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Elles étaient très fortes, ces Aes Sedai. Elles avaient endormi ses soupçons, puis elles avaient frappé dur quand sa garde était baissée. Il songea avec un serrement d’estomac qu’il devinait pourquoi elles l’amadouaient. Ce serait intéressant d’apprendre s’il avait vu juste. « Cela ne change pas le serment qu’elles ont prêté. Seraient-elles toujours Amyrlin et Gardienne des Chroniques, ce serment les engage selon n’importe quelle loi, y compris celle de Tar Valon.

— Puisque vous ne voyez pas d’objection à séjourner ici, reprit Sheriam, vous pouvez disposer de Siuan comme servante personnelle quand nous n’avons pas besoin d’elle. Vous pouvez disposer tout le temps des trois, si vous le désirez, y compris Min, que vous connaissez apparemment sous le nom de Serenla. » Pour une raison quelconque, cela parut irriter Siuan autant que ce qui avait été dit d’elle ; elle parla entre ses dents, pas assez fort pour être audible. « Et puisque vous n’y objectez pas, Seigneur Bryne, pendant que vous demeurerez avec nous, il y a un service que vous pouvez nous rendre.

— La gratitude d’Aes Sedai n’est pas négligeable, dit Morvrine.

— Vous servirez la Lumière et la justice en nous servant », ajouta Carlinya.

Beonine hocha la tête, s’exprima d’une voix grave : « Vous avez servi Morgase et l’Andor fidèlement. Servez-nous aussi bien et vous ne trouverez pas l’exil au point final. Rien de ce que nous demandons de vous n’ira contre votre honneur. Rien de ce que nous demandons ne portera préjudice à l’Andor. »

Bryne eut une grimace. Il était bien en plein dans le Jeu des Maisons. Il pensait parfois que ce Jeu avait dû être inventé par les Aes Sedai ; elles semblaient y jouer en dormant. La bataille est sûrement plus sanglante, mais elle est plus honnête, aussi. Si elles avaient l’intention de tirer ses fils, eh bien, ses fils seraient tirés – elles se débrouilleraient pour cela d’une manière ou d’une autre – mais c’était temps de leur montrer qu’il n’était pas une marionnette stupide.

« La Tour Blanche est désunie », déclara-t-il sans ambages. Ces yeux d’Aes Sedai se dilatèrent, mais il ne leur laissa pas une chance de parler. « Les Ajahs se sont scindées. C’est la seule raison pour laquelle vous êtes toutes ici. Vous n’avez certainement pas besoin d’une épée ou deux de plus » – il regarda Dromand et obtint un signe d’acquiescement en retour – « donc le seul service que vous pouvez vouloir de moi est de conduire une armée. D’en former une, d’abord, à moins que vous n’ayez d’autres camps avec beaucoup plus d’hommes que je n’en ai vu ici. Et cela signifie que vous vous proposez de combattre Elaida. » Sheriam parut contrariée, Anaiya soucieuse et Carlinya sur le point de prendre la parole, mais il continua. Qu’elles écoutent donc ; il escomptait qu’il passerait pas mal de temps à les écouter dans les mois à venir. « Très bien. Je n’ai jamais eu de sympathie pour Elaida et je ne peux pas croire qu’elle a l’étoffe d’une bonne Amyrlin. Plus important, je suis en mesure de rassembler une armée pour prendre Tar Valon. Pour autant que vous comprenez que la prise sera sanglante et longue.

« Mais voici mes conditions. » Elles se raidirent toutes en entendant cela, même Siuan et Leane. Les hommes ne posaient pas de conditions aux Aes Sedai. « Premièrement, le commandement me revient. Vous me dites quoi faire, mais je décide comment. Vous me donnez des ordres et je les transmets aux soldats, pas vous. Pas avant que j’aie donné d’abord mon accord. » Plusieurs bouches s’ouvrirent, celles de Carlinya et de Beonine en premier, mais il poursuivit : « J’affecte les hommes, je leur donne de l’avancement et je les discipline. Pas vous. Deuxièmement, si je vous dis que cela ne peut pas se faire, vous prendrez en considération ce que je dis. Je ne demande pas à usurper votre autorité » – peu de chances qu’elles permettent ça – « cependant je ne veux pas perdre des hommes parce que vous ne comprenez pas la guerre. » Cela arriverait, mais pas plus d’une fois s’il avait de la veine. « Troisièmement, si vous commencez ceci, vous irez jusqu’au bout. Je vais mettre ma tête dans un nœud coulant, et avec moi tous les hommes qui me suivront, et décideriez-vous d’ici six mois qu’Elaida en tant qu’Amyrlin est préférable à une guerre, vous resserreriez ce nœud pour chacun de nous qui peut être pourchassé. Les nations se tiendront vraisemblablement à l’écart d’une guerre civile dans la Tour, mais elles ne nous laisseront pas vivre si vous nous abandonnez. Elaida y veillera.

« Si vous n’acceptez pas ces conditions, alors je ne pense pas que je puis vous servir. Que vous me ligotiez avec le Pouvoir pour que Dromand ici me tranche la gorge ou que je finisse jugé et pendu, la mort est toujours la fin. »

Les Aes Sedai restèrent silencieuses. Pendant un long moment, elles le dévisagèrent, jusqu’à ce que la démangeaison entre ses omoplates l’incite à se demander si Nuhel n’était pas prêt à y plonger un poignard. Puis Sheriam se leva et les autres la suivirent jusqu’aux fenêtres. Il voyait leurs lèvres remuer, mais il n’entendait rien. Si elles voulaient masquer leurs délibérations derrière le Pouvoir Unique, soit. Quelle part de ce qu’il voulait serait-il en mesure de leur arracher ? Tout, si elles avaient du bon sens, mais les Aes Sedai pouvaient décider que d’étranges choses étaient rationnelles. Quoi qu’elles décident, il devrait l’accepter avec autant de bonne grâce qu’il pourrait y mettre. Il s’était fabriqué là un piège parfait.

Leane lui adressa un coup d’œil et un sourire qui signifiaient aussi bien que des mots qu’il ne saurait jamais ce qu’il avait manqué ; il pensa que ç’aurait été une belle poursuite, avec lui mené par le bout du nez. Les femmes domanies ne promettaient pas la moitié de ce que vous pensiez et elles ne donnaient qu’autant qu’elles le voulaient et changeaient d’avis dans un sens ou dans l’autre en l’espace d’un battement de cils.

L’appât de son piège le dévisagea fixement, s’avança à grands pas jusqu’à être si près qu’elle dut tendre le cou pour le regarder et parla d’une voix basse et furieuse. « Pourquoi avez-vous fait cela ? Pourquoi nous avez-vous suivies ? Pour une étable ?

— Pour un serment. » Pour une paire d’yeux bleus. Siuan Sanche ne pouvait pas être sa cadette de plus de dix ans, mais c’était difficile de se rappeler qu’elle était Siuan Sanche en contemplant un visage qui avait plus près de trente ans de moins. Les yeux étaient les mêmes, toutefois, fermes et bleu foncé. « Un serment que vous m’avez donné et rompu. Je devrais doubler votre peine pour cela. »

Écartant son regard du sien, elle croisa les bras sous ses seins, grommelant : « On s’en est déjà occupé.

— Vous voulez dire qu’elles vous ont punie pour parjure ? Si vous avez eu le postérieur fouetté pour cela, cela ne compte pas à moins que ce ne soit moi qui m’en occupe. »

Le gloussement de rire de Dromand avait un accent plus qu’à demi scandalisé – il devait être encore en train de se débattre tant bien que mal pour repousser la notion de ce qu’avait été Siuan ; Bryne n’était pas certain de ne pas être dans le même cas, lui aussi – et elle devint si rouge qu’il pensa qu’elle risquait l’apoplexie. « Mon temps a déjà été doublé, sinon plus, espèce de tripailles de poisson pourries. Vous et votre marquage d’heures ! Pas une heure ne comptera jusqu’à ce que vous nous rameniez toutes les trois à votre manoir, pas si je dois être votre… votre… ordonnance, quoi que ce soit… pendant vingt ans ! »

Elles avaient donc prévu cela aussi, Sheriam et les autres. Il jeta un coup d’œil à leur conférence près des fenêtres. Elles semblaient s’être divisées en deux groupes opposés : Sheriam, Anaiya et Myrelle d’une part, Morvrine et Carlinya de l’autre, avec Beonine entre les deux. Elles avaient été prêtes à lui donner Siuan, Leane et – Min ? – comme prébende ou pot-de-vin, avant même qu’il entre. Elles étaient aux abois, ce qui voulait dire qu’il se trouvait du côté le plus faible, mais peut-être étaient-elles assez désespérées pour lui accorder ce dont il avait besoin afin d’avoir une chance de vaincre.