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« Lanfear était celle cachée par son fauteuil. L’autre était Graendal. Ne la prenez pas pour une écervelée parce qu’elle se prélasse dans un fauteuil qui ferait rougir un tenancier senje. Elle est perverse et elle utilise ses mignons dans des rites qui entraîneraient le soldat le plus brut que je connaisse à se vouer au célibat.

— Graendal est perverse, déclara la voix de Moghedien, mais pas suffisamment retorse. »

Birgitte se retourna d’un bond, l’arc d’argent se redressant, la flèche d’argent presque sur le point de s’ajuster – et brusquement fut emportée en trombe à trente pas de là dans le clair de lune, heurtant avec une telle violence la roulotte de Nynaeve qu’elle rebondit à cinq pas et s’effondra en tas.

Avec l’énergie du désespoir, Nynaeve chercha à atteindre la saidar. La peur s’infiltrait dans sa colère, mais la colère suffisait – et se heurta à un mur invisible entre elle et la chaude clarté de la Vraie Source. Elle faillit hurler. Quelque chose saisit ses pieds, les tirant d’un coup sec en arrière et les décollant du sol ; ses mains s’envolèrent et se rabattirent jusqu’à ce que ses poignets rejoignent ses chevilles au-dessus de sa tête. Ses vêtements se transformèrent en poudre qui glissa de dessus sa peau et sa tresse tira sa tête en arrière jusqu’à ce que cette tresse repose sur ses fesses. Fébrile, elle tenta de sortir du rêve. Rien ne se produisit. Elle se retrouvait pliée en deux dans les airs comme une créature capturée au fond d’un filet, chaque muscle étiré à se rompre. Des trémulations la parcouraient ; ses doigts se contractaient faiblement, effleurant ses pieds. Elle pensa que si elle essayait de bouger autre chose son dos se briserait.

Curieusement, sa peur avait disparu, maintenant qu’il était trop tard. Elle était persuadée qu’elle aurait été assez rapide, sans cette terreur qui l’avait étreinte alors qu’elle avait besoin d’agir. Tout ce qu’elle voulait, c’était une chance de serrer ses mains autour du cou de Moghedien. La belle avance à présent ! Chaque respiration était un halètement laborieux.

Moghedien alla se placer de façon à ce que Nynaeve la voie, entre le triangle tremblant de ses bras. L’aura de la saidar l’entourait comme une moquerie. « Un détail du fauteuil de Graendal », commenta la Réprouvée. Sa robe était de brume comme celle de Graendal, passant du brouillard noir à un voile presque transparent et redevenant un scintillement argenté. Le tissu changeait presque constamment. Nynaeve l’avait déjà vue la porter, à Tanchico. « Pas quelque chose à quoi j’aurais pensé de moi-même, mais Graendal peut être… édifiante. » Nynaeve lui décocha un regard furieux mais Moghedien ne parut pas s’en apercevoir. « J’ai du mal à croire que vous êtes venue à ma recherche. Avez-vous réellement cru que, parce que vous avez eu la chance une fois de me prendre par surprise, vous pouviez être mon égale ? » Son rire était cinglant. « Si seulement vous saviez quelle peine je me suis donnée pour vous trouver. Et vous êtes venue à moi. » Elle jeta un coup d’œil à la ronde aux chariots, examinant les lions et les ours pendant un instant avant de se retourner vers Nynaeve. « Une ménagerie ? Cela vous rendra assez facile à découvrir. Si j’en ai besoin, à présent.

— Faites ce que vous voulez de pire et réduisez-vous en cendres », gronda Nynaeve. Du mieux qu’elle put. Repliée sur elle-même, elle devait se forcer à émettre chaque mot un par un. Elle n’osait pas regarder ouvertement Birgitte – encore qu’elle n’aurait pas pu bouger suffisamment la tête pour y arriver – mais, roulant les yeux comme partagée entre furie et terreur, elle en eut un bref aperçu. Son estomac se creusa, se tendit même comme une peau de mouton mise à sécher. Birgitte gisait affalée sur le sol, les flèches d’argent jaillissant du carquois à sa taille, son arc d’argent à deux pas de sa main immobile. « Un coup de chance pour moi, vous dites ? N’auriez-vous pas réussi à me surprendre, je vous aurais fouettée jusqu’à ce que vous en pleuriez. Je vous aurais tordu le cou comme à un poulet. » Elle n’avait qu’une chance, si Birgitte était morte, et une chance déprimante. Mettre Moghedien dans une telle colère qu’elle la tue rapidement dans un accès de rage. Si seulement il y avait un moyen de prévenir Elayne. Qu’elle meure devrait suffire. « Vous vous rappelez que vous avez dit vouloir vous servir de moi en guise de montoir ? Et ensuite quand j’ai dit que je vous en ferais autant ? C’était après que je vous avais assené une volée de coups de bâton. Alors que vous gémissiez et demandiez grâce. M’offrant n’importe quoi. Vous êtes une poltronne dépourvue de tripes ! Le contenu d’un pot de chambre ! Vous, espèce de… » Quelque chose d’épais rampa dans sa bouche, lui aplatissant la langue et forçant ses mâchoires à s’écarter.

« Que vous êtes simple, murmura Moghedien. Croyez-moi, je suis déjà suffisamment en colère contre vous. Je ne pense pas que je vous prendrai comme montoir. » Son sourire hérissa la peau de Nynaeve. « Je crois que je vais vous changer en un cheval. C’est parfaitement possible ici. Un cheval, une souris, une grenouille… » – elle marqua un temps, l’oreille tendue – « un grillon. Et chaque fois que vous viendrez dans le Tel’aran’rhiod vous serez un cheval, jusqu’à ce que je change. Ou que quelqu’un d’autre qui en a le savoir-faire s’en charge. » Elle se tut de nouveau, l’air presque compatissante. « Non, je ne veux pas vous donner de faux espoirs. Nous ne sommes que neuf maintenant à connaître ce sortilège et vous ne souhaiteriez pas qu’aucun de ceux-là vous tienne sous astreinte, pas plus que moi. Vous serez un cheval chaque fois que je vous amènerai ici. Vous aurez votre propre selle et votre bride. Je tresserai même votre crinière. » La natte de Nynaeve subit une saccade qui l’arracha presque de ses racines. « Bien entendu, même alors, vous vous souviendrez de ce que vous êtes. Je suis persuadée que je prendrai grand plaisir à nos promenades, quoique ce ne serait peut-être pas votre cas. » Moghedien aspira l’air à fond et sa robe s’assombrit jusqu’à quelque chose qui luisait dans la pâle clarté lunaire. Nynaeve n’en aurait pas juré, mais elle songea que ce pouvait être la couleur du sang frais. « Vous me rendez proche de Semirhage. Ce sera une bonne chose d’en finir avec vous, pour que je puisse concentrer mon attention sur des questions importantes. Est-ce que la petite blonde est avec vous dans cette ménagerie ? »

L’épaisseur disparut de la bouche de Nynaeve. « Je suis seule, espèce de stupide… » Souffrance. Comme si elle avait été battue des chevilles aux épaules, chaque coup tombant en même temps. Elle hurla d’une voix perçante. De nouveau. Elle essaya de serrer les dents, mais son propre cri aigu interminable emplissait ses oreilles. Des larmes roulaient d’une façon mortifiante sur ses joues au rythme de ses sanglots, dans l’attente désespérée de l’avalanche suivante.

« Est-elle avec vous ? questionna Moghedien patiemment. Ne perdez pas votre temps à me pousser à vous tuer. Je ne le veux pas. Vous vivrez de nombreuses années à mon service. Vos talents plutôt minables seront d’une certaine utilité une fois que je les aurai affinés. Une fois que je vous aurai dressée. Seulement, je peux vous faire penser que ce que vous venez de ressentir était une caresse d’amant. Maintenant, répondez à ma question. »

Nynaeve parvint à retrouver son souffle. « Non, répliqua-t-elle en pleurant. Elle s’est enfuie avec un homme après que nous avons quitté Tanchico. Un homme assez âgé pour être son grand-père, mais il avait de l’argent. Nous avions appris ce qui s’était passé dans la Tour » – elle était sûre que Moghedien était au courant de la chose – « et elle avait peur d’y retourner. »