Toutefois, la curiosité la poussa à dire : « Compte-t-il vraiment essayer d’empêcher les hommes et les femmes de se regarder ? Que croit-il qui arrivera s’il n’y a plus de mariages, plus d’enfants ? Va-t-il ensuite interdire de cultiver la terre, de tisser ou de fabriquer des souliers pour qu’on ait le temps de penser à Rand al’Thor ? » Elle avait prononcé son nom à dessein. Ces deux-là l’appelaient « le Seigneur Dragon » à tout bout de champ presque autant que Masema. « Écoutez-moi. S’il tente de dire aux femmes comment s’habiller, il déclenchera une émeute. Contre lui. » Samara devait avoir un conseil quelconque dans le genre du Cercle des Femmes – la plupart des endroits en avaient, même s’ils les appelaient autrement, même quand ce n’était pas une organisation officielle ; il y avait certaines choses dont les hommes n’avaient pas le bon sens de s’occuper – et bien sûr ils pouvaient adresser des remontrances aux femmes parce qu’elles portaient des vêtements peu appropriés et ils ne s’en privaient pas, mais ce n’est pas comme quand un homme s’en mêle. Les femmes ne s’immisçaient pas dans les affaires des hommes – oui, pas plus que nécessaire – et les hommes ne devraient pas intervenir dans celles des femmes. « Et je suppose que les hommes ne réagiront pas autrement s’il cherche à fermer les tavernes et autres établissements. Je n’ai encore jamais rencontré d’homme qui ne s’endormirait pas à force de pleurer s’il ne pouvait pas mettre le nez de temps en temps dans une moque de bière.
— Peut-être qu’il le fera, répliqua Ragan, et peut-être que non. Parfois il ordonne des choses et parfois il oublie, ou en tout cas les repousse à plus tard du fait qu’autre chose de plus important se présente. Vous seriez surprise, ajouta-t-il d’un ton caustique, de ce que ses partisans acceptent de lui sans une plainte. » Lui et Uno l’encadraient, elle s’en aperçut, et observaient avec méfiance les autres passants dans la rue. Même à ses propres yeux, les deux semblaient prêts à tirer l’épée à la moindre provocation. S’ils songeaient réellement à suivre à la lettre les instructions de Masema, ils auraient une surprise.
« Il n’est pas contre le sacré mariage », grommela Uno en dardant un tel regard sur un marchand ambulant vendant des pâtés de viande sur un plateau que le bonhomme tourna les talons et partit en courant sans prendre les pièces de deux femmes qui avaient des pâtés dans les mains. « Vous avez de la chance qu’il ne se soit pas rappelé que vous n’êtes pas mariée, sans quoi il vous aurait expédiée au Seigneur Dragon avec un mari. Parfois, il rassemble trois ou quatre cents hommes célibataires et autant de femmes, et il les unit fichtrement bien par les liens du mariage. La plupart ne s’étaient jamais vus avant ce jour-là. Si les culs terreux aux tripes de pigeon ne se plaignent fichtrement pas de ça, vous imaginez-vous qu’ils vont ouvrir leur fichu bec à propos d’ale ? »
Ragan murmura entre ses dents, mais elle en comprit assez pour plisser les yeux. « Il y a un homme qui ne connaît pas la sacrée chance qu’il a. » Voilà ce qu’il avait dit. Il ne remarqua même pas le regard foudroyant de Nynaeve. Il était trop occupé à scruter la rue, aux aguets pour contrer quiconque voudrait déguerpir en l’emportant dans un sac, elle Nynaeve tel un porcelet. Elle fut à moitié tentée d’enlever le châle et de le jeter. Il ne parut pas non plus entendre son reniflement de dédain. Les hommes savent être sourds et aveugles d’insupportable façon quand cela les arrange.
« Du moins n’a-t-il pas cherché à voler mes bijoux, dit-elle. Qui était cette idiote qui lui a donné les siens ? » Elle ne pouvait pas être douée de beaucoup de bon sens si elle était devenue une des disciples de Masema.
« C’était Alliandre, répliqua Uno, Bénie de la Lumière, Reine de ce sacré Ghealdan. Et une douzaine encore de titres, selon la mode que vous avez, vous les gens du sud, de les accumuler à la queue leu leu. »
Nynaeve se heurta l’orteil sur un pavé et manqua tomber. « Alors voilà comment il s’y prend, s’exclama-t-elle en se secouant pour se dégager de leurs mains secourables. Si la souveraine est assez sotte pour l’écouter, pas étonnant qu’il puisse faire ce qu’il veut.
— Pas une sotte, rétorqua sèchement Uno en lui jetant un coup d’œil réprobateur avant de recommencer à surveiller la rue. Une femme pleine de sagesse. Quand vous vous retrouvez à califourchon sur un bougre de cheval sauvage, vous le laissez sacrément galoper dans la fichue direction où il va, si vous êtes assez maligne pour verser de l’eau en vous servant d’une sacrée botte. Vous jugez que c’est une sotte parce que Masema a pris ses bagues ? Elle est fichtrement assez intelligente pour savoir qu’il en demanderait davantage si elle cessait de porter des bijoux quand elle vient le voir. La première fois, c’est lui qui est allé la voir – depuis, c’est le contraire – et il lui a arraché les bagues de ses bougres de doigts. Elle avait des fils de perles dans les cheveux, et il a rompu ces fils en les retirant. Toutes ses dames d’honneur s’étaient agenouillées pour recueillir ces sacrés machins par terre. Alliandre elle-même en a ramassé quelques-unes.
— Cela ne me paraît pas tellement intelligent, à moi, dit-elle avec énergie. Cela ressemble à de la lâcheté. » Les genoux de qui tremblaient parce qu’il la regardait ? demanda une voix dans sa tête. Qui est-ce qui transpirait à grosses gouttes ? À la fin, elle avait réussi à lui tenir tête. Je lui ai tenu tête, oui. Se courber comme un saule n’est pas la même chose que de se faire toute petite comme une souris. « Est-elle la reine ou non ? »
Les deux hommes échangèrent un de ces regards irritants et Ragan expliqua d’une voix modérée : « Vous ne comprenez pas, Nynaeve. Alliandre est la quatrième à s’asseoir sur le Trône Bénit par la Lumière depuis que nous sommes au Ghealdan, et cela représente juste six mois. Johanin portait la couronne quand Masema a commencé à attirer quelques foules, mais il a pensé que Masema était un fou inoffensif et n’a pas agi même quand les foules ont grossi et que ses nobles lui ont dit d’y mettre un terme. Johanin est mort dans un accident de chasse…
— Un accident de chasse ! » s’exclama Uno, moqueur. Un camelot qui le regardait par hasard en laissa choir son plateau d’épingles et d’aiguilles. « Pas à moins qu’il n’ait pas su distinguer l’un de l’autre les sacrés bouts d’un fichu épieu. Ces sacrés gens du sud et leur sacré Jeu des Maisons !
— Et Ellizelle lui a succédé, reprit Ragan. Elle a fait disperser les foules par l’armée jusqu’à ce qu’il y ait finalement une bataille rangée et que ce soit l’armée qui ait été en déroute.
— Sacrés fantoches de soldats », marmotta Uno. Elle allait devoir le sermonner de nouveau à propos de son langage.
Ragan acquiesça d’un signe de tête, mais poursuivit son énumération. « On raconte qu’après cela Ellizelle s’est empoisonnée mais, quelle que soit la façon dont elle est morte, elle a été remplacée par Teresia, qui a duré dix jours pleins après son couronnement, juste jusqu’à ce qu’elle ait une chance d’envoyer deux mille soldats contre dix mille gens du pays qui s’étaient réunis pour entendre Masema en dehors de Jehannah. Après la fuite de ses soldats, elle a abdiqué pour épouser un riche marchand. » Nynaeve le dévisagea avec incrédulité et Uno eut un rire sec. « C’est ce qu’on raconte, insista son jeune compagnon. Bien sûr, dans ce pays, épouser un roturier équivaut à renoncer à jamais au trône et, quoi que pense Beron Goraed d’avoir une jolie et jeune épouse de sang royal, j’ai entendu dire qu’il avait été sorti de son lit par une vingtaine de vassaux d’Alliandre et traîné au Palais de Jheda pour un mariage au beau milieu de la nuit. Teresia s’en est allée vivre dans le nouveau domaine campagnard de son mari tandis qu’Alliandre était couronnée avant même le lever du soleil, et la nouvelle souveraine a convoqué Masema au Palais pour lui annoncer qu’il ne serait plus inquiété. En moins de deux semaines, c’est elle qui lui rendait visite. J’ignore si elle croit réellement ce qu’il prêche, mais je sais qu’elle est montée sur le trône d’un pays au bord de la guerre civile, avec les Blancs Manteaux prêts à s’emparer du pouvoir et qu’elle l’a empêché avec l’unique moyen à sa disposition. C’est une reine avisée, et un homme peut être fier de la servir, même si c’est une nation du sud. »