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Vraiment exaspérant de se rendre compte qu’elle était contrariée par cette pause dénotant sans ambiguïté qu’il n’avait pensé à elle que par raccroc. Elle n’était pas une gamine stupide qui perdait la tête parce qu’un homme avait des yeux réussissant à être émouvants et à avoir en même temps un incroyable regard perçant de lynx. « Puisque vous le dites », répliqua-t-elle, et la tête de Galad se secoua de nouveau.

« Expliquez-moi où vous êtes installées et j’irai vous prévenir ou j’enverrai un message dès que j’aurai localisé un navire approprié. »

En supposant qu’Elayne ait raison, il n’était pas plus capable de mentir qu’une Aes Sedai ayant prêté les Trois Serments, mais elle hésita encore. Une erreur cette fois-ci risquait d’être sa dernière. Elle avait le droit de prendre des risques, mais ce risque-là impliquait également Elayne. Et Thom et Juilin, aussi bien ; ils étaient sous sa responsabilité, quoi qu’ils veuillent penser. Cependant elle était ici et la décision dépendait d’elle. Non pas qu’existait d’échappatoire, à parler franc.

« Par la Lumière, femme, qu’exigez-vous de plus de moi ? » grommela Galad qui leva à demi les mains comme pour la saisir aux épaules. La lame d’Uno s’interposa entre eux dans un éclair d’acier étincelant, mais le frère d’Elayne la repoussa de côté comme une brindille et n’y prêta pas plus d’attention que si c’en était une. « Je ne vous veux pas de mal, ni maintenant ni jamais ; je le jure par le nom de ma mère. Vous dites que vous êtes ce que vous êtes ? Je sais ce que vous êtes. Et ce que vous n’êtes pas. Peut-être la moitié de la raison pour laquelle je porte ceci », – il toucha le bord de sa cape neigeuse –, « est que la Tour vous a envoyées – vous, Elayne et Egwene – pour la Lumière sait quel motif, alors que vous êtes ce que vous êtes. C’était comme d’envoyer dans une bataille un garçon qui vient juste d’apprendre à manier l’épée, ce que je ne lui pardonnerai jamais. Il est encore temps pour vous deux de rester à l’écart ; vous n’êtes pas obligées de vous armer de cette épée. La Tour est trop dangereuse pour vous ou ma sœur, en particulier à présent. La moitié de la terre est trop dangereuse pour vous ! Laissez-moi vous aider à vous mettre en lieu sûr. » Sa voix perdit son accent tendu, pour prendre toutefois une note âpre. « Je vous en supplie, Nynaeve. Qu’il arrive quelque chose à Elayne… Je souhaiterais presque qu’Egwene soit avec vous, pour que je puisse… » Passant la main dans ses cheveux, il regarda à gauche et à droite, cherchant comment la convaincre. Uno et Ragan tenaient leur épée prête à l’embrocher, mais il n’avait pas l’air de les voir. « Au nom de la Lumière, Nynaeve, je vous en prie, permettez-moi de faire ce que je peux. »

C’est une simple constatation qui finit par faire pencher la balance dans son esprit. Ils étaient dans le Ghealdan. L’Amadicia était le seul pays à traiter comme un crime qu’une femme soit en mesure de canaliser – et eux étaient de l’autre côté du fleuve sur la berge opposée. Ne demeuraient donc que les serments d’Enfant de la Lumière prêtés par Galad pour s’opposer à son devoir envers Elayne. Dans cette lutte, elle accorda l’avantage aux liens du sang. D’autre part, il était vraiment trop beau pour laisser Uno et Ragan le tuer. Non pas que cela pèse en quoi que ce soit sur sa décision, bien sûr.

« Nous sommes avec la troupe de Valan Luca », dit-elle enfin.

Il la regarda en plissant les paupières, fronça les sourcils. « Valan Luca… ? Vous voulez parler d’une des ménageries ? » L’incrédulité et le dégoût se heurtaient dans sa voix. « Par la Lumière, comment êtes-vous en pareille compagnie ? Ceux qui organisent ces spectacles ne valent pas mieux que… Bref. Auriez-vous besoin d’argent, je peux en fournir un peu. Assez pour vous installer dans une auberge convenable. »

Le ton de Galad indiquait sa certitude qu’elle acquiescerait à ce qu’il voulait. Pas un « Puis-je vous prêter quelques couronnes ? » ou un « Aimeriez-vous que je vous déniche une chambre ? » Il estimait qu’elles devraient être dans une auberge, donc dans une auberge elles iraient. Ce garçon avait peut-être été suffisamment observateur pour savoir qu’elle se cacherait dans une ruelle, mais il ne la connaissait pas du tout, apparemment. D’ailleurs, il y avait des raisons pour rester avec Luca.

« Vous imaginez-vous qu’il y a une chambre ou un grenier à foin encore libres dans tout Samara ? demanda-t-elle, d’une voix légèrement plus mordante qu’elle n’en avait eu l’intention.

— Je suis certain que je peux découvrir… »

Elle lui coupa la parole. « Le rassemblement des forains est le dernier endroit où l’on irait nous chercher. » Du moins le dernier où tout le monde sauf Moghedien chercherait. « Vous conviendrez que nous devons rester dissimulées autant que possible. En admettant que vous trouviez une chambre, il est plus que probable que pour l’avoir vous auriez à en expulser quelqu’un. Un Enfant de la Lumière se procurant de cette manière une chambre pour deux femmes ? Voilà qui exciterait les langues à marcher et attirerait l’attention autant qu’un tas de fumier attire les mouches. »

Cela ne lui plut pas, il eut une grimace et décocha un regard furieux à Uno et à Ragan comme si c’était leur faute, mais il avait assez de bon sens pour reconnaître ce qui était raisonnable. « Cet endroit n’est convenable pour aucune de vous, mais il est probablement plus sûr en fait que n’importe où ailleurs dans la cité. Puisque vous avez du moins accepté de vous rendre à Caemlyn, je n’en dirai pas plus sur le sujet. »

Elle garda son air calme et le laissa croire ce qu’il désirait. Qu’il croie qu’elle avait promis ce dont elle s’était abstenue, c’était son affaire. Elle devait toutefois le maintenir aussi loin que possible du spectacle. Un aperçu de sa sœur dans ces chausses pailletées, et le tumulte éclipserait n’importe quelle émeute que susciterait Masema. « Vous aurez à ne pas approcher de la ménagerie, notez bien. Jusqu’à ce que vous trouviez un bateau, du moins. Alors allez aux roulottes des artistes à la tombée de la nuit et demandez Nana. » Ce qui plut encore moins à Galad pour autant que c’était possible, mais elle prit les devants avec fermeté. « Je n’ai pas vu un seul Enfant de la Lumière près d’un des spectacles. Entreriez-vous dans l’un d’eux, ne pensez-vous pas que les gens s’en apercevront et se demanderont pourquoi ? »

Son sourire était toujours magnifique, mais il découvrait trop de dents. « Vous avez réponse à tout, semble-t-il. Objectez-vous à ce que je vous raccompagne là-bas, au moins ?

— Certes, j’y objecte absolument. Il y aura déjà des commérages en l’occurrence – cent personnes doivent avoir constaté que nous parlions ensemble » – elle ne parvenait plus à voir la rue au-delà des trois hommes, cependant elle ne doutait pas que des passants jetaient encore des coups d’œil dans la ruelle, et Uno et Ragan n’avaient pas remis leur épée au fourreau – « mais avec vous en notre compagnie, nous serons remarqués par deux fois plus de monde. »

La grimace de Galad était mi-figue mi-rieuse. « Réponse à tout, murmura-t-il, mais vous avez raison. » Visiblement, il aurait préféré le contraire. « Écoutez-moi, gens du Shienar », dit-il en tournant la tête, et soudain sa voix fut d’acier. « Je suis Galadedrid Damodred et cette jeune femme est sous ma protection. Quant à sa compagne, je compterais pour perte minime de mourir pour lui épargner le moindre mal. Laisseriez-vous l’une ou l’autre encourir ce moindre mal, je vous retrouverai tous les deux et je vous tuerai. » Sans plus se préoccuper de la brusque et menaçante vacuité d’expression de leurs visages que de leurs épées, il reporta ses yeux sur elle. « Je suppose que vous ne me direz toujours pas où est Egwene ?