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Quatre Aes Sedai s’avancèrent d’un pas glissant pour accueillir les nouveaux venus, toutes grâce et froide sérénité dans leurs jupes divisées en deux. Pour Min, voir leurs traits familiers était comme de revenir à son foyer après s’être perdue.

Les yeux verts obliques de Sheriam se fixèrent immédiatement sur le visage de Min. Des rayons argent et bleu flamboyèrent autour de sa chevelure ardente, ainsi qu’une douce clarté dorée ; Min ne pouvait pas dire ce que cela signifiait. Sa robe bleu foncé soulignant légèrement ses formes un peu fortes, elle était pour le moment la sévérité incarnée. « Je serais plus heureuse de vous voir, mon enfant, si je savais comment vous avez découvert notre présence ici et si j’avais la moindre notion du motif qui vous a insufflé la folle idée de l’amener. » Une demi-douzaine de Liges s’étaient rapprochés en silence, la main sur leur épée, les yeux fixés sur Logain ; lui ne semblait même pas les voir.

Min en resta interdite. Pourquoi l’interroger, elle ? « Ma folle… ? » Elle n’eut pas la chance de poursuivre.

« Il aurait bien mieux valu qu’il soit mort comme la rumeur l’annonçait », coupa la pâle Carlinya d’un ton glacial. Ce n’était pas la glace de la colère, seulement de la froide raison. Elle appartenait à l’Ajah Blanche. Sa robe couleur d’ivoire paraissait avoir fait un rude usage. Pendant un instant, Min vit l’image d’un corbeau planant à côté de ses cheveux noirs, plutôt un dessin de l’oiseau que l’oiseau lui-même. Elle pensa que c’était un tatouage, mais elle ne comprit pas quel sens lui donner. Elle se concentra sur les visages, s’efforça de ne voir rien d’autre. « De toute façon, il a l’air presque mort, continuait Carlinya, presque sans reprendre haleine. Quoi que vous ayez eu en tête, vous avez perdu votre peine. Par contre, moi aussi, j’aimerais savoir comment vous êtes venue à Salidar. »

Siuan et Leane restaient là à échanger des regards amusés en se rengorgeant, tandis que l’attaque continuait. Personne ne jetait même un coup d’œil vers elles.

Myrelle, mystérieusement belle en soie verte brodée au corsage de lignes d’or inclinées de biais, son visage un ovale parfait, arborait d’ordinaire un sourire entendu qui parfois pouvait rivaliser avec les nouvelles mines de Leane. À présent, elle ne souriait pas quand elle parla aussitôt après la Sœur Blanche. « Expliquez-vous, Min. Ne restez pas là à bayer le bec comme une sotte. » Elle était bien connue pour son caractère impétueux, même parmi les Vertes.

« Vous devez nous raconter », ajouta Anaiya d’une voix plus bienveillante. Qui contenait toutefois une note d’exaspération. Femme aux traits sans relief, avec un air maternel en dépit du visage lisse des Aes Sedai, qui pour le moment passait la main sur ses jupes gris pâle, elle donnait l’impression d’une mère de famille qui se retient d’aller chercher un martinet. « Nous trouverons une place pour vous et ces deux autres jeunes femmes, mais il faut que vous nous disiez comment vous êtes venues ici. »

Min se secoua et ferma la bouche. Évidemment. Ces deux autres jeunes femmes. Elle s’était si bien habituée à elles telles qu’elles étaient qu’elle ne pensait plus à quel point elles avaient changé. Elle doutait qu’aucune de ces femmes ait aperçu l’une ou l’autre depuis qu’elles avaient été tramées dans les cachots sous la Tour Blanche. Leane paraissait prête à rire et c’est tout juste si Siuan ne hochait pas la tête avec dégoût à l’égard de ces Aes Sedai.

« Je ne suis pas celle à qui vous désirez parler », dit Min à Sheriam. Que “ces deux autres jeunes femmes” soient la cible de ces regards, pour changer. « Demandez à Siuan ou à Leane. » Elles la considérèrent comme si elle était folle, jusqu’à ce qu’elle indique de la tête ses deux compagnes.

Quatre paires d’yeux d’Aes Sedai se reportèrent sur les autres, mais il n’y eut pas de reconnaissance instantanée. Elles examinèrent, froncèrent les sourcils et échangèrent des regards. Aucun des Liges ne quitta des yeux Logain ou de la main la poignée de son épée.

« Désactiver pourrait produire cet effet, finit par murmurer Myrelle. J’ai lu des récits qui le donnaient à entendre.

— Les visages ont bien des points communs, dit lentement Sheriam. Quelqu’un aurait pu découvrir des femmes qui ont une grande ressemblance avec elles, mais pourquoi ? »

Siuan et Leane n’avaient plus l’air satisfaites. « Nous sommes qui nous sommes, déclara Leane d’un ton tranchant. Interrogez-nous. Aucun imposteur ne pourrait savoir ce que nous savons. »

Siuan n’attendit pas les questions. « Ma figure a peut-être changé, n’empêche que, moi du moins, je sais ce que je fais et pourquoi. C’est plus que je ne peux en dire de vous, j’en mettrai ma main au feu. »

Cette voix inflexible arracha un gémissement à Min, mais Myrelle hocha la tête en disant : « C’est la voix de Siuan Sanche. C’est elle.

— Des voix peuvent s’exercer, objecta Carlinya, toujours d’un calme glacé.

— Mais jusqu’à quel point des souvenirs peuvent-ils être enseignés ? » Anaiya fronça les sourcils d’un air sévère. « Siuan – si c’est qui vous êtes – lors de votre vingt-deuxième anniversaire nous avons eu une discussion, vous et moi. Où s’est-elle produite et quel en a été le résultat ? »

Siuan sourit avec assurance à l’Aes Sedai aux traits maternels. « Pendant votre cours aux Acceptées sur les raisons qui ont fait que tant de nombreuses nations taillées dans l’empire d’Artur Aile-de-Faucon après sa mort n’ont pu survivre. À propos, je ne suis toujours pas d’accord avec vous sur certains points. Le résultat a été que j’ai passé deux mois à travailler trois heures par jour dans les cuisines. “Dans l’espoir que la chaleur surmonterait et diminuerait votre ardeur”, je pense que vous aviez dit. »

Si elle avait cru qu’une réponse serait suffisante, elle s’était trompée. Anaiya avait d’autres questions, pour les deux, ainsi que Carlinya et Sheriam qui, apparemment, avaient été novices et Acceptées en même temps qu’elles deux. Ces questions concernaient toutes le genre de chose qu’aucun imposteur ne serait capable d’apprendre, pétrins dans lesquels on tombe, farces réussies ou non, opinions sur divers professeurs Aes Sedai. Min n’arrivait pas à admettre que les femmes qui deviendraient le Siège d’Amyrlin et la Gardienne des Chroniques aient pu si souvent se retrouver dans la panade, mais elle avait l’impression que ce n’était que le sommet d’une montagne enterrée, et il apparut que Sheriam n’avait peut-être pas été très en retard sur elles. Myrelle, la plus jeune par les années, se contentait de commentaires amusés jusqu’à ce que Siuan mentionne une histoire de truite placée dans le bain de Saroiya Sedai et de novice à qui avait été enseigné à bien se tenir pendant six mois. Non pas que Siuan eut beaucoup de titres à parler de quiconque ayant à bien se tenir. Frotter les chemises d’une Acceptée qu’elle n’aimait pas avec des orties brûlantes quand elle était novice, alors qu’elle était chargée de les laver ? Sortir en cachette de la Tour pour aller à la pêche ? Même les Acceptées avaient besoin d’une autorisation pour quitter le domaine de la Tour excepté pendant certaines heures. Siuan et Leane avaient même ensemble refroidi un seau d’eau jusqu’à ce qu’elle soit presque glacée et l’avait disposé de façon à ce qu’il arrose une Aes Sedai qui les avait fait fouetter, injustement de leur point de vue. D’après l’éclat métallique qui brilla dans les yeux d’Anaiya, c’était une bonne chose pour elles de n’avoir pas été découvertes cette fois-là. D’après ce que Min savait de la formation des novices, et aussi bien des Acceptées, ces femmes avaient eu de la chance de rester assez longtemps pour devenir Aes Sedai, plus encore que d’avoir gardé leur peau intacte.