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« Si vous allez mettre cette robe, pourquoi la dissimuler ? » Birgitte entra et referma la porte derrière elle. « Vous êtes une femme. Pourquoi ne pas en être fière ?

— Si vous pensez que je ne devrais pas », répliqua Nynaeve d’une voix hésitante et elle laissa le châle glisser jusqu’à ses coudes, révélant la robe jumelle de celle de Birgitte. Elle se sentait pratiquement nue. « Je me disais… je me disais… » Agrippant d’une poigne ferme ses jupes de soie pour maintenir ses mains à ses côtés, elle tint son regard fixé sur sa compagne. Tout en sachant qu’elle portait un vêtement taillé exactement sur un modèle identique, c’était plus facile de cette façon.

Birgitte esquissa une grimace. « Et si je voulais que vous abaissiez encore d’un pouce le décolleté ? »

Nynaeve ouvrit la bouche, sa figure devenant aussi rouge que la robe, mais rien n’en sortit pendant un instant. Quand un son en sortit, elle donnait l’impression qu’on était en train de l’étrangler. « Il n’y a pas un pouce à enlever. Regardez la vôtre. Il n’y en a même pas le dixième ! »

Trois rapides enjambées menaçantes et Birgitte se courba légèrement pour placer son visage juste en face de celui de Nynaeve. « Et si je déclarais que je veux que vous vous débarrassiez de ce pouce ? répliqua-t-elle d’une voix grondante en montrant les dents. Et si je voulais vous peindre la figure pour que Luca puisse avoir son bouffon ? Et si je vous l’ôtais complètement, cette robe, et vous peignais de la tête aux pieds ? Une belle cible que vous seriez, alors. Tous les hommes à vingt lieues à la ronde viendraient voir. »

La bouche de Nynaeve remua mais, cette fois, pas un son n’en jaillit. Elle avait une envie folle de fermer les yeux ; peut-être que lorsqu’elle les rouvrirait, rien de tout ceci ne serait vrai.

Avec un hochement de tête dégoûté, Birgitte s’installa sur une des couchettes, un coude sur le genou et une expression sévère dans ses yeux bleus. « Il faut que cela cesse. Quand je vous regarde, vous tressaillez. Vous courez dans tous les sens pour être aux petits soins pour moi. Si je jette un coup d’œil vers un tabouret, vous allez en chercher un. Si je m’humecte les lèvres, vous mettez une coupe de vin dans mes mains avant que je sache que j’ai soif. Vous me laveriez le dos et m’enfileriez mes pantoufles si je vous laissais faire. Je ne suis ni un monstre, ni un invalide, ni un enfant, Nynaeve.

— J’essaie seulement de compenser… », commença-t-elle timidement et elle sursauta comme son vis-à-vis poussait un rugissement.

« Compenser ? Vous tentez de me diminuer !

— Non. Non, ce n’est pas cela, franchement. Je suis cause de…

— Vous endossez la responsabilité de mes actes, l’interrompit Birgitte avec véhémence. C’est moi qui ai choisi de vous parler dans le Tel’aran’rhiod. J’ai choisi, moi, de vous aider. J’ai choisi, moi, de traquer Moghedien. Et j’ai choisi, moi, de vous emmener avec moi. Moi-même ! Pas vous, Nynaeve, moi ! Je n’étais pas votre marionnette, votre chien de chasse à ce moment-là et je ne le serai pas maintenant. »

Nynaeve déglutit péniblement et serra ses jupes plus fort. Elle n’avait pas le droit d’éprouver de la colère envers cette jeune femme. Absolument aucun droit. Par contre, Birgitte en était parfaitement justifiée. « Vous avez agi sur ma demande. C’est ma faute si vous… si vous êtes ici. C’est entièrement ma faute !

— Ai-je parlé de faute ? Je n’en vois pas. Seuls les femmes et les hommes à l’esprit obtus s’en prennent à eux-mêmes alors qu’ils n’ont aucun motif d’être blâmés, et vous n’appartenez à aucune de ces catégories.

— C’est mon orgueil ridicule qui m’a incitée à croire que je pouvais de nouveau triompher de Moghedien et ma poltronnerie qui l’a laissée… qui l’a laissée… Si je n’avais pas eu tellement peur que je n’avais plus une goutte de salive, j’aurais peut-être réussi à réagir à temps.

— Une poltronne ? » Les yeux de Birgitte s’écarquillèrent, manifestement incrédules, et du mépris perça dans sa voix. « Vous ? Je vous croyais dotée d’assez de bon sens pour ne pas confondre peur et lâcheté. Vous auriez pu fuir le Tel’aran’rhiod quand Moghedien vous a libérée, mais vous êtes restée pour vous battre. Vous ne l’avez pas pu, donc ni faute ni blâme ne vous sont imputables. » Respirant à fond, elle se massa le front un instant, puis se pencha de nouveau en avant avec résolution. « Écoutez-moi bien, Nynaeve. Je n’éprouve aucun sentiment de culpabilité concernant ce qui vous a été infligé. J’y ai assisté, mais j’étais incapable de remuer un doigt. Moghedien vous aurait-elle nouée en deux ou vidée comme une pomme, je ne m’en sentirais toujours pas responsable. J’ai fait ce que j’ai pu quand je le pouvais. Et vous avez fait pareil.

— Ce n’était pas la même chose. » Nynaeve s’efforça de maîtriser l’emportement dans sa voix. « C’était par ma faute que vous étiez là-bas. Par ma faute que vous êtes ici. Si vous… » Elle s’arrêta de nouveau pour s’éclaircir la voix. « Si vous ratez la cible quand vous tirerez sur moi aujourd’hui, je veux que vous sachiez que je comprendrai.

— Je ne rate pas la cible que je vise, répliqua sèchement Birgitte, et ce que je vise ce ne sera pas vous. » Elle se mit à sortir d’un des placards des articles variés qu’elle déposa sur la petite table. Des flèches à moitié terminées, des hampes de bois lissées, des têtes de flèche en acier, un pot de terre contenant de la glu, une corde de belle qualité, des plumes d’oie grises pour l’empennage. Elle avait annoncé qu’elle fabriquerait aussi son arc, dès qu’elle en aurait la possibilité. Celui de Luca, elle le traitait de « branche criblée de nœuds arrachée à un arbre aux fibres torses par un imbécile aveugle au beau milieu de la nuit ». « J’avais de la sympathie pour vous, Nynaeve, reprit-elle en alignant chaque objet. Avec vos épines, verrues et le reste. Je n’en ai plus, telle que vous êtes à présent…

— Vous n’avez aucune raison d’éprouver de la sympathie pour moi maintenant », commenta Nynaeve d’un ton lamentable, mais Birgitte continua sans l’écouter et sans lever les yeux.

« … et je ne vous autoriserai pas à me rabaisser, à déprécier mes décisions, en prétendant en être responsable. J’ai eu peu de femmes comme amies, mais la plupart avaient un caractère de fantôme des neiges.

— Je souhaite que vous puissiez redevenir mon amie. » Au nom de la Lumière, qu’était-ce donc qu’un fantôme des neiges ? Un être appartenant à une autre Ère, probablement. « Je ne tenterais jamais de vous rabaisser, Birgitte. Seulement, je… »

Birgitte ne se préoccupa pas d’elle sauf pour hausser la voix. Son attention semblait entièrement concentrée sur ses hampes de flèche. « J’aimerais éprouver de nouveau de la sympathie pour vous, que ce soit réciproque ou non, mais je ne peux pas tant que vous ne redevenez pas vous-même. Je pourrais vivre avec vous pauvre pleurnicharde à la langue doucereuse si c’était ce que vous êtes. Je prends les gens comme ils sont, pas comme j’aimerais qu’ils soient, sinon je les laisse ; mais ce n’est pas ce que vous êtes et je n’accepte pas vos raisons pour jouer ce rôle-là. Bon. Clarine m’a raconté votre empoignade avec Cerandine. Maintenant je sais quelle méthode appliquer la prochaine fois que vous prétendrez que mes décisions sont les vôtres. » Elle brandit avec vigueur une longueur de frêne qui siffla dans les airs. « Je suis sûre que Latelle sera enchantée de fournir la baguette. »