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L’auberge où Dromand le conduisit – ou ce qui avait été jadis une auberge –ressemblait à un quartier général préparant une campagne, tout affairement et va-et-vient. C’est-à-dire si jamais des Aes Sedai préparaient une campagne. Il repéra Serenla avant qu’elle le remarque, assise dans un coin avec un homme de haute taille qui était très probablement Dalyn. Quand elle l’aperçut, son menton plongea presque jusqu’à la table, puis elle plissa les paupières en le regardant comme si elle n’en croyait pas ses yeux. Dalyn paraissait dormir tout éveillé, le regard perdu dans le vide. Personne parmi les Aes Sedai et les Liges n’eut l’air de leur prêter attention tandis que Dromand le conduisait à travers la salle, mais Bryne aurait parié son manoir et ses terres que tous avaient vu dix fois plus que tous les serviteurs ébahis réunis. Il aurait dû tourner bride et s’en aller dès qu’il avait compris qui se trouvait dans ce village.

Il écouta avec soin en saluant tandis que le Lige le présentait aux six Aes Sedai assises – seul un écervelé ne se tiendrait pas à carreau devant des Aes Sedai – mais son esprit était tourné vers les deux jeunes femmes debout avec une mine abattue contre le mur près de l’âtre fraîchement balayé. La svelte fine mouche de Domanie lui dédiait pour changer un sourire plus craintif que séducteur. Mara était effrayée, elle aussi – terrifiée jusqu’à la moelle, dirait-il – par contre, ces yeux bleus plongeaient dans les siens un regard de défi. Cette jeune femme avait un courage digne d’un lion.

« Nous sommes heureuses de vous accueillir, Seigneur Bryne », déclara l’Aes Sedai aux cheveux couleur de flamme. Juste légèrement potelée et avec ces yeux en amande elle était assez jolie pour que n’importe quel homme se retourne sur elle en dépit de l’anneau au Grand Serpent à son doigt. « Voulez-vous nous expliquer ce qui vous amène ici ?

— Certes, Sheriam Sedai. » Nuhel se tenait derrière lui, près de son épaule, mais si des femmes avaient moins besoin qu’elles d’être gardées par un vieux soldat, Bryne n’imaginait pas qui. Il était convaincu qu’elles étaient déjà informées et surveiller leur expression pendant qu’il racontait son histoire le confirma. Les Aes Sedai ne laissaient rien paraître de ce qu’elles désiraient ne pas être vu, mais au moins l’une d’entre elles aurait cillé quand il parla du serment si elles n’avaient pas déjà été au courant.

« Un récit terrible à relater, Seigneur Bryne. » C’était celle appelée Anaiya ; avec ou sans ce visage à l’éternelle jeunesse, elle ressemblait davantage à une heureuse paysanne prospère qu’à une Aes Sedai. « Cependant je suis surprise que vous ayez accompli un aussi long parcours, même à la poursuite de parjures. » Les joues roses de Mara devinrent rouge feu. « Toutefois, un serment grave, un serment qui ne devrait pas être rompu.

— Malheureusement, dit Sheriam, nous ne pouvons pas vous laisser les prendre pour le moment. »

Donc elles étaient des agents des Aes Sedai. « Un serment grave qui ne devrait pas être enfreint, cependant vous avez l’intention de les empêcher de s’y conformer ?

— Elles s’en acquitteront, répliqua Myrelle avec un coup d’œil aux deux près de la cheminée qui les fit, l’une et l’autre, se tenir plus droites, et soyez assuré qu’elles regrettent déjà de s’être enfuies après l’avoir juré. » Cette fois, c’est Amaena qui rougit ; Mara semblait prête à broyer des cailloux avec ses dents. « Mais nous ne pouvons pas le permettre encore. » Aucune Ajah n’avait été mentionnée, pourtant il pensait que la jolie brune était une Verte et que la corpulente à face ronde appelée Morvrine était une Brune. Peut-être était-ce à cause du sourire que Myrelle avait adressé à Dromand quand le Lige l’avait amené, et de l’air de penser à autre chose de Morvrine. « À la vérité, elle n’avait pas précisé quand elles serviraient et nous avons une tâche pour elles. »

C’était ridicule ; il devrait s’excuser de les avoir dérangées et s’en aller. Et cela aussi était bête. Avant que Dromand arrive à lui dans la rue, il avait compris qu’il n’avait guère de chances de quitter vivant Salidar. Il y avait probablement cinquante Liges dans la forêt autour de l’endroit où il avait laissé ses hommes, sinon cent. Joni et les autres se conduiraient avec vaillance, mais il ne leur avait pas fait faire tout ce chemin pour qu’ils meurent. Néanmoins, s’il était stupide d’avoir laissé une paire d’yeux l’attirer vers ce piège, il pouvait aussi bien parcourir les dernières toises jusqu’à lui. « Incendie volontaire, vol et violence, Aes Sedai. Tels étaient les délits. Elles ont été jugées, condamnées et placées sous serment. Mais je n’ai pas d’objection à demeurer ici jusqu’à ce que vous en ayez terminé avec elles. Mara peut me servir d’ordonnance quand vous n’aurez pas besoin d’elle. Je marquerai les heures où elle travaille pour moi et les décompterai de son temps de service. »

Mara ouvrit la bouche avec emportement, mais presque comme si les autres avaient deviné qu’elle voudrait parler, six paires d’yeux d’Aes Sedai se tournèrent ensemble vers elle. Elle remua les épaules, referma brusquement la bouche, puis darda sur lui un regard furieux, les poings serrés pressés contre ses côtes. Il fut content qu’elle n’ait pas de couteau dans la main.

Myrelle paraissait prête à éclater de rire. « Mieux vaudrait choisir l’autre, Seigneur Bryne. D’après la façon dont elle vous regarde, vous la trouveriez bien plus… accommodante. »

Il s’attendait à moitié à ce qu’Amaena rougisse, mais elle n’en fit rien. Et elle le toisait – d’un air appréciateur. Elle échangea même un sourire avec Myrelle. Bah, elle était domanie, somme toute, et considérablement plus que lorsqu’il l’avait vue la dernière fois, semblait-il.

Carlinya, glaciale au point de donner aux autres l’air chaleureuses, se pencha en avant. Il se méfiait d’elle, comme de celle aux grands yeux nommée Beonine. Il n’aurait pas affirmé pourquoi. Sauf que s’il se trouvait ici dans le Jeu des Maisons, il dirait que les deux suaient l’ambition. Peut-être était-il précisément impliqué dans ce Jeu.

« Vous devriez être informé, déclara Carlinya, que la femme que vous connaissez comme Mara est en réalité Siuan Sanche, auparavant le Trône d’Amyrlin. Amaena est en réalité Leane Sharif, qui était Gardienne des Chroniques. »

Il fut tout juste capable de ne pas rester bouche bée comme un innocent de village. Maintenant qu’il était au courant, il le voyait dans le visage de Mara – de Siuan – ce visage qui l’avait obligé à se rétracter, aux traits adoucis par la jeunesse. « Comment ? » fut tout ce qu’il dit. C’était presque le maximum de ce qu’il aurait été capable de dire.

« Il y a des choses que les hommes se portent mieux d’ignorer, répliqua calmement Sheriam, et la plupart des femmes. »

Mara – non, autant valait qu’il pense à elle sous son vrai nom – Siuan avait été désactivée. Il le savait. Cela devait avoir un rapport avec la désactivation. Si cette Domanie au cou de cygne était précédemment Gardienne des Chroniques, il était prêt à parier qu’elle avait été désactivée aussi. Mais parler de désactivation auprès d’Aes Sedai était un bon moyen de découvrir à quel point on a de la résistance. De plus, quand elles commençaient à jouer les mystérieuses, les Aes Sedai ne donnaient jamais de réponse directe quand bien même on leur demandait : « Est-ce que le ciel est bleu ? »