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« Dépêchez-vous », dit-il à Aviendha, et elle lui décocha un regard d’une patience équivalant aussi bien à un coup de pierre entre les deux yeux.

« J’essaie, Rand al’Thor », répliqua-t-elle, en s’affairant toujours sur le collier. Des larmes coulaient sur les joues de Seri ; un gémissement bas sortait continuellement de sa gorge, comme si l’Aielle avait l’intention de la lui couper. « Vous avez failli tuer les deux autres et peut-être vous avec. J’ai senti le Pouvoir affluer violemment dans les deux quand vous avez touché l’autre collier. Alors laissez-moi tranquille et, si c’est dans mes possibilités, j’y arriverai. » Marmottant un juron, elle porta ses efforts sur le côté du collier.

Rand songea à obliger les sul’dams à ôter les colliers – si quelqu’un savait comment ils s’enlevaient, c’était bien elles – mais, d’après l’expression déterminée de leurs visages, il comprit qu’il aurait à les y forcer. Il était incapable de tuer une femme, à plus forte raison d’en torturer une.

Avec un soupir, il jeta encore un coup d’œil à la grisaille emplissant le portail. Les flots semblaient imbriqués dans les siens ; il ne pouvait pas fendre l’une sans l’autre. Passer à travers risquait de déclencher le piège, mais découper cette grisaille, même si le faire ne le déclenchait pas, permettrait au portail de se refermer d’un coup sec avant qu’ils aient eu une chance de le franchir d’un bond. Ce devrait être un saut en aveugle dans la Lumière sait quoi.

Morsa avait écouté attentivement le moindre mot échangé entre lui et Aviendha, et maintenant elle regardait pensivement les deux sul’dams, mais Jalindine n’avait jamais quitté des yeux le visage de la noble dame. « Beaucoup a été tenu secret qui n’aurait pas dû être dissimulé aux Chercheurs, Dame Morsa, déclara la femme à l’air sévère. Les Chercheurs doivent être au courant de tout.

— Vous vous oubliez, Jalindine », répliqua sèchement Morsa, ses mains gantées tressautant ; ses bras n’auraient-ils pas été liés contre son corps, elle aurait scié la bouche de son cheval avec les rênes. Les choses étant ce qu’elles étaient, Morsa pencha la tête pour toiser l’autre femme. « Vous m’avez été envoyée parce que Sarek se croit plus qu’il n’est et a des vues sur Serengada Dai et sur Tuel, pas pour poser des questions sur ce que l’impératrice a… »

Jalindine l’interrompit avec rudesse. « C’est vous qui vous oubliez, Dame Morsa, si vous pensez être à l’abri des Chercheurs de la Vérité. J’ai moi-même appliqué la question aussi bien à une fille qu’à un fils de l’impératrice, que la Lumière bénisse, et en reconnaissance des confessions que je leur ai arrachées elle m’a autorisée à la contempler. Vous imaginez-vous que votre Maison mineure a un rang plus élevé que les propres enfants de l’impératrice ? » Morsa resta droite, non pas qu’elle avait guère le choix, mais son visage devint gris et elle s’humecta les lèvres. « L’Impératrice, que la Lumière l’illumine à jamais, en sait déjà beaucoup plus que je ne peux dire. Je ne voulais pas donner à entendre… »

La Chercheuse lui coupa de nouveau la parole, tournant la tête pour parler aux soldats comme si Morsa n’existait pas. « La femme Morsa est en état d’arrestation et sous la garde des Chercheurs de la Vérité. Elle sera soumise à la question dès que nous retournerons à Merinloe. De même les sul’dams et les damanes. Il semble qu’elles aussi ont dissimulé ce qu’elles n’auraient pas dû. » L’horreur se peignit sur les traits des femmes mentionnées, mais Morsa aurait pu figurer à la place de n’importe laquelle d’entre elles. Elle s’affaissa autant que le permettaient ses liens invisibles, sans émettre un mot de protestation. Elle avait l’air d’avoir envie de crier, pourtant elle… acceptait. Le regard de Jalindine se dirigea vers Rand. « Elle vous a appelé Rand al’Thor. Vous serez bien traité si vous vous livrez à moi, Rand al’Thor. De quelque manière que vous êtes venu ici, ne croyez pas que vous vous échapperez même si vous nous tuez. Des recherches extensives sont organisées pour trouver une marath’damane qui a canalisé au cours de la nuit. » Ses yeux allèrent effleurer Aviendha. « On vous découvrira aussi, c’est inévitable, et vous risquez d’être tué accidentellement. Il y a une sédition dans cette région. J’ignore comment les hommes comme vous sont traités dans vos pays mais, au Seanchan, vos souffrances peuvent être allégées. Ici, vous pouvez tirer grand honneur de l’usage de votre pouvoir. »

Il lui rit au nez et elle eut l’air offensée. « Je ne peux pas vous tuer, mais je jure qu’au moins pour cela je vous cravacherais le cuir. » Il n’aurait certainement pas à s’inquiéter d’être neutralisé aux mains des Seachans. Chez eux, les hommes capables de canaliser étaient tués. Pas exécutés. Pourchassés et abattus à vue.

Le portail voilé de grisaille était d’un autre doigt plus étroit, juste assez grand à présent pour qu’ils le franchissent ensemble. « Laissez-la, Aviendha. Il faut que nous partions maintenant. »

Elle relâcha le collier de Seri et lui adressa un coup d’œil exaspéré, mais son regard se porta au-delà de lui vers le portail et elle souleva ses jupes pour rejoindre Rand laborieusement dans la neige, pestant entre ses dents contre l’eau gelée.

« Soyez prête à tout », recommanda-t-il en passant un bras autour de ses épaules. Il se dit qu’ils devaient être proches l’un de l’autre pour pouvoir passer. Non pas parce que c’était bon de la sentir contre lui. « Je ne sais pas à quoi, mais préparez-vous. » Elle hocha la tête et il ordonna : « Sautez ! »

Ils s’élancèrent ensemble dans la grisaille, Rand relâchant le tissage qui retenait les Seachans pour s’emplir de saidin à en éclater…

… et atterrirent en trébuchant dans sa chambre à Eianrod, éclairée par des lampes, avec l’obscurité de l’autre côté des fenêtres.

Asmodean était assis en tailleur contre le mur près de la porte. Il n’embrassait pas la Source, mais Rand plaqua néanmoins un blocage entre lui et le saidin. Se retournant vivement avec le bras toujours passé autour d’Aviendha, il constata que le portail avait disparu. Non, pas disparu – il discernait encore son tissage et ce qu’il savait être celui d’Asmodean – mais on aurait dit qu’il n’y avait rien du tout là. Sans hésiter, il trancha son tissage et, soudain, le portail apparut, une vue qui diminuait rapidement, celle des Seanchans, de la Dame Morsa affaissée sur sa selle, de Jalindine criant des ordres. Une lance ornée de glands verts et blancs fut projetée à travers l’ouverture juste avant qu’elle se referme brutalement. D’instinct, Rand canalisa de l’Air pour attraper les deux pieds de hampe de la lance qui vacillèrent subitement. La hampe se terminait avec autant de netteté qu’un maître artisan aurait pu la travailler. Frissonnant, il fut content de n’avoir pas essayé d’éliminer la barrière de grisaille – quelle que fut sa nature – avant de sauter d’un bond au travers.

« Une bonne chose qu’aucune des sul’dams ne se soit ressaisie à temps, commenta-t-il en prenant en main la lance tronquée, ou nous aurions eu à nos trousses pire que cela. » Il observait Asmodean du coin de l’œil, mais celui-ci restait assis là-bas, l’air quelque peu malade. Il ne pouvait pas deviner si Rand n’avait pas l’intention de lui enfoncer cette lance dans la gorge.

Le reniflement d’Aviendha fut le plus sarcastique de tous. « Croyez-vous que je les avais relâchées ? » s’exclama-t-elle avec emportement. Elle se dégagea fermement de son bras, mais il ne pensa pas que ce mouvement de colère était suscité par lui. Ou, en tout cas, pas par son bras. « J’ai attaché leurs écrans aussi serré que j’ai pu. Ce sont vos ennemies, Rand al’Thor. Même celles que vous appelez damanes sont des chiens fidèles qui vous auraient tué plutôt que d’être libres. Il faut vous montrer dur avec vos ennemis, pas tendre. »