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Il sentit plus qu’il n’entendit la glace craquer sous son poids. Ses mains tâtonnantes tombèrent dans l’eau. C’était bien l’endroit ; seulement, avec la neige qui tourbillonnait, il y voyait à peine. Il décrivit des cercles avec les bras, ses mains gourdes battant l’eau. L’une heurta quelque chose à la limite de la glace, et il ordonna à ses doigts de se refermer, sentit crisser des cheveux glacés.

Il faut que je la sorte de là. Il rampa à reculons, en la tirant. C’était un poids mort qui glissait lentement hors de l’eau. Ne te soucie pas que la glace l’écorche. Mieux vaut ça que geler ou se noyer. En arrière. Continue. Si tu abandonnes, elle meurt. Ne t’arrête pas, que la Lumière te brûle ! Rampant. Tirant avec ses jambes, poussant d’une main. L’autre était serrée dans les cheveux d’Aviendha ; pas le temps d’avoir une meilleure prise ; elle ne le sentait pas, de toute façon. Tu as eu trop longtemps la vie facile. Des seigneurs qui s’agenouillent, des gai’shains qui se précipitent pour t’apporter ton vin et Moiraine qui obéit au doigt et à l’œil. En arrière. Temps que tu fasses quelque chose par toi-même, si tu en es encore capable. Remue-toi, espèce de bâtard de chèvre boiteuse ! Ne t’arrête pas !

Soudain ses pieds eurent mal ; la douleur commença à grimper le long de ses jambes. Il lui fallut un moment pour regarder derrière lui, puis il roula à l’écart de la zone fumante de sable fondu. Des vrilles de fumée, où ses chausses avaient commencé à brûler lentement, furent emportées par le vent.

Il tâtonna à la recherche du ballot qu’il avait déposé, puis enveloppa Aviendha de la tête aux pieds avec tout ce qui était dedans, les couvertures, les tapis lui servant de matelas, ses habits. La moindre protection était vitale. Ses yeux étaient fermés et elle ne bougeait pas. Il écarta les couvertures juste assez pour poser une oreille sur sa poitrine. Son cœur battait avec une telle lenteur qu’il n’était pas certain de l’entendre. Même quatre couvertures et une douzaine de tapis ne suffisaient pas et il ne pouvait pas insuffler en elle de la chaleur comme dans le sol ; réduirait-il le flot au maximum qu’il risquait bien plus de tuer que de réchauffer. Il percevait à travers la tempête, à un quart de lieue ou peut-être davantage, le tissage qu’il avait utilisé pour bloquer son portail. S’il essayait de la porter aussi loin, aucun d’eux ne survivrait. Ils avaient besoin d’un abri, et ils en avaient besoin ici.

Il canalisa des flots d’Air et la neige commença à se déplacer sur le sol malgré le vent, qu’il amassa en épais murs carrés de trois pas de côté, ménageant un espace pour servir de porte, montant les murs plus haut, tassant la neige jusqu’à ce qu’elle luise comme de la glace, la coiffant d’un toit assez haut pour se tenir debout dessous. Soulevant Aviendha dans ses bras, il entra en chancelant dans l’intérieur sombre, tissant et nouant des flammes dansant dans les coins pour s’éclairer, canalisant pour rassembler d’autre neige et fermer l’ouverture.

Rien que d’être à l’abri du vent donnait l’impression d’avoir plus chaud, mais ce ne serait pas suffisant. Utilisant le tour que lui avait montré Asmodean, il tissa l’Air avec le Feu et l’atmosphère autour d’eux se réchauffa. Il n’osa pas nouer ce tissage-là ; s’il s’endormait, cela pouvait grandir et faire fondre la hutte. Aussi bien, les flammes laissées à elles-mêmes présentaient presque autant de danger, mais il était trop épuisé pour maintenir plus d’un tissage à la fois.

Le sol à l’intérieur avait été dégagé à mesure qu’il bâtissait, du terrain nu sablonneux avec seulement quelques feuilles brunes qu’il ne reconnut pas et de maigres herbes folles desséchées qui lui étaient également inconnues. Relâchant le tissage qui chauffait l’air, il insuffla au sol assez de chaleur pour en ôter la sensation de glace, puis reprit l’autre tissage. Il fut tout juste capable de déposer doucement Aviendha à terre au lieu de la lâcher brusquement.

Il inséra une main à l’intérieur des couvertures pour lui tâter la joue, l’épaule. Des ruisselets d’eau couraient sur son visage à mesure que ses cheveux dégelaient. Lui était froid, mais elle était glacée. Elle avait besoin du moindre brin de chaleur qu’il pouvait lui procurer et il n’osait pas tiédir davantage l’air. Déjà une mince couche de neige fondue brillait le long des parois intérieures de la hutte. Quelque gelé qu’il se sentit, il avait en lui plus de chaleur qu’elle.

Il se déshabilla et se glissa dans les couvertures avec elle, disposant ses propres vêtements humides sur le dessus ; ils aideraient peut-être à conserver la chaleur corporelle. Son sens du toucher, accru par le Vide et le saidin, s’imprégna de son contact. La peau d’Aviendha donnait l’impression que la soie était rude. Comparé à sa peau, le satin était… Ne réfléchis pas. Il écarta du visage d’Aviendha ses cheveux mouillés. Il aurait dû les sécher, mais l’eau ne paraissait plus si froide et il n’avait de toute façon pour le faire que les couvertures ou leurs habits. Elle avait les yeux fermés ; sa poitrine se soulevait lentement contre lui. Sa tête reposait sur son bras, blottie contre sa poitrine. Si elle n’avait pas donné l’impression d’être l’hiver personnifié, on aurait cru qu’elle dormait. Si paisible ; pas du tout en colère. Si belle. Arrête de penser. C’était un ordre impératif en dehors du vide qui l’entourait. Parle.

Il essaya de parler de la première chose qui lui vint à l’esprit, Elayne et la confusion qu’avaient provoquée ses deux lettres mais cela ne tarda pas à lancer à la dérive dans le Vide des souvenirs d’Elayne aux cheveux blond doré, des baisers à elle donnés dans des coins écartés de la Pierre. Ne pense pas à embrasser, idiot ! Il se reporta sur Min. Il n’avait jamais songé à Min de cette façon. Bah, quelques rêves ne pouvaient pas compter. Min l’aurait giflé s’il avait tenté de l’embrasser, ou bien aurait ri et l’aurait traité d’imbécile. Seulement évoquer une femme semblait lui rappeler qu’il avait les bras autour d’une femme qui n’avait pas de vêtements sur elle. Empli du Pouvoir, il percevait son odeur, était conscient de chaque part d’elle aussi nettement que s’il passait ses mains… Le Vide frémit. Par la Lumière, tu essaies seulement de la réchauffer ! Empêche tes idées de patauger dans le fumier, bougre de bougre !

S’efforçant de chasser ce genre de pensée, il parla de ses espoirs pour le Cairhien, amener la paix et mettre un terme à la famine, rassembler les nations derrière lui sans autres effusions de sang. Seulement ce discours-là avait aussi sa vie propre, son inévitable déroulement, qui menait au Shayol Ghul, où il devrait affronter le Ténébreux et mourir, si les Prophéties étaient exactes. Cela paraissait de la poltronnerie de préciser qu’il espérait survivre peut-être quand même. Les Aiels ne connaissaient pas la couardise ; le pire d’entre eux avait un courage de lion. « La Destruction du Monde a tué les faibles, avait-il entendu Bael déclarer, et la Terre Triple a tué les lâches. »

Il entreprit de parler de l’endroit où ils pouvaient se trouver, où elle les avait amenés par sa sotte fuite éperdue. Un lien lointain et inconnu, pour avoir de la neige à cette époque de l’année. Sa fuite avait été pire que stupide. Insensée. Pourtant, il savait qu’elle était partie à cause de lui. Pour le fuir. Comme elle devait le détester, si elle s’était enfuie le plus loin qu’elle pouvait plutôt que de lui ordonner de la laisser se laver dans l’intimité.

« J’aurais dû frapper. » À la porte de sa propre chambre ? « Je sais que vous ne voulez pas être auprès de moi. Vous n’y êtes pas obligée. Quoi que les Sagettes désirent, quoi qu’elles disent, vous allez retourner à leurs tentes. Vous n’aurez plus à revenir auprès de moi. En fait, si vous revenez, je… je vous renverrai. » Pourquoi hésiter sur ce point-là ? Elle lui opposait de la colère, de la froideur, de l’amertume quand elle était éveillée et, quand elle dormait… « Quelle absurdité de vous conduire de cette façon. Vous risquiez de vous tuer. » Il lui caressait de nouveau les cheveux ; il se sentait incapable de s’en empêcher. « Si jamais vous recommencez quoi que ce soit de moitié aussi bête, je vous tords le cou. Imaginez-vous à quel point cela me manquera de ne pas vous entendre respirer la nuit ? » Manquer ? Elle le bouleversait avec ce souffle ! C’était lui qui était fou. Il devait couper court à ça. « Vous partez, point final, quand bien même je devrais vous renvoyer à Rhuidean. Les Sagettes ne m’en empêcheront pas si je parle en tant que Car’a’carn. Vous n’aurez plus à me fuir de nouveau. »