— J’ai connu une femme, une fois, qui s’était conduite comme ça, expliqua Juilin en fixant le feu. Elle s’était réveillée et avait trouvé dans sa chambre un cambrioleur qu’elle avait tué d’un coup de couteau en plein cœur. Seulement, quand elle a allumé une lampe, c’était son mari. Dont le bateau était revenu au port très tôt. Elle a erré comme Nynaeve pendant deux semaines. » Sa bouche se crispa. « Puis elle s’est pendue.
— Je suis désolé de vous charger de ce fardeau, ma petite, ajouta Thom avec douceur, mais si elle peut être aidée vous êtes la seule d’entre nous qui en soit capable. Je sais comment tirer un homme de son désarroi. Lui botter le train d’un coup de pied magistral ou encore l’enivrer et lui amener une pro… » Il s’éclaircit pompeusement la gorge, s’efforçant de feindre une toux, et se frotta la moustache de ses doigts repliés. Qu’il la considère comme sa fille avait pour corollaire fâcheux que maintenant, parfois, il donnait l’impression de croire qu’elle avait, mettons, douze ans. « En tout cas, la question est que je ne sais comment m’y prendre dans le cas présent. Et, même si Juilin était d’accord pour la bercer sur son genou et la câliner, je doute qu’elle l’en remercierait.
— Je préférerais plutôt câliner un piranha », marmonna le preneur-de-larrons, mais pas avec autant de brusquerie qu’il y aurait mise la veille. Il était aussi anxieux que Thom, encore que moins désireux de l’admettre.
« Je ferai mon possible », leur assura-t-elle, en tournant et retournant de nouveau la flèche. Ils étaient des hommes de valeur et leur mentir ou leur cacher des choses ne lui plaisait pas. À moins d’absolue nécessité, en tout cas. Nynaeve prétendait que l’on devait manipuler les hommes pour leur propre bien, mais il y avait une mesure à ne pas dépasser. Ce n’est pas juste de conduire un homme à affronter des dangers dont il ne connaît rien.
Alors elle les mit au courant. Du Tel’aran’rhiod et des Réprouvés en liberté, et de Moghedien. Pas absolument de tout, bien sûr. Certains événements de Tanchico étaient trop mortifiants pour qu’elle ait envie d’y penser. Sa promesse concernant l’identité de Birgitte la freinait, et certes point n’était nécessaire de se répandre en détail sur ce que Moghedien avait infligé à Nynaeve. Cela rendait un peu difficile d’expliquer ce qui était arrivé cette nuit, cependant elle se débrouilla. Elle leur raconta tout ce qu’elle estimait qu’ils devaient savoir, assez pour qu’ils aient pour la première fois conscience de ce contre quoi ils auraient à se mesurer réellement.
Pas rien que l’Ajah Noire – ils en avaient louché quand ils l’avaient appris – mais aussi les Réprouvés et l’une d’entre eux très probablement les pourchassant, elle et Nynaeve. Et elle les avertit clairement qu’elles deux seraient aussi en quête de Moghedien et que quiconque se trouvait en leur compagnie était en danger d’être coincé entre chasseur et proie dans l’un et l’autre cas de figure.
« Maintenant que vous voilà renseignés, conclut-elle, c’est à vous de choisir de rester ou de partir. » Elle s’en tint là et eut soin de ne pas regarder Thom. Elle espérait presque éperdument qu’il resterait, mais elle ne voulait pas lui laisser croire qu’elle le demandait, pas même par un coup d’œil.
« Je ne vous ai pas appris la moitié de ce que vous avez besoin de savoir si vous devez être une aussi bonne reine que votre mère, déclara-t-il sur un ton qu’il s’efforça de rendre bourru dont il gâcha l’effet en écartant de la joue d’Elayne avec un doigt noueux une mèche de cheveux teints en noir. Vous ne vous débarrasserez pas de moi aussi facilement, petite. J’ai l’intention de vous voir maîtresse en l’art de pratiquer le Daes Dae’mar quand je devrais vous le seriner dans l’oreille à vous rendre sourde. Je ne vous ai même pas montré à manier un poignard. J’ai essayé d’y initier votre mère, mais elle répliquait toujours qu’elle pouvait dire à un homme d’utiliser un couteau si besoin était. Stupide manière d’envisager la chose. »
Elle se pencha en avant et déposa un baiser sur sa joue parcheminée ; il cligna des paupières tandis que ses sourcils broussailleux se haussaient brusquement, puis il sourit et remit sa pipe dans sa bouche.
« Vous pouvez m’embrasser aussi, déclara Juilin pince-sans-rire. Rand al’Thor m’arrachera les tripes pour servir d’appât aux poissons si je ne vous remets pas entre ses mains dans le même état de santé où il vous a vue la dernière fois. »
Elayne haussa le menton. « Je ne veux pas que vous restiez pour Rand al’Thor, Juilin. » La remettre entre ses mains ? Vraiment ! « Vous resterez seulement si vous le voulez. Et je ne vous dégage pas – ni vous Thom ! » – il avait souri au commentaire de preneur-de-larrons – « de votre promesse d’obéir aux ordres qui vous seront donnés. » L’air stupéfait de Thom était très satisfaisant. Elle se retourna vers Juilin. « Vous me suivrez, moi, et Nynaeve bien sûr, en sachant parfaitement quels ennuis nous affrontons, sinon empaquetez vos affaires et partez sur Furtif où cela vous chante. Je vous en ferai cadeau. » Juilin se redressa raide comme un piquet, son teint sombre s’assombrissant encore. « Je n’ai jamais de ma vie abandonné une femme en danger. » Il pointa sur elle le tuyau de sa pipe comme une arme. « Renvoyez-moi et je serai sur vos talons comme un hors-bord en chasse dans le sillage d’un autre bateau. »
Pas exactement ce qu’elle voulait, mais cela irait. « Très bien, donc. » Elle se leva et se tint très droite, la flèche d’argent à son côté, gardant son attitude légèrement glaciale. Elle pensa qu’ils avaient finalement compris qui commandait. « Le matin n’est pas loin. » Rand avait-il eu réellement l’audace d’ordonner à Juilin de “la lui remettre” ? Thom n’aura qu’à souffrir pendant un temps avec l’autre et ce sera une juste rétribution pour ce sourire. « Éteignez ce feu et allez dormir. Tout de suite. Pas de faux-fuyants, Thom. Vous ne serez bon à rien demain si vous n’avez pas dormi. »
Avec obéissance, ils commencèrent à projeter de la terre sur les flammes à coups de bottes mais, quand elle arriva aux marches en bois brut du chariot, elle entendit Thom dire : « Ressemble à sa mère, quelquefois.
— Alors je suis enchanté de n’avoir jamais rencontré cette femme, grommela en réponse Juilin. Pile ou face pour la première garde ? » Thom murmura un assentiment.
Elle esquissa un mouvement pour revenir vers eux, mais se retrouva au contraire en train de sourire. Ces hommes ! C’était une pensée affectueuse. Sa bonne humeur persista jusqu’à ce qu’elle soit entrée.
Nynaeve était perchée à l’extrême bord de la couchette, se soutenant des deux mains, ses yeux essayant de se refermer tandis qu’elle surveillait Birgitte. Ses pieds étaient encore sales.
Elayne rangea la flèche de Birgitte dans un des placards, derrière des sacs grossiers de pois secs. Par chance, sa compagne ne tourna pas une seule fois son regard vers elle. Elle ne pensait pas que la vue de la flèche d’argent était ce dont Nynaeve avait besoin à ce moment. Seulement, de quoi avait-elle besoin ?
« Nynaeve, il est plus que temps de vous laver les pieds et de vous coucher. » Nynaeve oscilla dans sa direction, clignant des paupières somnolentes. « Mes pieds ? Comment ? Je dois la veiller. »
Bon, une étape à la fois. « Vos pieds, Nynaeve. Ils sont sales. Lavez-les. »