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Aux yeux de Min, un collier d’argent apparut soudain, entourant au plus près le cou d’Edesina et, aussi soudainement, sembla se rompre. Min frissonna. Les visions en relation avec les Seanchans ne lui plaisaient pas. Du moins Edesina échapperait-elle à son destin d’une manière ou d’une autre. Même si Min avait été prête à dévoiler ses dons de visionnaire pour avertir cette femme, c’eût été inutile ; cela n’aurait rien changé.

« C’est la neutralisation, dit l’Aes Sedai au bout d’un moment. Il a renoncé à vouloir vivre, je suppose. Je ne peux rien pour lui. Non pas que je sois sûre que je le ferais si je le pouvais. » Le regard qu’elle lança à Min avant de s’en aller était loin d’être amical.

Une femme élégante, sculpturale, en soie feuille morte, s’arrêta à quelques pas de là, examinant Min et Logain avec un air impassible. Kiruna était une Verte et d’une prestance royale ; elle était une sœur du Roi d’Arafel, à ce que Min avait entendu dire, mais elle s’était montrée amicale avec Min à la Tour. Min sourit, mais ces grands yeux noirs passèrent sur elle sans la reconnaître et Kiruna sortit d’un pas glissant de l’auberge, quatre Liges, disparates mais tous avec cette démarche menaçante, surgissant subitement sur ses talons.

Tandis qu’elle attendait son repas, Min espéra que Siuan et Leane recevaient un accueil plus chaleureux.

27

La pratique de la modestie

« Vous allez à la dérive », déclara Siuan aux six femmes face à elle, assises sur six différentes sortes de sièges. La pièce elle-même avait un aspect disparate. Sur deux grandes tables de cuisine poussées contre les murs étaient soigneusement disposés des plumes, des encriers et des sabliers pour sécher l’écriture. Des lampes mal assorties, les unes en terre émaillée, les autres dorées, ainsi que des chandelles d’épaisseurs et de longueurs variées, étaient préparées pour fournir de la lumière à la tombée de la nuit. Un bout de tapis en soie d’Illian, aux chaudes couleurs bleues, rouges et or, était étalé sur un plancher aux lames usées, rugueuses. Leane et elle avaient été installées de l’autre côté du tapis, de telle manière qu’elles étaient le point de mire des regards. Des fenêtres ouvertes à deux battants, avec des vitres fendues ou remplacées par de la soie huilée, laissaient entrer un souffle d’air mais pas assez pour abattre la chaleur. Siuan se dit qu’elle n’enviait pas à ces femmes leur faculté de canaliser – elle avait dépassé ce stade, c’est certain – mais elle enviait le fait qu’aucune d’entre elles ne transpirait. Sa propre figure était moite. « Toute cette activité là-dehors n’est qu’amuse-bête et tape-à-l’œil. Vous vous dupez mutuellement, et dupez peut-être même les Gaidins – bien que je ne compterais pas là-dessus si j’étais vous – mais vous ne me trompez pas, moi. »

Elle aurait aimé que Morvrine et Beonine n’aient pas été ajoutées au groupe. Morvrine se montrait sceptique envers tout, en dépit de son air placide et parfois vaguement distrait – une robuste Sœur Brune aux cheveux striés de gris qui exigeait six preuves avant d’accepter de croire qu’un poisson a des écailles. Et Beonine, une jolie Sœur Grise à la chevelure couleur de miel foncé et des yeux gris-bleu si grands qu’ils lui donnaient constamment l’air légèrement surprise – à côté de Beonine, Morvrine paraissait crédule.

« Elaida serre la Tour dans son poing et vous savez qu’elle malmènera Rand al’Thor, poursuivit Siuan avec mépris. Ce sera pure chance si elle ne s’affole pas et ne l’aura pas neutralisé avant la Tarmon Gai’don. Vous savez que quoi que vous pensiez d’un homme qui canalise, les Rouges en pensent dix fois pire. La Tour Blanche est à son plus faible quand elle devrait être au maximum de sa puissance, entre les mains d’une sotte quand elle devrait être menée avec habileté. » Elle plissa le nez en les regardant droit dans les yeux l’une après l’autre. « Et vous êtes assises là, dérivant avec vos voiles ferlées. Ou pouvez-vous me convaincre que vous vous occupez autrement qu’à vous tourner les pouces et à souffler des bulles ?

— Êtes-vous d’accord avec Siuan, Leane ? » questionna Anaiya d’un ton paisible. Siuan n’avait jamais réussi à comprendre pourquoi Moiraine éprouvait de la sympathie pour cette Anaiya. Essayer de lui faire faire quelque chose qu’elle ne voulait pas était comme de taper sur un sac de plumes. Elle ne vous tenait pas tête ni ne discutait ; elle se contentait de refuser en silence de bouger. Même l’attitude qu’elle avait, assise avec les mains croisées, était celle d’une femme qui attend pour pétrir de la pâte plutôt que celle d’une Aes Sedai.

« En partie, oui », répliqua Leane. Siuan lui lança un coup d’œil sévère dont elle ne se soucia pas. « Au sujet d’Elaida, certainement. Elaida usera mal de Rand al’Thor aussi sûrement qu’elle use mal de la Tour. Pour le reste, je me rends compte que vous avez travaillé dur pour rassembler ici autant de Sœurs que vous en avez et je pense que vous travaillez tout aussi dur pour réagir en ce qui concerne Elaida. »

Siuan marqua son mépris par un reniflement audible. En traversant la grande salle de l’auberge, elle avait entrevu des fragments de ces parchemins si assidûment examinés. Listes de provisions, attributions de bois de charpente pour reconstruire, affectations pour abattre des arbres, réparer des maisons et curer des puits. Rien de plus. Rien qui ressemble en quoi que ce soit à un rapport sur les activités d’Elaida. Elles projetaient de passer l’hiver ici. Il suffirait qu’une Bleue soit capturée après avoir eu connaissance de Salidar, qu’une seule soit soumise à la question – elle ne tairait pas grand-chose si Alviarine s’en chargeait – et Elaida connaîtrait exactement à quel endroit jeter son filet pour les prendre dedans. Tandis qu’elles se préoccupaient de planter des potagers et d’avoir assez de bois coupé avant les premières gelées.

« Alors c’est une question réglée, conclut froidement Carlinya. Vous ne semblez pas comprendre que vous n’êtes plus ni Amyrlin ni Gardienne des Chroniques. Vous n’êtes même plus Aes Sedai. » Quelques-unes eurent la politesse d’avoir l’air gênées. Pas Morvrine ou Beonine mais les autres. Aucune Aes Sedai n’aimait entendre parler de désactivation, ou se l’entendre rappeler ; elles devaient trouver cela particulièrement pénible devant ces deux-là. « Je ne le dis pas par cruauté. Nous ne croyons pas aux accusations contre vous – en dépit de votre compagnon de voyage – ou nous ne serions pas ici, mais vous ne pouvez pas assumer vos anciens postes parmi nous, c’est un simple fait. »

Siuan se rappelait bien Carlinya au temps où elle était novice et Acceptée. Une fois par mois, elle commettait une infraction mineure, une peccadille qui lui valait une heure ou deux de tâches supplémentaires. Exactement une chaque mois. Elle ne voulait pas que les autres la jugent poseuse. C’étaient là ses seules fautes – elle n’enfreignait jamais un deuxième règlement ni ne s’écartait du droit chemin ; ce n’aurait pas été logique – pourtant elle n’avait jamais compris pourquoi ses compagnes l’avaient quand même considérée comme le chouchou des Aes Sedai. Une grande dose de logique et peu de bon sens : c’était Carlinya.

« Alors que ce qui vous a été infligé suivait strictement la lettre de la loi, déclara Sheriam avec douceur, nous sommes d’accord que c’était injuste et méchant, une distorsion extrême de l’esprit de la loi. » Derrière sa chevelure d’un roux ardent, le dossier de son siège s’ornait fort mal à propos d’une sculpture semblant représenter une masse de serpents en train de se battre. « Quoi qu’ait pu dire la rumeur, la plupart des accusations portées contre vous étaient si peu convaincantes qu’on aurait dû en rire.

— Pas l’accusation qu’elle était au courant de l’existence de Rand al’Thor et a conspiré pour le cacher à la Tour », intervint sèchement Carlinya.