjour ? »
Avant que Leane ait eu le temps de répondre – si elle en avait eu l’intention – Siuan s’écria : « Eh bien, ne cessez pas de ramer quand le rivage est à portée de la main. Amenez Dalyn à l’intérieur. » Elle disparut alors que Min et Leane guidaient encore Logain vers le seuil. Il vint facilement mais, dès qu’elles cessèrent de l’inciter à continuer, il ne fit qu’un pas et s’arrêta.
La salle commune ne ressemblait à aucune que Min avait vue. Les vastes cheminées étaient froides, naturellement, et avaient des vides à la place où des pierres étaient tombées ; le plafond plâtré semblait pourri, avec des trous où elle aurait pu passer la tête aux endroits où le lattis était à nu. Des tables désassorties de toutes les formes et dimensions étaient disposées çà et là sur un sol usé par les ans que balayaient plusieurs jeunes filles. Des femmes au visage d’une immuable jeunesse étaient assises et examinaient des parchemins, donnaient des ordres à des Liges, dont quelques-uns avaient sur le dos leur cape aux couleurs changeantes, ou à d’autres femmes qui, pour certaines, devaient être des Acceptées ou des novices. D’autres étaient trop âgées pour en être, peut-être la moitié d’entre elles grisonnantes et laissant voir clairement leurs années, et il y avait aussi des hommes qui n’étaient pas des Liges, la plupart soit s’élançant comme pour porter des messages soit allant chercher des parchemins ou des coupes de vin pour les Aes Sedai. Cet affairement avait l’aspect réconfortant d’une tâche en train de s’accomplir. Des auras et des images dansaient autour de la salle, couronnant des têtes, si nombreuses que Min dut tenter de les ignorer avant qu’elles l’accablent. Ce n’était pas une opération facile, mais qu’elle avait été obligée d’apprendre à pratiquer quand elle était en présence de plus d’une poignée d’Aes Sedai.