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Des exclamations bouleversées jaillirent de la bouche des Seanchans. Il aurait dû songer aussi à les bâillonner, mais ils franchiraient le portail avant que leurs cris attirent qui que ce soit d’autre. Ne lâchant pas la Source, il empoigna le bras d’Aviendha et la traîna à demi dans la neige, sourd à ses protestations hargneuses qu’elle était capable de marcher. Du moins, de cette façon, créait-il une piste pour elle et ils étaient obligés de se hâter.

Les Seanchans se turent et les dévisagèrent quand lui et Aviendha les contournèrent et passèrent devant eux. Les deux femmes qui n’étaient pas sul’dams avaient rejeté leur capuchon sur leurs épaules en se débattant contre son tissage. Qu’il maintenait au lieu de le nouer ; il aurait à le relâcher quand il s’en irait, pour la simple raison qu’il ne pouvait pas laisser même des Seanchans ligotés dans la neige. S’ils ne mouraient pas de froid, restait toujours le gros félin dont il avait aperçu les empreintes. Où il y en avait un, il devait y en avoir d’autres.

Le portail était bien là mais, au lieu de donner dans sa chambre d’Eianrod, il offrait une surface grise. Il semblait aussi plus étroit que dans son souvenir. Pire, Rand en distinguait le tissage. Cette grisaille avait été tissée à base de saidin. Des réflexions glissèrent impétueusement dans le Vide. Il était incapable de déterminer ce que cela signifiait, pourtant ce pouvait être un piège pour quiconque franchirait ce seuil, tissé par un des Réprouvés. Par Asmodean, vraisemblablement ; qu’Asmodean réussisse à le livrer aux autres lui donnerait peut-être une chance de reprendre sa place parmi eux. Pourtant, pas question de rester ici. Si seulement Aviendha se rappelait comment elle avait tissé ce portail, elle pourrait en ouvrir un autre mais, les choses étant ce qu’elles étaient, ils allaient devoir utiliser celui-ci, piège ou pas.

Une des cavalières, un corbeau noir devant une tour austère sur le devant de son manteau gris à hauteur de poitrine, avait un visage sévère et des yeux sombres qui semblaient vouloir se forer un passage dans son crâne. Une autre, plus jeune, plus pâle et plus petite de stature, cependant plus majestueuse de prestance, arborait une tête de cerf argent sur son manteau vert. Les petits doigts de ses gants de peau étaient trop longs. Rand devina aux côtés rasés de son cuir chevelu que ces longs doigts recouvraient des ongles qu’on avait laissés pousser et sans doute laqués, les deux étant signe de noblesse chez les Seanchans. Les soldats avaient un visage et une attitude rigides, mais les yeux bleus de l’officier étincelaient derrière les mandibules du heaume évoquant un insecte, et ses doigts enfermés dans leur gantelet se crispaient sous ses efforts futiles pour atteindre son épée.

Rand ne se souciait guère d’eux, mais il ne voulait pas abandonner derrière lui les damanes. Il pouvait au moins leur donner une chance de s’échapper. Elles avaient beau le regarder comme s’il était un animal sauvage montrant ses crocs, elles n’avaient pas choisi d’être prisonnières, guère mieux traitées que des animaux domestiques. Il porta la main au collier de la plus proche et ressentit une secousse qui lui engourdit presque le bras ; pendant un instant, le Vide bougea et le saidin fit rage à travers lui avec mille fois plus de violence que la tempête de neige. Les courts cheveux blonds de la damane s’agitèrent comme des fléaux quand elle se convulsa au contact de Rand en hurlant et la sul’dam reliée à elle suffoqua, le visage blêmissant. Les deux seraient tombées sans les liens d’Air qui les retenaient.

« Essayez, dit-il à Aviendha en se massant la main. Une femme ne risque sûrement rien à y toucher. Je ne sais pas comment il se détache » – le collier paraissait d’une seule pièce, soudé d’une manière ou d’une autre, exactement comme le bracelet et la laisse – « mais il a été refermé, donc il doit pouvoir s’ouvrir. » Quelques minutes ne changeraient pas grand-chose à ce qui était arrivé au portail. Était-ce l’œuvre d’Asmodean ?

Aviendha secoua la tête, mais commença à tâter le collier de l’autre femme. « Ne bougez pas », grommela-t-elle alors que la damane, une pâle jeune fille de seize ou dix-sept ans esquissait un mouvement de recul. Si les femmes en laisse avaient regardé Rand comme une bête sauvage, elles contemplaient Aviendha comme un cauchemar incarné.

« C’est une marath’damane, gémit la pâle jeune fille. Sauvez Seri, maîtresse ! Je vous en prie, maîtresse ! Sauvez Seri ! » L’autre damane, plus âgée, avec une apparence presque maternelle, se mit à pleurer irrépressiblement. Aviendha darda sur Rand, il ne comprit pas pourquoi, un regard aussi irrité que sur la jeune damane, murmurant avec colère entre ses dents tout en s’affairant sur le collier.

« C’est lui, Dame Morsa, s’exclama subitement la sul’dam de l’autre damane d’une voix traînante au timbre dédoublant les voyelles que Rand avait du mal à comprendre. J’ai porté longtemps le bracelet et je peux discerner si la marath’damane a fait davantage que bloquer Jini. »

Morsa ne parut pas surprise. En fait, il y avait une lueur horrifiée dans l’expression de ses yeux bleus fixés sur Rand qui signifiait qu’elle le reconnaissait. Ce qui ne se pouvait que pour une seule raison.

« Vous étiez à Falme », dit-il. S’il franchissait le portail le premier, cela impliquait de laisser Aviendha derrière, encore que pour un instant.

« Oui. » La noble dame avait l’air près de défaillir, mais sa voix lente liant les syllabes avait un accent froidement impérieux. « Je vous ai vu et j’ai vu ce que vous avez fait.

— Prenez garde que je ne fasse pas la même chose ici. Ne me causez pas de difficultés et je vous laisserai en paix. »

Il ne pouvait pas envoyer Aviendha la première, dans la Lumière seule savait quoi. Si les émotions n’avaient pas été aussi distantes, il aurait grimacé comme elle grimaçait sur ce collier. Ils devaient s’engager ensemble dans l’ouverture et être prêts à affronter n’importe quoi.

« Bien des secrets ont été gardés sur ce qui est arrivé dans les terres du grand Aile-de-Faucon, Dame Morsa », déclara la femme au visage sévère. Ses yeux noirs étaient posés sur Morsa avec autant de dureté que, tout à l’heure, sur lui. « Des rumeurs courent sur une défaite qu’a subie l’Armée Toujours Victorieuse.

— Cherchez-vous maintenant la vérité dans les rumeurs, Jalindine ? répliqua Morsa d’un ton coupant. Plus que les autres, un Chercheur devrait savoir quand garder le silence. L’Impératrice en personne a interdit de parler du Corenne avant qu’elle le mette de nouveau en œuvre. Si vous – ou moi – nous prononçons seulement le nom de la ville où cette expérience a débarqué, nos langues seront tranchées. Peut-être trouveriez-vous plaisant d’être privée de langue dans la Tour des Corbeaux ? Pas même les Écouteurs ne vous entendront hurler pour demander grâce, ou n’y prêteront attention. »

Rand ne comprenait pas plus de deux mots sur trois, et ce n’était pas à cause des curieux accents. Il aurait aimé avoir le temps d’écouter. Corenne. Le Retour. C’est ainsi que les Seanchans de Falme avaient baptisé leur tentative pour s’emparer des terres se trouvant de l’autre côté de l’Océan d’Aryth – les terres où lui vivait – qu’ils considéraient comme leur appartenant de droit. Le reste – Chercheurs, Écouteurs, la Tour des Corbeaux – était un mystère. Par contre, le Retour avait apparemment été annulé, pour le présent du moins. C’était bon à savoir.

Le portail était réellement plus étroit. Peut-être d’un doigt plus étroit que quelques instants plus tôt. Seul son blocage le maintenait ouvert ; le portail avait tenté de se refermer dès qu’Aviendha avait relâché son tissage, et il essayait encore.