Siuan le regardait avec stupeur ; ses mains et ses pieds lui donnaient soudain l’impression d’être glacés. D’après une rumeur bien établie, Myrelle aurait épousé ce Nuhel et ses deux autres Liges, au mépris des conventions et de la loi dans tous les pays dont Siuan avait entendu parler. C’est le genre de pensée absurde qui traverse un esprit sous le coup de l’émotion et en cet instant précis elle avait la sensation qu’un mât lui était tombé sur le crâne. Bryne, ici ? C’est impossible ! C’est fou ! Voyons, cet homme ne pouvait pas les avoir suivies aussi loin pour… Oh ! si ! Il le pouvait et le voudrait. Celui-là le voudrait. Pendant le voyage, elle s’était dit que c’était seulement une précaution raisonnable de ne pas laisser de traces derrière eux, qu’Elaida savait qu’elles n’étaient pas mortes, en dépit des bruits qui couraient, et ne cesserait de chercher que lorsqu’elles seraient retrouvées ou elle-même renversée. Siuan avait été irritée d’avoir finalement à demander des renseignements sur la direction à prendre, cependant l’idée qui lui avait tarabusté l’esprit comme un requin n’avait pas été qu’Elaida puisse on ne sait comment découvrir un forgeron dans un petit village de l’Altara, mais que le forgeron serait comme un panneau indicateur pour Bryne. Tu t’étais dit que c’était idiot, n ’est-ce pas ? Et maintenant le voici.
Elle se souvenait bien de son affrontement avec lui, quand elle avait dû le plier à sa volonté pour cette affaire du Murandy. Cela avait été comme de courber une épaisse barre de fer, ou de presser quelque énorme ressort qui se détendrait si elle relâchait son effort une seconde. Elle avait dû mettre en jeu toute sa force, avait eu à l’humilier publiquement, afin de s’assurer qu’il resterait courbé pour le temps dont elle avait besoin. Il pouvait difficilement revenir sur ce qu’il avait accepté à genoux, implorant son pardon, sous les yeux de cinquante nobles. Morgase elle-même ne s’était pas montrée commode et Siuan n’avait pas voulu risquer que Bryne donne à Morgase un prétexte pour agir contre ses instructions. Etrange de penser qu’Elaida et elle avaient alors œuvré ensemble pour que Morgase se soumette.
Il fallait qu’elle se ressaisisse. Elle était abasourdie, pensant à tout sauf à ce qui lui était nécessaire. Concentre-toi. Ce n ’est pas le moment de céder à la panique. « Il vous faut le renvoyer. Ou le tuer. »
Elle comprit que c’était une erreur alors que les mots lui sortaient encore de la bouche, tous sur un ton trop pressant. Même les Liges la regardèrent, et les Aes Sedai… Elle n’avait jamais connu auparavant la sensation qu’éprouvent ceux à qui manque le Pouvoir quand ces yeux se tournent vers eux et les examinent intensément. Elle se sentait nue, son esprit même entièrement exposé. Pourtant consciente que les Aes Sedai ne peuvent pas lire les pensées, elle avait encore envie d’avouer avant qu’elles-mêmes établissent la liste de ses mensonges et manquements. Elle espérait que son visage n’était pas comme celui de Leane, les joues rouges et les yeux écarquillés.
« Vous savez pourquoi il est ici. » La voix de Sheriam exprimait une calme certitude. « L’une et l’autre vous le savez. Et vous ne voulez pas l’affronter. Suffisamment pour désirer qu’il soit tué par nous.
— Il y a peu de grands capitaines vivants. » Nuhel les énuméra en comptant sur ses doigts emprisonnés dans leurs gantelets. « Agelmar Jagad et Davram Bashere ne quitteront pas la Dévastation, je pense, et Pedron Niall ne vous sera sûrement d’aucune utilité. Si Rodel Ituralde est encore de ce monde, il doit être embourbé quelque part dans ce qui doit rester de l’Arad Doman. » Il leva son pouce massif. « Et cela laisse Gareth Bryne.
— Croyez-vous donc que nous aurons besoin d’un grand capitaine ? » questionna Sheriam à mi-voix.
Nuhel et Arinvar ne se regardèrent pas, mais Siuan eut cependant l’impression qu’ils avaient échangé un coup d’œil. « C’est votre décision, Sheriam, répliqua Arinvar sur un ton aussi bas qu’elle, la vôtre et celle des autres Sœurs mais, si vous comptez retourner à la Tour, il nous serait utile. Si vous avez l’intention de demeurer ici jusqu’à ce qu’Elaida vous envoie chercher, alors non. » Myrelle considéra Nuhel d’un air interrogateur, et il hocha la tête.
« Il semble que vous aviez raison, Siuan, commenta Anaiya avec un sourire forcé. Nous n’avons pas dupé les Gaidins.
— La question est de savoir s’il acceptera de nous servir », dit Carlinya, et Morvrine acquiesça d’un signe en ajoutant : « Nous devons lui présenter notre cause de telle façon qu’il souhaite servir. Cela ne nous facilitera pas les choses si l’on vient à apprendre que nous avons tué ou emprisonné un homme aussi remarquable avant même d’avoir commencé.
— Oui, renchérit Beonine, et nous devons lui offrir les récompenses qui le lieront à nous fermement. »
Sheriam tourna son regard vers les deux hommes. « Quand le Seigneur Bryne atteindra le village, ne lui dites rien mais amenez-le à nous. » Dès que la porte se referma sur les Liges, son regard se durcit. Siuan le reconnut ; le même regard vert limpide qui provoquait un tremblement dans les genoux des novices avant qu’un mot soit prononcé. « Maintenant, vous allez nous expliquer exactement pourquoi Gareth Bryne est ici. »
Il n’y avait pas le choix. Si elles décelaient même le plus petit mensonge, elles commenceraient à tout mettre en doute. Siuan respira à fond. « Nous nous étions abritées pour la nuit dans une étable près de Kore-les-Fontaines, en Andor. Bryne est le seigneur là-bas, et… »
28
Pris au piège
Un Lige en tunique gris-vert s’approcha de Bryne dès qu’il eut dépassé sur son cheval Voyageur les premières maisons du village. Bryne aurait reconnu en lui un Lige après lui avoir vu parcourir deux enjambées, même sans toutes les figures d’Aes Sedai qui le regardaient dans la rue. Au nom de la Lumière, que faisaient tant d’Aes Sedai aussi près de l’Amadicia ? La rumeur dans les villages précédents était qu’Ailron voulait revendiquer cette rive de l’Eldar, ce qui signifiait que telle était l’intention des Blancs Manteaux. Les Aes Sedai pouvaient se défendre avec succès mais, si Niall envoyait une légion franchir l’Eldar, bon nombre de ces femmes mourraient. À moins qu’il ne sache plus reconnaître combien de temps une souche a été exposée à l’air, cet endroit était enfoui en pleine forêt voilà encore deux mois. Dans quoi Mara s’était-elle fourrée ? Il était sûr de la trouver ici ; les hommes des villages se rappelaient trois jolies jeunes femmes voyageant de compagnie, surtout quand l’une d’elles avait demandé comment se rendre à une agglomération abandonnée depuis la Guerre des Blancs Manteaux.
Le Lige, un homme massif à face large, un natif d’Illian d’après sa barbe, se planta au beau milieu de la rue devant le hongre de Bryne, un bai aux gros naseaux, et s’inclina. « Seigneur Bryne ? Je suis Nuhel Dromand. Si vous voulez me suivre, on désire vous parler. »
Bryne mit pied à terre avec lenteur, ôtant ses gantelets et les glissant derrière son ceinturon tout en examinant le bourg. La tunique chamois qu’il portait à présent convenait beaucoup mieux pour ce genre d’expédition que celle en soie grise qu’il avait endossée au départ ; celle-là, il l’avait donnée. Des Aes Sedai et des Liges, et d’autres, l’observaient en silence, toutefois même ceux qui devaient être des serviteurs ne paraissaient pas surpris. Et Dromand était au courant de son nom. Son visage n’était pas inconnu, mais il soupçonnait que cela ne se bornait pas là. Que Mara soit – qu’elles soient des agents des Aes Sedai – ne modifiait pas le serment qu’elles avaient prononcé. « Montrez le chemin, Nuhel Gaidin. » Si Nuhel fut surpris par le titre, il n’en témoigna rien.