Le pays autour d’eux était plat sous son épaisse couverture de neige mais, juste à l’ouest, se dressaient des montagnes au sommet blanc, des pics entourés de nuages. Il n’eut aucune difficulté à savoir qu’elles se trouvaient à l’ouest, car le soleil se levait. Moins de la moitié de son globe doré s’élevait au-dessus de l’océan. Il le contempla. Le terrain s’inclinait assez pour qu’il voie des vagues déferlant dans un bouillonnement d’écume sur un rivage rocheux, parsemé de blocs erratiques. Un océan à l’est, s’étendant à l’infini jusqu’à l’horizon et au soleil. Si la neige n’avait pas suffi, cela lui aurait indiqué qu’ils n’étaient pas dans un pays qu’il connaissait.
Aviendha considéra avec stupeur l’ondulation des lames déferlantes et les vagues qui cognaient dur, puis elle le regarda en fronçant les sourcils quand elle comprit. Elle n’avait peut-être jamais vu un océan, mais elle avait vu des cartes.
À cause de ses jupes, la neige lui causait encore plus de difficultés qu’à Rand, alors que lui-même se débattait dans la neige où il se creusait un chemin autant qu’il marchait et parfois s’y enfonçait jusqu’à la taille. Elle eut un hoquet de surprise quand il la souleva dans ses bras et ses yeux verts étincelèrent.
« Il faut que nous allions plus vite que vous ne le pouvez en traînant ces jupes », lui dit-il. La colère s’estompa, mais elle ne lui passa pas le bras autour du cou, comme il l’avait à demi espéré. À la place, elle se croisa les mains et arbora une expression patiente. Avec une pointe de maussaderie. Si ce qu’ils avaient fait ensemble avait provoqué des changements, elle n’en était pas pour autant complètement transformée. Il ne comprenait pas pourquoi ce devrait être un soulagement.
Il aurait pu fondre un sentier dans la neige comme lors de la tempête mais, si une autre de ces choses volantes survenait, cette voie dégagée mènerait directement à eux. Un renard trottait dans la neige dans la même direction qu’eux à bonne distance sur sa droite, blanc pur à part une pointe noire au bout de sa queue touffue, les examinant avec méfiance de temps en temps, lui et Aviendha. Des pistes de lapin trouaient la neige par endroits, brouillées quand ils avaient bondi et, une fois, il vit les empreintes d’un félin qui devait être aussi gros qu’un léopard. Peut-être y avait-il des animaux plus gros encore, peut-être un membre sans ailes de la famille de cette créature à la peau comme du cuir. Pas ce qu’il voulait rencontrer, mais il y avait toujours la chance que les… êtres volants… confondent le sillon qu’il creusait avec la piste d’un animal quelconque.
Il continua néanmoins à avancer d’arbre en arbre, regrettant que ces arbres ne soient pas plus nombreux et plus rapprochés. Certes, si cela avait été le cas, il aurait risqué de ne pas retrouver Aviendha dans la tourmente – elle émit un grognement en levant vers lui un visage réprobateur et il desserra de nouveau l’étreinte de ses bras autour d’elle – mais cela lui aurait sûrement facilité la tâche. Toutefois, c’est parce qu’il avançait de cette allure furtive qu’il vit les autres le premier.
À moins de cinq toises, entre lui et le portail – juste devant le portail ; il sentait son tissage le maintenir ouvert – il y avait quatre personnes à cheval et plus de vingt à pied. Celles qui étaient montées étaient toutes des femmes enveloppées dans de longs manteaux épais doublés de fourrure ; deux d’entre elles portaient un bracelet d’argent au poignet gauche, relié par une grande laisse de la même matière brillante à un collier luisant adhérant étroitement au cou d’une femme vêtue de gris, sans manteau, debout dans la neige. Les autres à pied étaient des hommes au costume de cuir sombre avec une armure peinte en vert et or, une armure à plates se chevauchant sur la poitrine, le dessus des bras et le devant des cuisses. Leurs lances étaient ornées de glands vert et or, leurs longs boucliers étaient peints aux mêmes couleurs et leurs heaumes évoquaient la tête d’énormes insectes, leurs visages apparaissant à travers les mandibules. L’un d’eux était visiblement un officier, sans lance ni bouclier mais avec dans le dos une épée incurvée de la sorte appelée espadon que l’on manie à deux mains. De l’argent soulignait les plates de son armure laquée et de minces plumes vertes, comme des antennes, accentuaient l’illusion de son heaume peint. Rand comprit alors où lui et Aviendha se trouvaient. Il avait déjà vu ce genre d’armure. Et des femmes portant des colliers comme ceux-là.
Posant à terre Aviendha derrière quelque chose qui ressemblait un peu à un pin tordu sous l’action du vent, à part que son tronc était lisse et gris, strié de noir, il étendit la main et elle hocha la tête en silence.
« Les deux femmes en laisse peuvent canaliser, chuchota-t-il. Vous est-il possible de les en empêcher ? » Il ajouta vivement : « N’embrassez pas encore la Source. Elles sont prisonnières, mais il y a encore le risque qu’elles avertissent les autres et, même si elles ne les préviennent pas, les femmes au bracelet sont peut-être capables de discerner qu’elles vous sentent. »
Elle le regarda d’un air bizarre mais ne perdit pas de temps à poser des questions oiseuses telles que, par exemple, comment il le savait ; elles viendraient plus tard, il en était sûr. « Les femmes au bracelet ont aussi le don de canaliser, répliqua-t-elle sur le même ton bas que lui. Pourtant, ce don produit une impression très étrange. Faible. Comme si elles ne l’avaient jamais utilisé. Je ne vois pas comment cela se fait. »
Rand le voyait. Les damanes étaient celles qui étaient censées douées pour canaliser. Si deux femmes avaient réussi à passer à travers les mailles du filet seachan pour devenir à la place des sul’dams – et d’après le peu qu’il connaissait d’eux, ce ne devait pas être facile, car les Seachans testaient toutes les femmes sans exception au cours des années où elles étaient susceptibles de présenter les premiers signes qu’elles canalisaient – elles n’oseraient certainement jamais se trahir. « Êtes-vous en mesure de les isoler toutes les quatre à l’intérieur d’un écran ? »
Elle le gratifia d’un regard suffisant. « Bien entendu. Egwene m’a enseigné à manipuler plusieurs flots à la fois. Je peux les bloquer, nouer ces flots et les envelopper de flots d’Air avant qu’elles se rendent compte de ce qui arrive. » Ce petit sourire suffisant qu’elle avait s’effaça. « Je suis assez rapide pour me charger d’elles et de leurs chevaux, mais cela vous laisse les autres jusqu’à ce que j’amène des renforts. S’il y en a qui s’échappent… Ils sont sûrement de force à projeter ces lances jusqu’ici et si l’une d’elles vous cloue au sol… » Pendant un instant, elle marmonna entre ses dents comme irritée d’être dans l’impossibilité de terminer une phrase. Finalement, elle le regarda avec, dans les yeux, l’expression la plus fulminante qu’il lui avait jamais vue. « Egwene m’a parlé de la Guérison, mais elle ne s’y connaît guère et moi encore moins. »
Qu’est-ce qui avait suscité maintenant sa colère ? Mieux vaut tenter de comprendre le soleil qu’une femme, pensa-t-il avec ironie. C’était Thom Merrilin qui lui avait dit ça et c’était pure vérité. « Occupez-vous de bloquer ces femmes, répliqua-t-il. Je disposerai des autres. Pas avant que je vous touche le bras, toutefois. »
Elle pensait qu’il se vantait, il s’en rendit compte, mais il n’avait pas à diviser des flots, il avait seulement à tisser un flot d’Air complexe qui fixerait les bras le long des corps et maintiendrait immobiles les pieds des chevaux et ceux des humains. Il respira à fond, s’empara du saidin, toucha le bras d’Aviendha et canalisa.