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Cela était fortement synonyme de troubles. Tout le monde savait que la Tour entretenait des alliances, des fils attachés à des trônes ainsi qu’à de puissants seigneurs et dames. Avec une nouvelle Amyrlin promue de cette façon, certains voudraient sûrement tenter de tester si les Aes Sedai se montraient toujours aussi vigilantes. Et une fois que cet homme dans Tear aurait réprimé la moindre opposition – non pas qu’il y en ait vraisemblablement beaucoup s’il était maître de la Pierre – il se mettrait en marche, contre l’Illian ou le Cairhien. La question était : avec quelle rapidité pouvait-il passer à l’action ? Des armées se rassembleraient-elles contre lui ou autour de lui ? Il devait être le vrai Dragon Réincarné, mais les Maisons se rangeraient aussi bien d’un côté que de l’autre, et le peuple aussi. Et si des querelles mesquines se déclenchaient parce que la Tour…

« Vieil imbécile », marmotta-t-il. S’apercevant du sursaut de Barim, il ajouta : « Pas vous. Un autre vieil imbécile. » Rien de tout cela ne le concernait plus. Sauf pour choisir de quel côté se tournerait la Maison Bryne, le moment venu. Non pas que personne s’en soucierait, sauf pour décider de l’attaquer ou non. Bryne n’avait jamais été une Maison puissante, ni grande.

« Heu, mon Seigneur ? » Barim jeta un coup d’œil aux hommes qui attendaient avec leurs chevaux. « Pensez-vous que vous pourriez avoir besoin de moi, mon Seigneur ? »

Sans même demander où ni pourquoi. Il n’était pas le seul que lassait la vie à la campagne. « Rejoignez-nous quand vous aurez réuni votre équipement. Pour commencer, nous suivrons la route des Quatre Rois en direction du sud. » Barim salua et s’éloigna avec précipitation, entraînant son cheval à sa suite.

S’installant sur sa selle, Bryne balança sans un mot son bras en avant et les hommes se rangèrent derrière lui en colonne par deux qui descendit l’allée bordée de chênes. Il avait l’intention d’obtenir des réponses. Serait-il obligé de saisir cette Mara par la peau du cou et de la secouer, il aurait ses réponses.

La Haute Dame Alteima se détendit quand les grilles du Palais Royal d’Andor s’ouvrirent et que sa voiture entra. Elle n’avait pas été certaine qu’elles s’ouvriraient. Il avait fallu vraiment longtemps pour qu’une note écrite soit transmise à l’intérieur et plus longtemps encore pour obtenir une réponse. Sa femme de chambre, une mince jeune fille engagée ici à Caemlyn, ouvrait de grands yeux et tout juste si elle ne sautait pas d’excitation sur le siège en face d’elle à l’idée de pénétrer dans le palais.

Ouvrant d’un coup sec son éventail, Alteima essaya de se rafraîchir. On était encore loin du milieu du jour ; la chaleur augmenterait encore. Et dire qu’elle avait toujours pensé que l’Andor était un pays où régnait la fraîcheur. Une dernière fois, elle passa précipitamment en revue ce qu’elle avait l’intention de dire. Elle était jolie femme – elle connaissait parfaitement à quel degré — avec de grands yeux bruns qui induisaient par erreur certains à la croire innocente, voire inoffensive. Elle savait qu’elle n’était rien de tout cela, mais cela lui convenait fort bien que d’autres se l’imaginent. Surtout ici, aujourd’hui. Cette voiture avait presque épuisé ce qui restait de l’or qu’elle avait réussi à emporter quand elle avait fui Tear. Si elle voulait rétablir sa situation, elle aurait besoin d’amis puissants et il n’y avait pas plus puissant en Andor que la femme qu’elle allait voir.

La voiture s’immobilisa près d’une fontaine dans une cour entourée de colonnes, et un serviteur en livrée rouge et blanche se précipita pour ouvrir la porte. Alteima ne jeta qu’un coup d’œil à la cour et au serviteur : son esprit était absorbé par l’entrevue imminente. Des cheveux noirs dévalaient jusqu’au milieu de son dos, sortant d’un béguin ajusté orné de semences de perles, et des perles encore bordaient les plis minuscules de sa robe à col montant en soie vert d’eau. Elle avait rencontré Morgase une fois, brièvement, cinq ans auparavant lors d’une visite officielle ; une femme qui rayonnait de puissance, aussi réservée et majestueuse qu’on l’attend-d’une reine, et aussi convenable à la façon andorane. Autrement dit collet monté. Les rumeurs circulant en ville qui disaient qu’elle avait un amant – un homme guère aimé, semblait-il – ne s’accordaient pas avec ce souvenir, bien sûr. Mais d’après, ce qu’Alteima se rappelait, l’allure cérémonieuse de la robe – et la haute encolure – devrait plaire à Morgase.

Dès que les escarpins d’Alteima se furent fermement posés sur les dalles, la femme de chambre, Cara, sauta à terre et commença à s’empresser de s’assurer que les plis de la robe tombaient bien. Jusqu’à ce qu’Alteima referme son éventail et en frappe le poignet de la jeune fille : une cour n’était pas l’endroit pour s’occuper de ça. Cara – quel nom ridicule – eut un mouvement de recul, serrant son poignet avec un air ulcéré et des larmes qui lui montaient aux yeux.

Alteima pinça les lèvres avec irritation. Cette fille ne savait même pas comment prendre un léger blâme. Elle s’était fait des illusions : cette fille ne convenait pas ; elle manquait trop visiblement d’expérience. Seulement une dame se doit d’avoir une femme de chambre, surtout si elle veut se différencier de la masse des réfugiés en Andor. Elle avait vu des hommes et des femmes travaillant durement au soleil, même mendiant dans les rues, tout en portant les restes des vêtements de nobles cairhienins. Elle avait l’impression d’en avoir reconnu un ou deux. Peut-être pourrait-elle en engager à son service ; qui mieux qu’une dame peut connaître les obligations de la femme de chambre d’une dame ? Et s’ils en étaient réduits à travailler de leurs mains, ils bondiraient sur l’occasion. Ce serait amusant d’avoir une ancienne « amie » comme servante. Trop tard pour aujourd’hui, toutefois. Et une servante inexpérimentée, une fille du pays, signalait un peu trop clairement qu’Alteima était au bout de ses ressources, qu’elle-même possédait à peine plus que ces mendiants.

Elle affecta une mine de gentillesse inquiète. « Vous ai-je fait mal, Cara ? demanda-t-elle d’une voix charmante. Restez ici dans la voiture et massez votre poignet. Je suis certaine que quelqu’un vous apportera de l’eau fraîche à boire. » La gratitude spontanée peinte sur le visage de la jeune fille était stupéfiante.

Les valets en livrée, bien stylés, regardaient dans le vide. Toutefois, l’histoire de la bonté d’Alteima se répandrait, si elle connaissait quelque chose sur les domestiques.

Un grand jeune homme se présenta devant elle dans la tunique rouge à collet blanc et la cuirasse brillante de la Garde de la Reine, s’inclinant une main sur la poignée de son épée. « Je suis le lieutenant de la Garde Tallanvor, Haute Dame. Si vous voulez venir avec moi, je vous escorterai jusqu’à la Reine Morgase. » Il lui offrit le bras, qu’elle prit, mais à part cela elle avait à peine conscience de sa présence. Elle ne s’intéressait aux soldats que s’ils étaient généraux et seigneurs. Tandis qu’il la guidait par de larges couloirs qui semblaient pleins d’hommes et de femmes en livrée qui se hâtaient – ils avaient soin de ne pas entraver sa marche, bien sûr – elle examinait sans en avoir l’air les belles tentures murales, les coffres et armoires incrustés d’ivoire, les coupes et les vases en or ou argent ciselé, ou la mince porcelaine du Peuple de la Mer. Le Palais Royal n’affichait pas autant de richesses que la Pierre de Tear, mais l’Andor était néanmoins un pays prospère, peut-être aussi fortuné que le Tear. Un seigneur âgé lui conviendrait fort bien, malléable pour une femme encore jeune, peut-être légèrement débile et infirme. Avec de vastes domaines. Ce serait un commencement, pendant qu’elle déterminerait avec précision où se trouvaient les fils du pouvoir en Andor. Quelques mots échangés avec Morgase plusieurs années auparavant n’étaient pas grand-chose en matière d’introduction, mais elle avait ce qu’une souveraine puissante doit désirer et dont elle doit avoir besoin. Des renseignements.