« Je vois », répliqua-t-il d’une voix faible. N’importe quel garçon des Deux Rivières qui demanderait à son père pareille permission s’exposait à recevoir une solide paire de gifles. Quand il songeait aux garçons qui avaient sué sang et eau tant ils craignaient que quelqu’un, n’importe qui, découvre ce qu’ils faisaient avec la jeune fille qu’ils avaient l’intention d’épouser… Justement, il se rappelait cette fois où Nynaeve avait surpris Kimry Lewin et Bar Dowtry dans le grenier à foin du père de Bar. Kimry avait les cheveux tressés depuis cinq ans mais, quand Nynaeve en avait eu fini avec elle, Maîtresse Lewin avait pris la relève. Le Cercle des Femmes avait presque écorché vif le pauvre Bar et ce n’était rien à côté de ce qu’elles avaient infligé à Kimry pendant le mois qu’elles avaient jugé le plus court délai convenable avant des noces. La plaisanterie qui circulait discrètement, là où elle resterait ignorée du Cercle des Femmes, était que ni Bar ni Kimry n’avaient pu s’asseoir pendant l’entière première semaine de leur mariage. Rand supposait que Kimry avait négligé de demander la permission. « Mais, à mon avis, Egwene ne connaît pas à fond les coutumes des hommes, finalement, poursuivit-il. Les femmes ne savent pas tout. Vous comprenez, puisque c’est moi qui ai commencé, nous devons nous marier. Les permissions n’entrent pas en ligne de compte.
— C’est vous qui avez commencé ? » Le reniflement d’Aviendha était sarcastique et significatif. Aielles, andoranes ou autres, les femmes se servaient de ces bruits comme de bâtons pour stimuler ou châtier. « D’ailleurs cela n’a pas d’importance, étant donné que nous observons les coutumes aielles. Ceci ne se reproduira plus, Rand al’Thor. » Il fut étonné – et content – de déceler du regret dans sa voix. « Vous appartenez à la presque-sœur de ma presque-sœur. J’ai maintenant du toh envers Elayne, mais cela ne vous concerne pas. Allez-vous rester couché là jusqu’à la fin des temps ? J’ai entendu dire qu’ensuite les hommes sont languissants, seulement il ne se passera pas longtemps avant que les clans soient prêts à commencer l’étape du matin. C’est nécessaire que vous soyez là-bas. » Soudain une expression accablée se peignit sur son visage et elle se laissa choir à genoux. « Si nous réussissons à revenir. Je ne suis pas certaine de me rappeler comment je m’y suis prise pour ouvrir le trou, Rand al’Thor. Il faut que vous nous trouviez le chemin du retour. »
Il lui expliqua comment il avait bloqué son portail et qu’il le sentait encore ouvert. Elle eut l’air soulagée et même lui sourit. Par contre, quand elle s’assit en tailleur et arrangea sa jupe, l’évidence s’affirma de plus en plus qu’elle n’avait pas l’intention de regarder d’un autre côté pendant que Rand s’habillait.
« Ce n’est que juste », marmonna-t-il après un long moment et il s’extirpa des couvertures.
Il s’efforça de paraître aussi nonchalant qu’elle, mais cela ne lui fut pas facile. Il sentait ses yeux sur lui comme si elle le touchait même quand il lui tourna le dos. Elle n’avait nulle justification de lui dire qu’il avait de jolies fesses ; il n’avait émis aucun commentaire sur la beauté des siennes. D’ailleurs, elle le disait uniquement pour le faire rougir. Les femmes ne considéraient pas les hommes sous cet angle-là. Et elles ne demandent pas la permission à leur mère pour… ? Il avait dans l’idée que la vie avec Aviendha n’était pas devenue le moins du monde plus facile.
32
Une Courte Lance
Il n’y eut guère de discussion. Même si la tempête se déchaînait encore à l’extérieur, ils pouvaient revenir au portail en se servant des couvertures et tapis comme manteaux. Aviendha se mit à les partager pendant qu’il attirait à lui le saidin, s’emplissant de vie et de mort, de feu en fusion et de glace liquide.
« Répartissez-les équitablement », recommanda-t-il. Il savait que sa voix était froide et impassible. Asmodean prétendait qu’il pouvait aller au-delà, mais jusqu’ici il n’y avait pas réussi.
Elle lui jeta un coup d’œil surpris, mais se contenta de remarquer : « Il y a davantage de vous à couvrir » et elle continua comme devant.
Protester était inutile. Dans son expérience, du Champ d’Emond aux Vierges de la Lance, si une femme voulait faire quelque chose pour vous, la seule manière de l’en empêcher était de l’attacher, surtout si cela impliquait un sacrifice de sa part à elle. La surprise, c’était qu’Aviendha n’avait pas eu un ton acide, n’avait pas émis de commentaire concernant son peu d’endurance d’homme des Terres Humides. Peut-être qu’en dehors d’un souvenir quelque chose de bon avait résulté de cet épisode. Elle ne peut pas penser sérieusement que cela ne se reproduira jamais. Pourtant, il soupçonnait que c’était exactement ce qu’elle voulait dire.
Tissant un flot de Feu mince comme un doigt, il découpa dans une des parois le tracé d’une porte, élargissant l’ouverture en haut. Chose stupéfiante, du jour apparut. Relâchant le saidin, il échangea un regard surpris avec Aviendha. Il savait avoir perdu le compte du temps – tu as perdu le compte de l’année – mais impossible qu’ils soient restés calfeutrés aussi longtemps. Quel que fut l’endroit où ils se trouvaient, c’était à une grande distance du Cairhien.
Il exerça une pression contre le bloc, lequel cependant ne bougea que lorsqu’il appuya le dos contre lui, cala solidement ses talons et poussa de toutes ses forces. À l’instant où il s’avisa qu’il aurait très probablement exécuté cette manœuvre plus aisément à l’aide du Pouvoir, le bloc bascula vers l’extérieur, l’entraînant avec lui dans une aube pâle au froid vif. Pas complètement, toutefois. Le bloc s’était immobilisé de biais, calé sur de la neige qui s’était entassée autour de la hutte. Gisant sur le dos, avec juste un peu de sa tête qui sortait, Rand apercevait d’autres monticules, quelques-uns des congères lisses autour d’arbres rabougris épars qu’il ne reconnut pas, d’autres enfouissant probablement des buissons ou des rochers.
Il ouvrit la bouche – et oublia ce qu’il s’apprêtait à dire car quelque chose glissait dans les airs à moins de cinquante pieds au-dessus de lui, une forme grise à l’aspect de cuir bien plus grosse qu’un cheval, sur des ailes déployées battant avec lenteur, un mufle calleux tendu en avant et des pieds armés de serre ainsi qu’une queue mince comme celle d’un lézard traînant derrière. La tête de Rand se tordit d’elle-même sur son cou pour suivre le vol de cette chose au-dessus des arbres. Il y avait deux personnes sur son dos ; en dépit de ce qui semblait être une sorte de vêtement à capuchon, c’était clair que ces deux-là scrutaient le sol au-dessous. S’il avait eu plus que la tête qui dépassait, s’il n’avait pas été juste au-dessous de la créature, ils l’auraient sûrement repéré.
« Abandonnez les couvertures », dit-il en rentrant précipitamment à l’intérieur. Il lui expliqua ce qu’il avait vu. « Peut-être sont-ils hospitaliers et peut-être que non, mais je préfère ne pas en découvrir le fin mot. » De toute manière, il ne se sentait guère disposé à rencontrer des gens chevauchant ce genre de monture. Si c’étaient des gens. « Nous allons retourner discrètement au portail. Aussi vite que possible mais en nous dissimulant. »
Par extraordinaire, elle ne discuta pas. Quand il en émit la remarque en l’aidant à grimper sur le bloc de glace – ce qui était étonnant aussi ; elle accepta sa main sans même un coup d’œil irrité – elle répliqua : « Je ne discute pas, Rand al’Thor, quand vous parlez raison. » Ce n’était sûrement pas ce dont il se souvenait.