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« Que la Paix favorise le Seigneur Dragon, fut la réponse, et que sa Lumière nous illumine tous. » Nynaeve eut un sursaut. Il n’y avait pas le moindre doute sur le sens de sa phrase ; le Seigneur Dragon était la source de la Lumière. Et il avait le toupet d’accuser les autres de blasphème ! « Êtes-vous enfin venus à la Lumière ?

— Nous marchons dans la Lumière, répliqua prudemment Ragan. Comme toujours. » Uno garda le silence, le visage impénétrable.

Une patience excédée se peignit curieusement sur les traits rigides de Masema. « Le chemin vers la Lumière ne passe que par le Seigneur Dragon. Vous verrez à la fin le chemin et la vérité, car vous avez vu le Seigneur Dragon et seuls ceux dont l’âme a été engloutie dans l’Ombre peuvent voir et ne pas croire. Tel n’est pas votre cas. Vous croirez. »

En dépit de la chaleur et du châle de laine, la chair de poule envahit les bras de Nynaeve. La voix de cet homme vibrait d’une conviction totale et à pareille proximité elle distinguait dans ses yeux presque noirs une lueur confinant à la folie. Il la toisa de ces yeux et elle raidit ses genoux. À côté de lui, le Blanc Manteau le plus féroce qu’elle avait jamais rencontré paraissait un agneau. Ces gaillards dans l’allée n’étaient qu’une pâle imitation de leur maître.

« Vous, femme. Êtes-vous prête à venir à la Lumière du Seigneur Dragon, en abandonnant le péché et la chair ?

— Je marche dans la Lumière de mon mieux. » Elle était irritée de se retrouver parlant avec autant de prudence que Ragan. Le péché ? Pour qui se prenait-il ?

« Vous vous préoccupez trop de la chair. » Le regard dont Masema balaya sa robe rouge et le châle l’enveloppant étroitement était cinglant.

« Et qu’entendez-vous par là ? » L’œil d’Uno s’écarquilla de stupeur et Ragan esquissa de petits gestes pour l’inviter à se taire, cependant elle aurait pu aussi bien prendre son vol que garder le silence. « Croyez-vous avoir le droit de me dire comment m’habiller ? » Avant même de se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle détacha le châle et l’enroula autour de ses coudes ; il était vraiment beaucoup trop chaud, d’ailleurs. « Aucun homme n’a ce droit, ni envers moi ni envers aucune autre femme ! Si je choisissais d’aller nue, cela ne vous concernerait absolument pas ! »

Masema contempla sa poitrine pendant un instant – pas même un brin d’admiration n’éclaira ses yeux enfoncés, seulement un mépris définitif – puis releva le regard vers son visage. L’œil réel d’Uno et le peint formaient une paire parfaite, foudroyant le vide, et Ragan tiqua, sûrement murmurant quelque chose en son for intérieur.

Nynaeve avala sa salive. Voilà ce qu’elle appelait garder sa langue. Pour la première fois de sa vie peut-être, elle regretta sincèrement d’avoir dit ce qu’elle pensait avant de réfléchir. Si cet homme pouvait ordonner qu’on tranche des mains, ordonner qu’on pende des hommes avec seulement un ridicule semblant de procès, de quoi n’était-il pas capable ? Elle pensa être suffisamment en colère pour canaliser.

Mais si elle canalisait… Si Moghedien ou des Sœurs Noires se trouvaient réellement dans Samara… Par contre, si je ne canalise pas… ! Elle mourait d’envie de se draper de nouveau dans le châle, jusqu’au menton. Mais pas avec lui qui la dévisageait. Quelque chose dans sa tête lui cria de ne pas être complètement stupide – il n’y a que les hommes qui laissent l’orgueil l’emporter sur le bon sens – n’empêche, elle opposa à Masema un regard de défi, quand bien même elle dut se retenir d’avaler de nouveau sa salive.

La lèvre de Masema se retroussa dédaigneusement. « Ces vêtements-là sont portés pour séduire les hommes et pour nulle autre raison. » Elle ne comprenait pas comment sa voix pouvait être aussi ardente et glaciale à la fois. « Les pensées de la chair détournent l’esprit du Seigneur Dragon et de la Lumière. J’ai envisagé d’interdire les robes qui détournent les yeux des hommes et leur esprit. Que les femmes qui perdent du temps à attirer les hommes et que les hommes qui attirent les femmes soient flagellés jusqu’à ce qu’ils sachent que la joie ne peut résider que dans la parfaite contemplation du Seigneur Dragon et de la Lumière. » Il ne la regardait plus vraiment. Ce brûlant regard sombre voyait à travers elle, quelque chose de distant. « Que les tavernes et les lieux où se vendent des boissons fortes, et tous les endroits qui écartent de cette contemplation parfaite, soient fermés et brûlés de fond en comble. J’ai fréquenté ces lieux dans mes jours de péché, mais à présent je le regrette du fond du cœur, comme tous devraient regretter leurs transgressions. Il n’y a que le Seigneur Dragon et la Lumière ! Tout le reste n’est qu’illusion, un piège tendu par l’Ombre !

— Voici Nynaeve al’Meara, dit vivement Uno à sa première pause pour reprendre haleine. Du Champ d’Emond, dans les Deux Rivières, d’où vient le Seigneur Dragon. » La tête de Masema se dirigea lentement vers le borgne et Nynaeve saisit vivement cette occasion de s’envelopper dans le châle comme auparavant. « Elle était à Fal Dara avec le Seigneur Dragon, et à Falme. Le Seigneur Dragon l’a secourue à Falme. Le Seigneur Dragon tient à elle comme à une mère. »

À un autre moment elle lui aurait décoché quelques mots choisis et peut-être une bonne claque sur l’oreille. Rand ne l’avait pas sauvée – à proprement parler, en tout cas – et elle n’avait qu’une poignée d’années de plus que lui. Une mère, vraiment ! Masema se retourna vers elle. La flamme ardente qui avait brûlé dans ses yeux auparavant n’était rien à côté de ce qu’il y avait maintenant. Ils rayonnaient presque.

« Nynaeve. Oui. » Sa voix s’anima. « Oui ! Je me rappelle votre nom et votre visage. Bénie soyez-vous entre les autres femmes, Nynaeve al’Meara, aucune plus que vous à part la bienheureuse mère du Seigneur Dragon elle-même, car vous avez regardé grandir le Seigneur Dragon. Vous vous êtes occupée du Seigneur Dragon enfant. » Il lui saisit les bras, ses doigts durs s’enfonçant douloureusement, mais il n’en sembla pas conscient. « Vous parlerez aux foules de l’enfance du Dragon, de ses premières paroles de sagesse, des miracles qui l’ont accompagné. La Lumière vous a envoyée ici pour servir le Seigneur Dragon. »

Elle ne savait pas trop quoi dire. Il n’y avait jamais eu de miracles autour de Rand dont elle ait été témoin de ses propres yeux. Elle avait entendu parler de choses, dans Tear, mais on ne pouvait guère qualifier de miracles ce que cause un ta’veren. Pas vraiment. Même ce qui s’était passé à Falme avait une explication rationnelle. En quelque sorte. Quant aux paroles de sagesse, les premières qu’elle avait entendues de sa part avaient été une promesse fervente de ne plus jamais lancer de cailloux sur quiconque, offerte après qu’elle avait fessé son jeune postérieur pour l’avoir fait. Elle ne croyait pas avoir entendu depuis d’autre mot qu’elle pouvait qualifier de sage. En tout cas, Rand aurait-il proféré de sages conseils depuis son berceau, des comètes auraient-elles passé dans le ciel nocturne et des apparitions se seraient-elles manifestées en plein jour qu’elle ne serait quand même pas restée avec ce fou.

« Je dois descendre le fleuve, dit-elle avec circonspection. Pour le rejoindre. Le Seigneur Dragon. » Ce nom lui brûlait la langue, si vite après la promesse qu’elle s’était faite, mais Rand n’était apparemment jamais rien d’aussi simple que « lui » en présence du Prophète. Je suis seulement raisonnable. Voilà tout. “L’homme est un chêne, la femme un saule”, selon le dicton. Le chêne lutte contre la tempête et est brisé, tandis que le saule se courbe quand il y est obligé et survit. Ce qui n’impliquait pas qu’elle doive aimer se courber. « Il… le Seigneur Dragon… se trouve à Tear. Le Seigneur Dragon m’a convoquée là-bas.