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Elle se racla frénétiquement les méninges à la recherche du serment le moins contraignant susceptible de remplir ces conditions. Dans n’importe quelle circonstance elle n’aimait pas manquer à sa parole, mais elle était bien résolue à partir dès que l’occasion s’en présenterait et elle ne voulait pas avoir un trop gros parjure sur la conscience.

Leane semblait chercher, elle aussi, mais Siuan n’hésita qu’à peine avant de s’agenouiller et de joindre les mains sur sa poitrine. Ses yeux semblaient rivés sur Bryne, et leur expression de défi ne s’était pas adoucie d’un iota. « Par la Lumière et par mon espoir de salut et de renaissance, je jure de vous servir de quelque façon que vous l’exigerez pour aussi longtemps que vous l’exigerez, sinon que la face du Créateur se détourne de moi à jamais et que les ténèbres consument mon âme. » Elle récita ces paroles dans un murmure essoufflé, mais elles provoquèrent un silence de mort. Il n’existait pas de serment plus grave, à moins que ce ne soit celui que prononçait une femme promue Aes Sedai, et la Baguette du Serment l’y liait aussi sûrement qu’à une partie de sa chair.

Leane dévisagea Siuan ; puis elle fut sur ses genoux, elle aussi. « Par la Lumière et mon espoir de salut et de renaissance… »

Min se creusait la cervelle désespérément en quête d’un moyen de s’en sortir. Prononcer un serment moindre que le leur impliquait à coup sûr les travaux des champs avec quelqu’un ayant constamment l’œil sur elle, mais ce serment… D’après l’éducation qu’elle avait reçue, le rompre n’était guère moins qu’un assassinat, peut-être même était équivalent. Seulement il n’y avait pas d’autre solution. Le serment ou qui sait combien d’années à s’échiner tout le jour dans les champs et rester probablement sous clef la nuit. Se laissant tomber à côté des deux autres femmes, elle marmonna les paroles rituelles mais, intérieurement, elle hurlait. Siuan, espèce d’imbécile ! Dans quoi m’avez-vous fourrée maintenant ? Je ne peux pas rester ici ! Il faut que je rejoigne Rand. Oh, Lumière, au secours !

« Eh bien, soupira Bryne quand le dernier mot eut été prononcé, je ne m’attendais pas à cela. Mais cela suffira. Caraline, voulez-vous emmener Maître Nem quelque part et découvrir à quel chiffre se monte ce qu’il estime ses pertes ? Et faites sortir d’ici tout le monde sauf ces trois-là. Et prenez des dispositions pour les transférer au manoir. Étant donné les circonstances, je ne pense pas que des gardes soient nécessaires. »

La svelte dame en gris lui jeta un coup d’œil accablé mais, en un moment, elle eut l’assistance se pressant en masse fourmillante hors de la salle. Admer Nem et sa parentèle masculine ne la quittaient pas d’une semelle, une expression de cupidité plus particulièrement gravée sur le visage d’Admer. Les femmes Nem ne paraissaient guère moins avides, mais elles avaient encore en réserve quelques regards menaçants pour Min et les deux autres, qui restèrent agenouillées tandis que la salle se vidait. Pour sa part, Min ne croyait pas que ses jambes la soutiendraient. Les mêmes phrases tournaient sans arrêt dans sa tête Oh, Siuan, pourquoi ? Je ne peux pas rester ici. Je ne peux pas !

« Nous avons vu des réfugiés passer par ici », déclara Bryne quand le dernier des villageois fut parti. Il se renversa dans son fauteuil, les examinant. « Mais jamais un trio aussi bizarre que vous. Une Domanie. Une native du Tear ? » Siuan acquiesça d’un bref signe de tête. Elle et Leane se redressèrent, la mince jeune femme au teint cuivré époussetant délicatement ses genoux, Siuan restant simplement debout. Min réussit à les imiter, sur des jambes en coton. « Et vous, Serenla. » Une fois encore, il esquissa une ombre de sourire à ce nom. « Quelque part dans l’ouest de l’Andor, sauf si je me trompe sur votre accent.

— Baerlon », marmonna-t-elle, puis se mordit trop tard la langue. Quelqu’un pouvait savoir que Min était de Baerlon.

« Je n’ai entendu parler d’aucun événement dans l’ouest qui justifie de devenir des réfugiées », reprit-il d’un ton interrogateur. Comme elles restaient silencieuses, il n’insista pas. « Après que vous vous serez acquittées de votre dette, vous aurez la possibilité de rester à mon service. La vie se montre souvent pénible quand on a perdu son foyer et même une couchette de servante vaut mieux que dormir sous une haie.

— Merci, mon Seigneur », dit Leane d’une voix caressante en exécutant une révérence si gracieuse que même dans sa tenue de cheval rustique cela semblait un mouvement de danse. La réponse en écho de Min fut morne et elle ne se fiait pas assez à ses genoux pour tenter une révérence. Siuan se contenta de rester à le dévisager sans rien dire.

« Dommage que votre compagnon ait pris vos chevaux. Quatre montures auraient réduit en partie votre dette.

— C’était un inconnu et un coquin, répondit Leane d’un ton convenant à quelque chose de beaucoup plus intime. Pour ma part, je suis plus qu’heureuse d’échanger sa protection contre la vôtre, mon Seigneur. »

Bryne la toisa – d’un air d’appréciation, pensa Min – mais il se contenta de dire : « Du moins au manoir serez-vous hors d’atteinte des Nem. »

À cela il n’y eut pas de réplique. Min se dit que nettoyer des sols dans le manoir de Bryne ne devait guère être différent du même travail dans la ferme des Nem. Comment vais-je me sortir de là ? O Lumière, comment ?

Le silence se prolongea, à part le pianotage des doigts de Bryne sur la table. Min se serait imaginé qu’il ne savait pas quoi dire d’autre si ce n’est qu’elle ne croyait pas que cet homme soit jamais décontenancé. Plus vraisemblablement, il était irrité que seule Leane témoigne de la gratitude ; elle supposait que, de son point de vue à lui, leur peine aurait pu être bien plus lourde. Peut-être les regards enflammés de Leane et ses accents caressants avaient-ils produit leur effet jusqu’à un certain point, mais Min s’avisa qu’elle regrettait que Leane ne soit pas restée comme avant. Être pendue par les poignets sur la place du village aurait mieux valu.

Finalement, Caraline revint, parlant entre ses dents. Elle avait un ton irrité en faisant son rapport à Bryne. « Cela prendra des jours pour obtenir de ces Nem des réponses franches, Seigneur Gareth. Admer aurait cinq étables neuves et cinquante vaches, si je l’écoutais. En tout cas, je crois qu’il y a réellement eu une bourse mais, quant à ce qu’il y avait comme argent dedans… »

Elle secoua la tête et soupira. « Je finirai bien par le découvrir. Joni est prêt à conduire ces jeunes femmes au manoir si vous en avez terminé avec elles.

— Emmenez-les, Caraline, dit Bryne en se levant. Quand vous les aurez expédiées, rejoignez-moi à la briqueterie. » Il paraissait de nouveau fatigué. « Thad Haren déclare qu’il a besoin de davantage d’eau s’il doit continuer à fabriquer des briques et la Lumière seule sait où je vais lui en trouver. » Il quitta la salle à grands pas comme s’il avait complètement oublié les trois femmes qui venaient de jurer de le servir.

Joni se révéla être le grand gaillard aux cheveux clairsemés qui était allé les chercher dans le hangar ; il attendait maintenant devant l’auberge à côté d’une charrette à hautes roues recouverte d’une capote ronde, avec un cheval brun élancé entre les brancards. Quelques habitants du village se tenaient alentour pour assister à leur départ, mais la plupart étaient retournés chez eux et à l’abri de la chaleur. Gareth Bryne était déjà loin dans la rue à la chaussée en terre battue.

« Joni vous amènera saines et sauves au manoir, dit Caraline. Faites ce qu’on vous demandera et vous ne trouverez pas la vie pénible. » Un instant, elle les examina de ses yeux noirs au regard presque aussi aigu que celui de Siuan ; puis elle hocha la tête comme si elle était satisfaite et elle s’en fut d’un pas pressé rejoindre Bryne.