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Même au clair de lune, il pouvait discerner qu’elle avait un sourire satisfait. « Il en sera selon le désir du Car’a’carn. » Qu’est-ce que cela signifiait ? Elle l’examina un moment, les lèvres pincées dans une expression pensive. « Vous n’avez toujours pas mangé ce soir. Il y a encore suffisamment de nourriture pour tout le monde et vous ne remplirez pas un seul ventre en restant à jeun vous-même. Si vous ne mangez pas, les gens vous croiront malade et s’inquiéteront. Vous tomberez malade. »

Il rit en sourdine, d’un rire sifflant et rauque. Le Car’a’carn une minute et la suivante… S’il n’allait pas chercher quelque chose à manger, Suline irait probablement à sa place. Et essaierait de lui donner la becquée par-dessus le marché. « Je vais manger. Moiraine doit avoir regagné ses couvertures à présent. » Cette fois, le regard singulier de Suline fut satisfaisant ; pour changer, il avait dit quelque chose qu’elle ne comprenait pas.

Comme il descendait d’un mouvement vif ses pieds du sommet du parapet, il entendit résonner les fers de chevaux qui suivaient la rue pavée en direction du pont. Toutes les Vierges furent instantanément debout, le visage voilé, les flèches encochées sur l’arc à demi tendu. Ses mains se portèrent instinctivement à sa taille, mais l’épée n’y était pas. Qu’il monte à cheval et l’attache à sa selle rendait déjà les Aiels assez mal à l’aise ; il n’avait pas vu la nécessité de transgresser davantage leurs coutumes en l’ayant sur lui. D’ailleurs, les chevaux n’étaient pas nombreux et ils avançaient au pas.

Quand ils apparurent, entourés par une escorte de cinquante Aiels, les cavaliers étaient moins de vingt, affaissés sur leurs selles d’un air abattu. La plupart avaient des casques à rebord et des tuniques à la mode du Tear, bouffantes et rayées, sous leurs hauberts. Les deux en tête avaient des cuirasses surchargées de dorures, avec de grosses plumes blanches sur le devant de leurs casques, et les raies de leurs manches avaient le reflet du satin sous le clair de lune. Par contre, à l’arrière-garde une demi-douzaine d’hommes, plus petits et plus sveltes que les natifs du Tear, deux avec de petites bannières appelées pennons au bout de courtes hampes attachées sur leur dos, avaient des surcots sombres et des casques en forme de cloche découpés de façon à laisser apparaître le visage. Les Cairhienins utilisaient ces pennons pour repérer les officiers dans la bataille et aussi pour désigner les vassaux personnels d’un seigneur.

Les Tairens à plumet eurent l’air stupéfaits en le voyant, ils échangèrent des coups d’œil surpris, puis descendirent précipitamment de leurs montures pour s’agenouiller devant Rand, le casque sous le bras. Ils étaient jeunes, guère plus âgés que lui, chacun avec une barbe noire coupée impeccablement en pointe selon la coutume de la noblesse de Tear. Des marques de coup déparaient leurs cuirasses et la dorure était écaillée ; ils avaient croisé l’épée quelque part. Aucun d’eux n’adressa même le plus bref regard aux Aiels qui les entouraient, comme si ignorer leur présence les obligerait à disparaître. Les Vierges se dévoilèrent, encore que n’en paraissant pas moins prêtes à transpercer d’une lance ou d’une flèche les hommes agenouillés.

Rhuarc suivit les Tairens, en compagnie d’un Aiel aux yeux gris plus jeune et légèrement plus grand que lui, et se posta derrière. Mangin appartenait aux Taardads Jindos, et était l’un de ceux qui étaient allés à la Pierre de Tear. Les Jindos avaient amené les cavaliers.

« Mon Seigneur Dragon, déclara le petit seigneur bien en chair, aux joues roses, que brûle mon âme, vous ont-ils fait prisonnier, vous ? » Son compagnon, ses oreilles en anse de cruche et son nez en pomme de terre lui donnant l’air d’un paysan en dépit de sa barbe, ne cessait d’écarter nerveusement de son front des mèches flasques. « Ils ont annoncé qu’ils nous conduiraient à un bonhomme de l’Aube. Le Car’a’carn. Signifie quelque chose concernant des chefs, si je me souviens de ce que racontait mon précepteur. Pardonnez-moi, mon Seigneur Dragon. Je suis Edorion de la Maison Selorna et voici Estean de la Maison Andiama.

— Je suis Celui qui Vient avec l’Aube, leur expliqua Rand sobrement. Et le Car’a’carn. » Il les reconnaissait à présent : des jeunes seigneurs qui avaient passé leur temps à boire, jouer aux dés et courir le jupon quand il était dans la forteresse de la Pierre. Les yeux d’Estean étaient quasi exorbités ; Edorion parut de même surpris pendant un instant, puis hocha lentement la tête, comme s’il prenait subitement conscience de ce que cela impliquait. « Relevez-vous. Qui sont vos compagnons cairhienins ? » Ce serait intéressant de rencontrer des Cairhienins qui ne prenaient pas leurs jambes à leur cou pour fuir les Shaidos et n’importe quel autre Aiel qu’ils voyaient. Aussi bien, s’ils étaient avec Edorion et Estean, ils représentaient peut-être les premiers partisans avec qui il entrait en contact dans ce pays. Si les pères des deux Tairens avaient exécuté ses ordres. « Qu’ils approchent. »

Estean cligna des paupières sous l’effet de la surprise en se redressant, mais Edorion marqua à peine un temps avant de se retourner pour crier : « Meresin ! Daricain ! Venez ici ! » Peu s’en fallait du ton dont on appelle des chiens. Les pennons des Cairhienins oscillèrent de haut en bas tandis qu’ils mettaient lentement pied à terre.

« Mon Seigneur Dragon. » Estean marqua un temps d’hésitation, s’humectant les lèvres comme s’il avait soif. « Avez-vous… Avez-vous envoyé les Aiels contre Cairhien ?

— Ils ont donc attaqué la cité ? »

Rhuarc acquiesça d’un signe de tête et Mangin précisa : « Si l’on doit en croire ceux-ci, Cairhien continue à tenir. Ou tenait bon il y a trois jours. » Ce n’était guère douteux qu’il ne croyait pas que la ville résistait toujours et encore moins douteux qu’il ne s’inquiétait pas pour une ville de tueurs-d’arbres.

« Je ne les ai pas envoyés, Estean », répliqua Rand au moment où ils étaient rejoints par les deux Cairhienins qui s’agenouillèrent, révélant en ôtant leurs casques des hommes de l’âge d’Edorion et d’Estean, les cheveux rasés à l’alignement des oreilles et leurs yeux noirs emplis de méfiance. « Ceux qui attaquent la cité sont mes ennemis, les Shaidos. Je veux sauver Cairhien si elle peut l’être. »

Il dut en passer par la corvée de dire aux Cairhienins de se relever ; la période vécue avec les Aiels lui avait presque fait oublier l’habitude de ce côté de l’Échine du Monde de s’incliner et de s’agenouiller à propos de bottes. Il dut aussi demander des présentations, dont les Cairhienins se chargèrent eux-mêmes. Le Seigneur Lieutenant Meresin de la Maison Daganred – son pennon était tout ondulantes lignes verticales rouges et blanches – et le Seigneur Lieutenant Daricain de la Maison Annallin, son emblème couvert de petits carrés rouges et noirs. Qu’ils soient des seigneurs était une surprise. Bien que les seigneurs commandent et mènent les soldats au Cairhien, ils ne se rasent pas la tête et ne deviennent pas soldats. Ou ne le devenaient pas ; il y avait eu beaucoup de changement, de toute évidence.

« Mon Seigneur Dragon. » Meresin buta un peu sur ces mots. Lui et Daricain étaient l’un et l’autre des hommes sveltes et pâles, avec un visage étroit et un long nez, mais il était légèrement plus massif. Aucun n’avait l’air d’avoir beaucoup mangé ces derniers temps. Meresin poursuivit précipitamment comme s’il craignait d’être interrompu. « Mon Seigneur Dragon, Cairhien peut tenir. Pendant des jours encore, peut-être jusqu’à dix ou douze, mais il faut que vous veniez vite si vous devez nous sauver.

— Voilà pourquoi nous sommes partis », déclara Estean en lançant à Meresin un regard noir. Les deux Cairhienins le lui rendirent, mais leur défi avait une nuance de résignation. Estean écarta de son front avec ses doigts en râteau des cheveux pareils à des filandres. « Pour trouver de l’aide. Des détachements ont été envoyés dans toutes les directions, mon Seigneur Dragon. » Il frissonna en dépit de la sueur sur son front et sa voix devint lointaine et sourde. « Nous étions plus nombreux au départ. J’ai vu Baran tomber en hurlant, une lance dans le ventre. Il n’abattra jamais plus une carte au jeu. Je prendrais volontiers un gobelet d’alcool fort. »