L’œil vrai d’Uno se plissa – elle n’essaya pas de voir l’autre – et, au bout d’un instant, il hocha la tête. « Je me rappelle le visage. Je n’oublie jamais un sacré joli minois. Seulement les cheveux sont bougrement bien différents Nyna ?
— Nynaeve », corrigea-t-elle sèchement.
Il secoua la tête, la toisa de haut en bas et, avant qu’elle ait eu le temps de proférer un son, il lui avait saisi le bras et la traînait pratiquement vers l’entrée de l’enceinte. Les commis postés là reconnurent Nynaeve, bien sûr, et ces gaillards au nez cassé avancèrent en soupesant leurs gourdins. Elle les écarta d’un geste frénétique alors même qu’elle tirait d’un coup sec pour se libérer ; cela requit trois essais, et encore ce fut plutôt parce qu’il la laissa aller. Il avait une poigne de fer. Les commis aux gourdins hésitèrent puis regagnèrent leur place première quand ils virent Uno relâcher sa prise. Apparemment, ils savaient ce que Valan Luca préférerait qu’ils gardent.
« Qu’est-ce qui vous prend ? » s’exclama-t-elle avec autorité, mais Uno lui fit simplement signe de le suivre, surveillant qu’elle obtempérait sans plus que ralentir l’allure en traversant la foule qui attendait pour entrer. Il avait les jambes légèrement arquées et se déplaçait comme un homme davantage habitué à voyager à cheval qu’à marcher à pied. Ronchonnant entre ses dents, elle releva ses jupes et s’éloigna à grands pas à sa suite en direction de la ville.
Deux autres ménageries étaient installées non loin de là à l’abri d’enceintes de toile brune et, derrière elles, d’autres encore étaient disséminées au milieu des villages improvisés. Vraisemblablement le gouverneur, comme on appelait la femme que Nynaeve aurait appelée maire – bien que n’ayant jamais entendu parler d’une femme maire – avait décrété une distance de quatre cents toises, afin de protéger la ville au cas où l’un des animaux s’échapperait.
L’enseigne au-dessus du spectacle le plus proche proclamait « Mairin Gome » en vert et or flamboyants. Deux femmes étaient nettement visibles au-dessus de la pancarte, se tenant à une corde pendant d’un haut portique qui ne s’était pas trouvé là quand les toiles de Luca avaient été érigées. Manifestement, les chevaux-sangliers se dressant assez haut pour être vus avaient fait école. Les acrobates se contorsionnaient dans des postures qui rappelèrent non sans malaise à Nynaeve les inventions de Moghedien et réussissaient même vaille que vaille à se maintenir à l’horizontale de chaque côté de la corde dans la figure de gymnastique appelée « l’arbre droit » ou « le poirier ». La foule attendant impatiemment devant l’enseigne de Maîtresse Gome était presque aussi compacte que celle devant chez Luca. Aucun des autres spectacles n’avait quelque chose de visible pour autant qu’elle pouvait le constater, et leurs spectateurs formaient des groupes beaucoup plus petits.
Uno refusa de répondre à ses questions ou de dire un mot ou de lui adresser plus que de sinistres coups d’œil sévères jusqu’à ce qu’ils soient dégagés de la foule de gens et sur une voie charretière en terre battue. « Ce que je suis fichtrement en train de tenter, grommela-t-il alors, c’est de vous emmener dans un endroit où nous pourrons fichtrement parler sans que vous soyez déchiquetée en sacrés petits morceaux par de fichus gens voulant baiser votre sacré ourlet quand ils découvriront que vous connaissez le Seigneur Dragon. » Il n’y avait pas une âme à trente pas, mais il jeta néanmoins un coup d’œil à la ronde pour détecter si quelqu’un pourrait entendre. « Sang et cendres, femme ! Ne savez-vous pas ce que sont ces fichues têtes de chèvre ? La moitié d’entre eux croient que le Créateur bavarde avec lui tous les soirs pendant qu’ils prennent leur sacré dîner et l’autre moitié que c’est lui le sacré Créateur !
— Je vous remercierai de modérer votre langage, Maître Uno. Je vous remercierai aussi de ralentir. Nous ne sommes pas en train de disputer une course à pied. Où allez-vous et pourquoi devrais-je avancer d’un pas de plus avec vous ? »
Il tourna son œil vers elle, avec un gloussement de rire sarcastique. « Oh, je me souviens bien de vous. Celle avec la fich… la langue bien pendue. Ragan pensait que vous étiez capable d’écorcher et de dépecer un sacr… un taureau à dix pas avec votre langue. Chaena et Nangu estimaient que c’était à cinquante pas. » Il raccourcit du moins ses enjambées.
Nynaeve s’arrêta net. « Où et pourquoi ?
— En ville. » Il ne s’arrêta pas. Il continua à avancer, agitant la main pour qu’elle suive. « Je ne sais pas ce que vous fabriquez fichtre… ce que vous fabriquez ici, mais je me souviens que vous étiez en cheville avec cette femme bleue. »
Récriminant entre ses dents, elle rassembla ses jupes et se hâta de nouveau à sa suite ; c’était la seule manière d’entendre. Il continuait à parler comme si elle s’était trouvée tout le temps à côté de lui. « Cet endroit-ci n’est sacrém… pas pour vous. Je peux rassembler assez de pécune pour vous amener à Tear, je pense. D’après les rumeurs, c’est là qu’est le Seigneur Dragon. » De nouveau, il regarda autour de lui avec méfiance. « À moins que vous ne préfériez aller dans l’île. » Il devait penser à Tar Valon. « Il y a de sacr… il y a de curieuses rumeurs qui traînent à ce sujet-là aussi. Par la Paix, qu’est-ce qui ne se dit pas ! » Il venait d’un pays qui n’avait pas connu la paix depuis trois mille ans ; les Shienarans se servaient de ce mot aussi bien comme talisman que comme juron. « On raconte que la vieille Amyrlin a été déposée. Peut-être exécutée. Certains prétendent qu’on s’est battu et qu’on a brûlé toute cette sac… » Il s’interrompit pour aspirer à fond et esquisser une affreuse grimace. « … la ville entière. »
Tout en marchant à côté de lui, elle l’examina avec stupeur. Elle ne l’avait pas vu depuis près d’un an, n’avait jamais échangé plus de deux mots avec lui et pourtant il… Pourquoi les hommes s’imaginent-ils toujours qu’une femme a besoin qu’un homme prenne soin d’elle ? Les hommes ne sont même pas capables de lacer leur chemise sans l’aide d’une femme ! « Nous nous débrouillons fort bien comme ça, merci. À moins que vous ne sachiez quand un bateau marchand qui descend le fleuve fera halte ici.
— Nous ? Est-ce que la Bleue est avec vous, ou la Brune ? » Ce devait être Moiraine et Vérine. On ne pouvait pas le nier, il était prudent.
« Non. Vous rappelez-vous Elayne ? » Il eut un sec hochement de tête, et elle fut saisie d’une impulsion espiègle ; rien ne semblait pouvoir ébranler cet homme et il comptait de toute évidence se charger juste de sa sécurité. « Vous venez de la revoir à l’instant. Vous avez dit qu’elle avait » – elle prit une intonation bourrue à l’imitation de la sienne – « un air de sacrée reine. »
Il trébucha d’une manière qui la remplit de satisfaction et jeta à la ronde un coup d’œil si farouche que même deux Blancs Manteaux passant par-là poussèrent leurs chevaux à décrire un large détour, bien que s’efforçant naturellement de feindre que ce n’était pas à cause de lui. « Elle ? grommela-t-il d’un ton incrédule, mais ses cheveux étaient aussi noirs que des plumes de corbeau… » Il eut un bref regard vers les siens et, la minute d’après, il recommençait à arpenter le chemin de terre, parlant entre ses dents à moitié pour lui-même. « Cette bougresse est fille d’une reine. Une sacrée reine ! Montrer ses foutues jambes comme ça. » Nynaeve hochait la tête en signe d’acquiescement. Jusqu’à ce qu’il ajoute : « Vous sacrés gens du sud vous êtes sacrément bizarres ! Pas une fichue once de décence ! » Il avait beau jeu de parler. Les Shienarans s’habillaient peut-être convenablement, mais elle rougissait encore en se rappelant qu’au Shienar les hommes et les femmes se baignaient ensemble le plus souvent et ne s’en formalisent pas plus que de manger à la même table.