Выбрать главу

L’autre rit. « Charmante histoire. Je commence presque à comprendre ce que briser un caractère peut avoir de fascinant pour Semirhage. Oh, vous allez me procurer bien des moments de divertissement, Nynaeve al’Meara. Par contre, d’abord, vous conduirez à moi la jeune Elayne. Vous l’entourerez d’un écran, vous la lierez et l’amènerez se coucher à mes pieds. Savez-vous pourquoi ? Parce que certaines choses sont effectivement plus fortes dans le Tel’aran’rhiod que dans le monde éveillé. Voilà pourquoi vous serez une jument blanche au poil lustré chaque fois que je vous entraînerai ici. Et ce ne sont pas uniquement les blessures reçues ici qui se ressentent encore au réveil. La compulsion aussi. Je veux que vous y réfléchissiez un instant ou deux avant que vous commenciez à croire que c’est votre propre idée. Je soupçonne cette jeune fille d’être votre amie, mais vous allez me l’amener comme un animal favori… » Moghedien hurla tandis que la pointe d’une flèche d’argent surgissait sous son sein droit.

Nynaeve s’affala par terre à la façon d’un sac qu’on a laissé choir. La chute chassa de ses poumons le dernier brin de souffle aussi parfaitement qu’un coup de masse dans le ventre. S’efforçant de reprendre haleine, elle lutta pour contraindre à se mouvoir ses muscles torturés, pour dominer ses souffrances et atteindre la saidar.

Birgitte se redressa en chancelant et tira à tâtons une autre flèche de son carquois. « Partez, Nynaeve ! » C’était un cri marmonné. « Filez ! » La tête de Birgitte oscillait et Tare d’argent vacilla quand elle le redressa.

L’aura autour de Moghedien augmenta d’intensité au point qu’on aurait cru qu’elle était entourée par un soleil aveuglant.

La nuit déferla sur Birgitte comme une lame océane, l’enveloppant d’obscurité. Quand elle fut passée, l’arc tomba sur un tas de vêtements vides qui s’affaissaient. Les vêtements s’estompèrent comme de la brume qui se dissipe et il ne resta plus que l’arc et les flèches brillant au clair de lune.

Moghedien s’effondra sur les genoux, haletante, les deux mains agrippées à la hampe de la flèche qui saillait, tandis que l’aura autour d’elle diminuait et s’éteignait. Puis Moghedien disparut et la flèche d’argent tomba à l’endroit où elle s’était trouvée, tachée de sombre par le sang.

Après ce qui parut durer une éternité, Nynaeve parvint à se relever sur les mains et les genoux. Elle rampa en pleurant jusqu’à l’arc de Birgitte. Cette fois, ce n’était pas la douleur qui lui arrachait des larmes. À genoux, nue et ne s’en souciant pas, elle saisit l’arc. « Je suis navrée, dit-elle dans un sanglot. Oh, Birgitte, pardonnez-moi. Birgitte ! »

Il n’y eut pas de réponse à part le cri lugubre d’un oiseau de nuit.

Liandrin se leva d’un bond quand la porte de la chambre de Moghedien se rabattit bruyamment et que l’Élue entra en titubant dans le salon, sa chemise de soie trempée de sang. Chesmal et Temaile se précipitèrent à son côté, chacune lui prenant un bras pour la maintenir debout, mais Liandrin demeura près de son siège. Les autres étaient parties ; peut-être hors d’Amador, pour tout ce qu’en savait Liandrin. Moghedien disait seulement ce qu’elle voulait que son auditeur connaisse et punissait les questions qui ne lui plaisaient pas.

« Que s’est-il passé ? » s’exclama Temaile avec un hoquet de stupeur.

Le bref coup d’œil de Moghedien aurait dû la griller sur place. « Vous avez un peu de talent en matière de Guérison », dit l’Élue d’une voix étouffée à Chesmal. Du sang tachait ses lèvres, filtrait au coin de sa bouche en un filet grandissant. « Faites-le. Tout de suite, idiote ! »

La brune Ghealdanine posa sans hésiter les mains sur la tête de Moghedien. Liandrin ricana intérieurement quand l’aura entoura Chesmal ; la sollicitude était peinte sur le beau visage de Chesmal et les traits délicats et rusés de Temaile étaient crispés par l’effroi et l’inquiétude à l’état pur. Pour être fidèles, elles l’étaient. Des chiens de manchon bien obéissants. Moghedien se dressa sur la pointe des pieds, la tête rejetée en arrière ; les yeux dilatés, elle tremblait, le souffle s’échappant de sa bouche béante comme si elle avait été plongée dans de la glace.

En quelques instants, ce fut fini. L’aura autour de Chesmal disparut et les talons de Moghedien se posèrent sur le tapis au dessin bleu et vert. Si Temaile ne l’avait pas soutenue, elle serait tombée. Une partie seulement de la force pour Guérir provient du Pouvoir ; le reste émane de la personne que l’on guérit. Quelle que fût la blessure qui avait causé cette hémorragie, elle aurait disparu, mais Moghedien était sûrement aussi faible que si elle était restée alitée pendant des semaines. Elle tira de la ceinture de Temaile sa belle écharpe en soie ivoire et or pour s’essuyer la bouche tandis que Temaile l’aidait à se tourner vers la porte de sa chambre. Faible, et le dos tourné.

Liandrin frappa aussi fort qu’elle en avait jamais été capable, en y mettant tout ce qu’elle avait déchiffré de ce que Moghedien lui avait fait.

Au même instant, la saidar donna l’impression de déferler sur Moghedien comme une lame de fond. Le coup de sonde de Liandrin n’aboutit pas car un écran s’était dressé entre elle et la Source. Des flots d’Air la soulevèrent et la plaquèrent contre les lambris du mur avec une telle violence que ses dents claquèrent. Bras et jambes écartés, impuissante, elle resta suspendue là.

Chesmal et Temaile échangèrent des regards déconcertés, comme si elles ne comprenaient pas ce qui s’était passé. Elles continuèrent à soutenir Moghedien qui vint se poster devant Liandrin, s’essuyant toujours calmement la bouche sur l’écharpe de Temaile. Moghedien canalisa, et le sang sur sa chemise devint noir puis se détacha en paillettes qui tombèrent sur le tapis.

« V-vous ne comprenez pas, Grande Maîtresse, s’écria fiévreusement Liandrin. Je désirais seulement vous aider à avoir le bon sommeil. » Pour une fois dans sa vie, s’exprimer avec le parler d’une femme du peuple ne l’inquiéta pas le moins du monde. « Je ne… » Elle s’interrompit dans un bruit d’étranglement alors qu’un flot d’Air lui saisissait la langue et l’étirait entre ses dents. Ses yeux bruns s’exorbitèrent. Un rien de traction en plus et…

« Vais-je l’arracher ? » Moghedien examinait son visage mais parlait comme pour elle-même. « Je pense que non. Dommage pour vous que l’al’Meara m’incite à penser comme Semirhage. Autrement, je vous aurais simplement tuée. » Soudain elle attachait l’écran, le nœud devenant de plus en plus compliqué jusqu’à ce que Liandrin en perde complètement les tours et retours. Et cela continuait toujours. « Voilà, déclara finalement Moghedien d’un ton satisfait. Vous chercherez très longtemps quelqu’un qui saura dénouer ça. Seulement vous n’aurez pas l’occasion de chercher. »

Liandrin scruta le visage de Chesmal et celui de Temaile en quête d’un signe de compassion, de pitié, n’importe quoi. Les yeux de Chesmal étaient froids et sévères ; ceux de Temaile brillaient, elle effleura ses lèvres du bout de la langue et sourit. Pas d’un sourire amical.

« Vous croyiez avoir appris quelque chose sur la compulsion, reprit Moghedien. Je vais vous en enseigner un peu plus. » Pendant un instant, Liandrin frissonna, les yeux de Moghedien emplissant sa vision comme sa voix ses oreilles, sa tête entière. « Vivez. » L’instant passa et des gouttes de sueur perlèrent sur la figure de Liandrin tandis que l’Élue lui souriait. « La compulsion a de nombreuses limites, mais l’ordre de faire ce que veut quelqu’un perdurera une vie entière au tréfonds de son être. Vous allez vivre, avec quelque intensité que vous pensiez à vous suicider. Et vous y penserez. Vous pleurerez au cours de bien des nuits en le souhaitant. »