« Essayer quoi ? » riposta sèchement Nynaeve, mais elle s’écarta gauchement, laissant Elayne approcher. Le tissage de la Guérison s’estompa, mais non l’aura éclatante.
Au lieu de répondre, Elayne posa une main sur le front de Birgitte. Le contact physique était aussi nécessaire pour cela que pour Guérir, et les deux fois où elle l’avait vu exécuter dans la Tour, l’Aes Sedai avait touché le front de l’homme. Les flots d’Esprit qu’elle tissa étaient complexes, bien que pas autant que ceux de Nynaeve un instant auparavant. Elle comprenait tout juste une partie de ce qu’elle faisait, absolument rien d’autres parties, pourtant elle avait observé avec attention de sa cachette comment se présentait le tissage. Observé de près parce qu’elle avait amassé dans sa tête une collection d’histoires, bâti de ridicules contes romanesques où il y en avait si rarement. Au bout d’un moment, elle s’assit sur l’autre couchette et laissa disparaître la saidar.
Nynaeve la regarda en fronçant les sourcils, puis se pencha pour examiner Birgitte. Le teint de la jeune femme inconsciente s’était peut-être un peu amélioré, sa respiration un peu plus marquée. « Qu’avez-vous fait, Elayne ? » Nynaeve ne quitta pas Birgitte des yeux, mais la luminosité qui l’entourait s’estompa lentement. « Ce n’était pas la Guérison. Je pense que je pourrais le faire moi-même à présent, mais ce n’était pas Guérir.
— Va-t-elle vivre ? » demanda Elayne d’une voix éteinte. Il n’y avait pas de lien visible entre elle et Birgitte, pas de flots, mais elle ressentait la faiblesse de la jeune femme. Une terrible faiblesse. Elle connaîtrait le moment où Birgitte mourrait, quand bien même elle dormirait ou se trouverait éloignée de centaines de lieues.
« Je ne sais pas. Elle ne s’affaiblit plus, mais je ne sais pas. » La lassitude adoucissait le ton de Nynaeve et la souffrance y résonnait nettement, comme si elle partageait l’état de délabrement de Birgitte. Avec une crispation, elle se leva et déplia une couverture à rayures rouges qu’elle étala sur la jeune femme étendue là. « Qu’est-ce que vous avez fait ? »
Le silence paralysa Elayne assez longtemps pour que Nynaeve la rejoigne, se posant gauchement sur le lit. « Un pacte, finit par dire Elayne. Je… l’ai liée à moi. Comme Lige. » L’expression incrédule de sa compagne l’incita à expliquer précipitamment. « La Guérison n’aboutissait à rien. Il fallait que je décide quelque chose. Vous connaissez les dons qu’acquiert un Lige qui est assermenté. L’un est la force, l’énergie. Il peut continuer à agir quand d’autres hommes s’effondrent et meurent, survivre à des blessures qui tueraient n’importe qui d’autre. C’est la seule solution qui m’est venue en tête. » Nynaeve prit une profonde aspiration. « Ma foi, cela donne au moins de meilleurs résultats que ce que j’ai fait. Une Femme Lige. Je me demande ce que Lan en pensera ? Pas de raison qu’elle n’en soit pas une. Si une femme peut l’être, c’est bien elle. » Avec une grimace de douleur, elle replia ses jambes sous elle ; son regard ne cessait de se reporter vers Birgitte. « Il faudra que vous gardiez cela secret. Quiconque apprendrait qu’une Acceptée s’est adjoint un Lige, quelles que soient les circonstances… »
Elayne frissonna. « Je sais », dit-elle simplement et d’un ton tout à fait assuré. Ce n’était pas exactement une offense justifiant la désactivation, mais n’importe quelle Aes Sedai la traiterait de telle sorte qu’elle regretterait de ne pas avoir été désactivée. « Nynaeve, qu’est-ce qui s’est passé ? »
Pendant un bon moment, elle crut que sa compagne allait recommencer à pleurer car son menton tremblait et ses lèvres frémissaient. Quand elle commença à parler, sa voix était dure comme fer, son expression un mélange de fureur et de trop de larmes encore à verser. Elle raconta l’incident sans fioritures, presque sommairement, jusqu’à ce qu’elle en arrive à l’apparition de Moghedien au milieu des roulottes. Cela, elle l’exposa dans les moindres détails.
« Je devrais être marquée depuis la nuque jusqu’en bas », conclut-elle avec amertume en effleurant un bras lisse sans une trace. Avec ou sans marque, elle tressaillit. « Je ne comprends pas pourquoi je n’ai rien d’apparent. J’ai la sensation, mais je mérite les traces, à cause de mon orgueil stupide, ridicule. À cause de cette peur qui m’a empêchée de faire ce que je devais, tant elle était forte. Je méritais d’être pendue comme un jambon dans un fumoir. S’il y avait une justice, je me balancerais encore là-bas et Birgitte ne serait pas étendue sur cette couchette, pendant que nous nous demandons si elle va survivre ou non. Que n’en sais-je pas davantage. Que ne puis-je posséder pour cinq minutes les connaissances de Moghedien, alors je réussirais à la Guérir, j’en suis certaine.
— Si vous étiez encore suspendue en l’air, déclara Elayne avec réalisme, dans très peu de temps vous vous réveilleriez et m’entoureriez d’un écran. Je ne doute pas que Moghedien aurait veillé à ce que vous soyez assez en colère pour canaliser – elle nous connaît toutes trop bien, rappelez-vous – et je doute fort que je me serais aperçue de quoi que ce soit avant que vous ayez fini. Je ne tiens pas du tout à être emportée jusqu’à Moghedien et je ne peux pas croire non plus que vous en ayez envie. » Sa compagne ne la regarda pas. « Ce devait être un lien, Nynaeve, comme un a’dam. Voilà comment elle vous a causé des souffrances sans vous marquer. » Nynaeve restait toujours assise et plongée dans une méditation farouche. « Nynaeve, Birgitte vit. Vous avez fait tout ce que vous pouviez faire pour elle et, la Lumière aidant, elle vivra. C’est Moghedien qui lui a causé ça, pas vous. Le soldat qui se reproche qu’une partie de ses camarades soient tombés au cours d’une bataille est un imbécile. Vous et moi sommes des soldats participant à une bataille, mais vous n’êtes pas idiote, alors cessez de vous conduire comme telle. »
Du coup, Nynaeve dévisagea Elayne d’un air morose et coléreux qui persista seulement une minute avant qu’elle détourne complètement la tête. « Vous ne comprenez pas. » Sa voix baissa presque jusqu’au murmure. « Elle… était… un des héros liés à la Roue du Temps, destinés à renaître sans cesse et devenir légendaires. Elle n’est pas née de nouveau cette fois, Elayne. Elle a été arrachée au Tel’aran’rhiod telle qu’elle était. Est-elle encore liée à la Roue ? Ou bien a-t-elle été arrachée aussi à cela ? Arrachée à ce qu’elle a conquis par son courage, parce que j’étais si orgueilleuse, si stupide et d’un tel entêtement humain que je l’ai poussée à prendre en chasse Moghedien ? »
Elayne avait espéré que ces questions ne se seraient pas déjà imposées à Nynaeve, ne la tarabusteraient pas avant qu’elle ait eu un peu de temps d’abord pour se rasséréner. « Est-ce que vous connaissez la gravité de la blessure de Moghedien ? Peut-être qu’elle est morte.
— J’espère que non, s’exclama Nynaeve d’un ton quasi semblable à un feulement de fauve. Je veux qu’elle paie… » Elle respira à fond mais, au lieu d’en être revigorée, elle parut s’affaisser. « Je ne tablerais pas là-dessus, sur sa mort. La flèche de Birgitte a manqué le cœur. Un miracle qu’elle soit même parvenue à atteindre cette femme, chancelante comme elle l’était. J’aurais été incapable de me relever si j’avais été projetée à pareille distance avec assez de violence pour rebondir de cette façon. J’étais incapable de me redresser après ce que m’avait fait Moghedien. Non, elle est vivante et mieux vaut pour nous croire qu’elle est en mesure d’être Guérie de sa blessure et de se lancer à notre poursuite d’ici demain matin.