— Il lui faut néanmoins du repos pendant une certaine période, Nynaeve. Vous ne l’ignorez pas. D’ailleurs, peut-elle savoir où nous sommes ? D’après ce que vous avez dit, elle a eu juste le temps de voir que ceci est une ménagerie.
— Et si elle en a vu davantage ? » Nynaeve se massa les tempes comme si elle avait du mal à réfléchir. « Et si elle sait exactement où nous sommes ? Elle enverra après nous des Amis du Ténébreux. Ou un message à des Amis du Ténébreux dans Samara.
— Luca ne décolère pas parce que onze ménageries sont déjà installées autour de la ville et trois de plus attendent pour franchir le pont. Nynaeve, cela lui prendra des jours pour se remettre d’une blessure pareille, trouverait-elle une Sœur Noire pour la Guérir, ou un autre Réprouvé. Et des jours encore pour passer en revue quinze ménageries. En admettant qu’il n’y en ait pas davantage sur la route derrière nous ou venant de l’Altara. Si elle nous suit ou envoie des Amis du Ténébreux, l’un ou l’autre, nous sommes averties et nous avons des jours pour trouver un bateau qui nous emmène vers l’aval. » Elle se tut un instant et réfléchit. « Avez-vous quelque chose pour vous teindre les cheveux dans ce sac d’herbes ? Je parierais n’importe quoi que vous aviez vos cheveux réunis en tresse dans le Tel’aran’rhiod. Les miens ont toujours leur couleur naturelle, là-bas. Si les vôtres sont libres, comme maintenant, et d’une autre couleur, cela nous rendra beaucoup plus difficiles à découvrir.
— Des Blancs Manteaux partout, dit Nynaeve avec un soupir. Galad. Le Prophète. Pas de bateaux. C’est à croire que tout conspire pour nous retenir ici à la disposition de Moghedien. Je suis si fatiguée, Elayne. Fatiguée d’avoir peur de ce qui guette peut-être au prochain tournant. Lasse d’avoir peur de Moghedien. Je n’arrive pas à décider d’un plan d’action. Mes cheveux ? Rien qui leur donne une couleur qui me conviendrait.
— Vous avez besoin de dormir, répliqua Elayne d’un ton ferme. Sans l’anneau. Donnez-le-moi. » Sa compagne hésita, mais Elayne patienta la main tendue, jusqu’à ce que Nynaeve retire l’anneau pailleté du lien autour de son cou. En le fourrant dans son escarcelle, Elayne poursuivit : « Maintenant, allongez-vous ici et je veillerai Birgitte. »
Nynaeve considéra un moment la jeune femme étendue sur l’autre couchette, puis secoua la tête. « Je suis incapable de dormir. Je… j’ai besoin d’être seule. De marcher. » Se relevant avec autant de raideur que si elle avait été réellement rouée de coups, elle décrocha de la patère sa cape sombre qu’elle drapa par-dessus sa chemise. À la porte, elle s’arrêta. « Si elle veut me tuer, dit-elle d’une voix blanche, je ne crois pas que je pourrais me forcer à l’en empêcher. » Elle sortit dans la nuit pieds nus et l’air morne.
Elayne hésita, se demandant laquelle des deux jeunes femmes avait davantage besoin d’elle, avant de se réinstaller à la place où elle était assise. Aucun argument de sa part n’arrangerait les choses pour Nynaeve, mais elle avait confiance dans l’énergie qui permettait à Nynaeve de toujours faire face, dans son ressort. Qu’elle ait du temps pour réfléchir dans la solitude à ce qui s’était passé et elle verrait bien que la responsabilité en était imputable non pas à elle mais à Moghedien. C’était immanquable.
36
Un Nom nouveau
Elayne resta longtemps assise là, regardant Birgitte dormir. Cela ressemblait à du sommeil. Une fois, elle remua en murmurant d’une voix désespérée : « Attends-moi, Gaidal. Attends. Je viens, Gaidal. Attends… » Les paroles allèrent se perdre dans un souffle de nouveau lent. Était-il plus fort ? Birgitte semblait toujours terriblement mal. Mieux qu’avant, mais pâle et les traits tirés.
Au bout d’une heure peut-être, Nynaeve revint, les pieds sales. Des larmes fraîches brillaient sur ses joues. « Je ne pouvais pas rester éloignée, dit-elle en replaçant sa cape sur la patère. Allez dormir. Je la veillerai. Il faut que je la veille. »
Elayne se leva sans hâte, lissant ses jupes. Peut-être que monter la garde auprès de Birgitte pendant un moment aiderait Nynaeve à y voir clair. « Je n’ai pas encore envie de dormir non plus. » Elle était épuisée, mais plus ensommeillée. « Je pense que je vais aller faire un tour, moi aussi. » Nynaeve se borna à hocher la tête en prenant la place d’Elayne sur la couchette, ses pieds pleins de poussière pendant par-dessus le bord, le regard cloué sur Birgitte.
À la surprise d’Elayne, Thom et Juilin ne dormaient pas non plus. Ils avaient allumé un petit feu à côté du chariot et étaient installés de chaque côté, en tailleur à même le sol, filmant leurs pipes au long tuyau. Thom avait rentré sa chemise dans ses chausses et Juilin enfilé son surcot, toutefois sans mettre de chemise, et en avait retroussé le bas des manches. Elle jeta un coup d’œil à la ronde avant de les rejoindre. Personne ne bougeait dans le camp, plongé dans l’ombre à part la clarté de ce seul feu et de la lumière des lampes passant par les fenêtres de leur chariot.
Ni l’un ni l’autre ne prononça un mot le temps qu’elle disposait ses jupes ; puis Juilin regarda Thom qui hocha la tête et le preneur-de-larrons ramassa quelque chose par terre et le lui tendit. « J’ai découvert ça à l’endroit où elle était étendue, expliqua l’homme basané. Comme si cela lui était tombé de la main. »
Elayne prit la flèche d’argent avec peu d’entrain. Même les plumes de l’empennage étaient apparemment en argent.
« Caractéristique, déclara Thom sur le ton de la conversation sans ôter la pipe de sa bouche. Et, ajoutée à la tresse… Tous les récits mentionnent la tresse pour une raison quelconque. Je dois dire, toutefois, que j’en ai trouvé certaines qui, je pense, pourraient être elle sous des noms différents et sans tresse. Et certaines portant la tresse également sous des noms variés.
— Peu m’importe les récits », commenta Juilin. Il ne donnait pas plus que Thom l’impression d’être troublé, mais aussi il en fallait beaucoup pour émouvoir ces deux-là. « Est-ce elle ? Plutôt fâcheux dans le cas contraire, une femme qui surgit nue du néant comme ça, mais… Dans quoi nous avez-vous fourrés, vous et N… Nana ? » Il était donc bien troublé ; Juilin ne commettait pas d’erreurs et la langue ne lui fourchait jamais. Thom se contenta d’attendre en suçotant sa pipe.
Elayne tourna et retourna la flèche dans ses mains, feignant de l’examiner. « C’est une amie », finit-elle par dire. Jusqu’à ce que – à moins que – Birgitte ne l’en délie, sa promesse devait être tenue. « Ce n’est pas une Aes Sedai, mais elle nous aidait. » Ils la regardaient, attendant la suite. « Pourquoi n’avez-vous pas donné ceci à Nynaeve ? »
Un de ces coups d’œil s’échangea entre eux – les hommes semblaient poursuivre toute une conversation rien que par le regard, du moins quand des femmes étaient présentes – signifiant aussi clairement que des paroles ce qu’ils pensaient de sa façon de garder des secrets. En particulier quand ils étaient déjà pratiquement certains de les connaître. Seulement, elle avait promis.
« Elle paraissait bouleversée », dit Juilin en tirant sur sa pipe, la mine judicieuse, et Thom enleva la sienne d’entre ses dents pour souffler dans ses moustaches blanches.
« Bouleversée ? Elle est sortie en chemise, l’air égarée, et quand j’ai demandé si je pouvais faire quelque chose pour elle, elle ne m’a pas rembarré. Elle a pleuré sur mon épaule ! » Il pinça entre deux doigts sa chemise de lin, marmonnant à propos d’humidité. « Elayne, elle s’est excusée, oui, excusée, pour tous les mots désagréables dont elle m’a jamais gratifié, ce qui représente quasiment tous les deux mots qui jaillissent de sa bouche. A dit qu’elle devrait être fouettée, ou peut-être qu’elle l’avait été ; elle était incohérente la moitié du temps. Elle disait qu’elle était une poltronne et une gourde entêtée. Je ne sais pas ce qu’elle a, mais elle n’est pas elle-même et de loin.