Ce matin, Elayne était encore bouleversée à l’idée que les soldats de sa mère se trouvaient au Cairhien en train de combattre les Aiels de Rand, mais ce qui tourmentait Nynaeve, c’était les brigands. D’après Egwene, si quiconque pouvait identifier des objets volés en possession d’un brigand, si quiconque pouvait jurer l’avoir vu tuer quelqu’un ou incendier ne serait-ce qu’un hangar, Rand le pendait. Il ne mettait pas les mains sur la corde, mais cela revenait au même et Egwene avait ajouté qu’il assistait à chaque exécution avec un visage aussi froid et dur que les montagnes. Il était doux naguère. Ce qui lui était arrivé dans le Désert ne l’avait pas arrangé, c’est le moins que l’on puisse en conclure.
Bah, Rand était loin et ses propres problèmes – les siens et ceux d’Elayne – n’avaient toujours pas de solution. L’Eldar coulait à moins d’un quart de lieue au nord, enjambé par un seul haut pont de pierre bâti entre de grands piliers de métal qui luisaient sans une tache de rouille. Vestiges d’une époque antérieure, certainement, peut-être même d’une Ère précédente. Elle était allée jusque-là à midi, juste après leur arrivée, mais il n’y avait pas sur le fleuve un seul bateau digne de ce nom. Des barques à rames, des petits canots de pêche s’affairant le long des berges bordées de roseaux, de bizarres petites embarcations étroites qui volaient sur l’eau propulsées par des pagaies que manœuvraient des hommes à genoux, même une barge trapue qui semblait embossée dans la boue – il y avait apparemment une quantité de vase des deux côtés, une partie desséchée et craquelée, ce qui n’était certes pas étonnant avec la chaleur persistant aussi tard dans la saison – mais rien qui puisse les emporter rapidement vers l’aval comme elle le souhaitait. Non pas qu’elle sut déjà où elles devaient être emmenées.
Elle avait beau se creuser la cervelle, elle était incapable de se rappeler le nom de la ville où les Sœurs Bleues étaient censées se trouver. Elle frappa à toute volée une « chandelle » de dent-de-lion et la fleur mûre explosa en un nuage de petites plumes blanches qui se posèrent sur le sol. De toute façon, les Sœurs n’étaient probablement plus là-bas, en admettant qu’elles y aient jamais été. Cependant, c’était le seul indice à leur disposition concernant un endroit sûr en dehors de Tear. À condition qu’elle parvienne à s’en souvenir.
L’unique point positif concernant l’ensemble de ce voyage vers le nord était qu’Elayne avait cessé de flirter avec Thom. Pas le moindre incident depuis qu’ils s’étaient joints à la troupe. Du moins aurait-il été positif dans le cas où Elayne n’aurait manifestement pas décidé de prétendre que rien ne s’était passé. Hier, Nynaeve l’avait félicitée d’être redevenue raisonnable et Elayne avait répliqué sans sourciller : Essayez-vous de découvrir si je serai un obstacle pour vous dans la conquête de Thom, Nynaeve ? Il est plutôt vieux pour vous, et j’étais persuadée que vous aviez placé vos affections ailleurs, mais vous êtes en âge de prendre vous-même vos décisions. Je suis attachée à Thom comme je pense qu’il l’est à moi. Je le considère comme un second père. Si vous avez envie de flirter avec lui, vous avez ma permission. Pourtant, je vous croyais vraiment plus constante.
Luca avait l’intention de traverser le fleuve le lendemain matin et Samara, la ville située sur l’autre rive, dans le Ghealdan, n’était pas l’endroit rêvé. Luca avait passé la majeure partie de la journée là-bas à Samara depuis leur arrivée, pour s’assurer une place où monter son spectacle. Il n’était soucieux que parce qu’un certain nombre d’autres ménageries l’avaient gagné de vitesse, et il n’y avait pas que lui qui avait davantage que des animaux. C’est pour cette raison qu’il avait insisté tout particulièrement pour qu’elle laisse Thom lancer des poignards autour d’elle. Elle avait de la chance qu’il n’ait pas voulu que ce soit exécuté sur la corde raide avec Elayne. Cet homme semblait convaincu que ce qu’il y avait de plus important au monde était que son spectacle soit le plus considérable et le meilleur de tous. En ce qui la concernait, elle, l’inquiétant était que le Prophète se trouvait à Samara, ses partisans envahissant la ville et se répandant autour dans des tentes, des huttes et des baraquements, créant une cité qui surpassait en dimensions celles de Samara, pourtant loin d’être minimes. Samara avait un haut rempart en pierre, et la plupart des bâtiments étaient aussi en pierre, beaucoup ayant deux étages, et il y avait plus de toits d’ardoises ou de tuiles que de toits de chaume.
Cette berge-ci de l’Eldar ne valait guère mieux. Ils avaient dépassé trois camps de Blancs Manteaux avant d’atteindre l’endroit où ils s’étaient arrêtés, des centaines de tentes blanches bien alignées, et il devait y en avoir davantage qu’ils n’avaient pas vues. Des Blancs Manteaux de ce côté du fleuve, le Prophète et peut-être une émeute prête à éclater sur l’autre côté – et elle n’avait aucune idée de l’endroit où se rendre et aucun moyen d’y parvenir sauf à bord d’un chariot pesant qui n’allait pas plus vite qu’elle ne marchait à pied. Elle aurait aimé n’avoir jamais laissé Elayne la persuader d’abandonner le coche. Ne voyant pas d’herbe assez proche pour la faucher sans dévier de sa route, elle brisa la tige de chanvre en deux, puis la cassa de nouveau jusqu’à ce que les morceaux ne soient pas plus longs que sa main, alors elle les jeta par terre. Elle aurait voulu faire la même chose à Luca. Et à Galad Damodred pour les avoir obligés à fuir ici. Et à al’Lan Mandragoran pour ne pas être ici. Elle n’avait pas besoin de lui, certes non. Seulement sa présence aurait été… un réconfort.
Le camp était silencieux, les repas du soir cuisaient sur de petits feux à côté des chariots. Petra donnait à manger au lion à la crinière noire, jetant entre les barreaux d’énormes morceaux de viande plantés au bout d’un bâton. Les lionnes étaient déjà accroupies devant les leurs amicalement, grondant sourdement de temps en temps quand quelqu’un venait trop près de leur cage. Nynaeve s’arrêta près du chariot d’Aludra ; l’Illuminatrice s’affairait avec un pilon et un mortier en bois sur une table fixée au flanc du chariot qui avait été abaissée, et commentait entre ses dents pour elle-même ce qu’elle était en train de combiner. Trois des Chavana adressèrent à Nynaeve des sourires engageants, lui faisant signe de se joindre à eux. Pas Brugh, toujours furieux à cause de sa lèvre, bien qu’elle lui eût donné un baume pour diminuer l’enflure. Peut-être que si elle cognait aussi dur sur les autres ils écouteraient Luca – et, plus important, elle-même ! – et comprendraient qu’elle ne voulait pas de leurs sourires. Dommage que Maître Valan Luca soit incapable de suivre ses propres directives. Latelle se détourna de la cage des ours et lui dédia un sourire pincé ; une grimace, plutôt. Toutefois, c’est Cerandine que Nynaeve regarda longuement ; Cerandine limait les ongles émoussés de l’un des énormes s’redits gris avec ce qui ressemblait à un outil pour travailler le métal.
« Celle-là, dit Aludra, elle se sert de ses mains et de ses pieds avec une agilité remarquable, non ? Ne me lancez pas un coup d’œil si courroucé, Nana, ajouta-t-elle en s’essuyant les mains. Je ne suis pas votre ennemie. Tenez. Essayez ces nouveaux brins à feu. »