« Votre mère ne vous a-t-elle jamais appris à vous exprimer de façon correcte, mon garçon ? » Son œil vrai la dévisagea avec une expression presque aussi sinistre que l’œil peint et il eut un mouvement des épaules. À Fal Dara, lui et tous les autres l’avaient traitée comme étant de haute naissance, ou ce qui en approchait. Certes, c’était difficile de se donner des airs de Dame noble dans cette robe et avec ces cheveux d’une teinte dont la nature ne s’était jamais mêlée. Elle drapa plus étroitement son châle et croisa les bras pour le maintenir en place. La laine grise était terriblement inconfortable dans cette chaleur sèche et elle-même ne se sentait nullement très sèche ; elle n’avait jamais entendu parler de quelqu’un qui soit mort à force de transpirer, mais elle se dit qu’elle risquait bien d’être la première. « Qu’est-ce qui vous amène ici, Uno ? »
Il regarda autour de lui avant de répondre. Non pas que ce fût nécessaire ; il y avait peu de circulation sur ce chemin de terre – un chariot tiré par des bœufs de temps en temps, quelques personnes en habits de paysan ou en vêtements plus grossiers, ici et là un homme à cheval – et nul ne semblait désireux d’approcher Uno plus près que nécessaire. Il avait l’apparence d’un homme prêt à vous couper la gorge si la lubie l’en prenait. « La Bleue nous a donné un nom dans Jehannah et nous a dit d’attendre là-bas jusqu’à ce qu’elle envoie ses instructions, mais la femme de Jehannah était morte et enterrée quand nous sommes arrivés. Une femme âgée. Morte dans son sommeil, et personne dans sa parentèle ne connaissait le nom de la Bleue. C’est alors que Masema a commencé à parler aux gens et… Ma foi, cela ne servait à rien d’attendre là-bas des ordres qui ne nous seraient jamais communiqués s’ils arrivaient. Nous restons auprès de Masema parce qu’il nous glisse assez de quoi subsister, bien qu’aucun de nous à part Bartu et Nengar n’écoute ses divagations. » Le chignon grisonnant se balança comme il secouait la tête avec irritation.
Nynaeve s’avisa soudain qu’il n’y avait pas un traître mot malsonnant dans ce discours. Il donnait l’impression d’être sur le point d’avaler sa langue. « Peut-être que si vous ne juriez que de temps en temps ? » Elle soupira. « Peut-être une fois toutes les deux phrases ? » Uno lui sourit avec une telle gratitude qu’elle en aurait levé les bras au ciel dans son exaspération. « Comment se fait-il que Masema a de l’argent alors que vous autres n’en avez pas ? » Elle se rappelait Masema : un homme brun hargneux qui n’aimait rien ni personne.
« Voyons, c’est lui le sacré Prophète qu’ils viennent tous entendre. Cela vous plairait-il de le rencontrer ? » Il avait l’air de compter ses phrases. Nynaeve respira à fond ; Uno allait prendre son injonction au pied de la lettre. « Il vous trouverait peut-être un sacré bateau, si vous en voulez un. Au Ghealdan, ce que veut le Prophète, le Prophète l’obtient généralement. Non, il l’obtient fichtrement toujours à la fin des fins, d’une manière ou d’une autre. C’était un bon guerrier, mais qui aurait jamais imaginé qu’il tournerait comme ça ? » Son regard soucieux engloba tous les villages rudimentaires et les gens, même les spectacles itinérants et la ville qui était devant eux.
Nynaeve hésita. Le Prophète redouté, qui rameutait la populace et déclenchait des émeutes, c’était Masema ? Pourtant il prêchait bien la venue du Dragon Réincarné. Ils étaient presque à la porte de la ville, et du temps restait encore avant qu’elle soit obligée de rester debout et de laisser Birgitte tirer des flèches sur elle. Luca avait été plus que déçu qu’elle insiste pour être appelée Maerion. Si Masema pouvait vraiment trouver un bateau en route vers l’aval… Aujourd’hui, peut-être. D’autre part, il y avait les émeutes. Si la rumeur les décuplait, alors pas plus que des centaines de gens étaient morts dans les bourgs et les villes plus loin dans le nord. Pas plus que des centaines.
« Veillez seulement à ne pas lui rappeler que vous avez un rapport quelconque avec cette sacrée île », reprit Uno en l’examinant d’un air pensif. Maintenant qu’elle y réfléchissait, elle se rendit compte qu’il ne connaissait très probablement pas quelles étaient ses relations exactes avec Tar Valon.
Des femmes se rendaient là-bas sans devenir Aes Sedai, somme toute, pour chercher de l’aide ou des conseils. Il était conscient qu’elle avait un lien quelconque mais sans plus. « Masema n’est pas plus bienveillant envers les femmes de là-bas que ne le sont les Blancs Manteaux. Si vous gardez sacrément bouche close à ce sujet, il y a des chances qu’il passe là-dessus. Pour quelqu’un qui vient du même village que le Seigneur Dragon, Masema ordonnera sans doute qu’un fichu bateau soit construit. »
La foule était plus dense à la porte de la cité flanquée de tours grises trapues, des hommes et des femmes entrant ou sortant en flot continu, à pied et à cheval, habillés diversement depuis des haillons jusqu’à des surcots et des robes en soie. La porte elle-même, épaisse et bardée de fer, restait ouverte sous la garde d’une douzaine de lanciers en tuniques recouvertes d’écailles et coiffés de casques ronds à bord plat. À la vérité, les gardes prêtaient plus d’attention aux Blancs Manteaux en nombre deux fois moindre flânant à proximité qu’à autre chose. C’était les hommes en surcot blanc de neige et haubert d’acier étincelant qui surveillaient l’écoulement de la circulation.
« Est-ce que les Blancs Manteaux causent beaucoup d’ennuis ? » questionna-t-elle à voix basse.
Uno plissa les lèvres comme s’il allait cracher, lui jeta un coup d’œil et y renonça. « Où est-ce qu’ils n’en causent sacrément pas ? Il y avait une femme avec une de ces attractions itinérantes qui exécutait des tours, de l’escamotage. Voilà quatre jours, une bande de têtes de mouton aux tripes de pigeon a démoli la baraque. » Valan Luca s’était bien abstenu de mentionner ça ! « Par la Paix ! Ce qu’ils voulaient, c’était la femme. Prétendaient qu’elle était une… » – il regarda d’un œil torve les gens qui passaient précipitamment et baissa la voix – « … Aes Sedai. Et une Amie du Ténébreux. Lui ont cassé son sacré cou en l’entraînant vers une corde, à ce que j’ai entendu dire, mais ils ont quand même pendu le cadavre. Masema a fait décapiter les meneurs, mais c’est les Blancs Manteaux qui avaient excité la populace. » L’expression menaçante de son œil vivant allait de pair avec celle de l’œil rouge peint sur son cache. « Il y a eu beaucoup trop de fichues pendaisons et décapitations, si vous voulez sacrément que je vous donne mon avis. Ce sacré Masema ne vaut pas mieux que ces sacrés Blancs Manteaux quand il s’agit de trouver un Ami du Ténébreux sous chaque fichu caillou.
— Une fois toutes les deux phrases », murmura-t-elle – et son compagnon rougit pour de bon.
« Je ne sais que décider, reprit-il avec humeur. Peux pas vous emmener là. C’est moitié fête moitié émeute, avec un coupe-bourse tous les trois pas et une femme en danger une fois la nuit tombée. » Il paraissait plus scandalisé par cette dernière éventualité que par le reste ; au Shienar, une femme ne courait de risques nulle part n’importe quand – à l’exception des Trollocs et des Myrddraals, bien entendu – et tout homme était prêt à mourir pour y veiller. « Pas prudent. Bon, je vous raccompagne. Quand j’aurai trouvé un moyen, je viendrai vous chercher. »
Cela régla la question pour Nynaeve. Dégageant son bras avant qu’il le harponne solidement, elle pressa le pas en direction des portes. « En route, Uno, et ne lambinez pas. Si vous traînez, je vous laisserai derrière. » Il la rattrapa, récriminant entre ses dents contre l’entêtement des femmes. Une fois qu’elle eut compris que tel était le sujet de ses propos et qu’évidemment il ne pensait pas que son injonction concernant les jurons tenait quand il se parlait à lui-même, elle cessa d’écouter.