— Tout ce que vous avez besoin de savoir est qu’elle est loin d’ici. » Croisant les bras sous ses seins, elle sentait son cœur battre à travers ses côtes. Était-elle en train de commettre une erreur dangereuse à cause d’un beau minois ? « Et plus en sécurité qu’aucune de vos démarches ne réussirait à l’y mettre. »
Il ne donnait pas l’impression de la croire, mais il n’insista pas. « Avec de la chance, je trouverai un navire d’ici un jour ou deux. Jusque-là restez auprès de ce… cirque de Valan Luca. Gardez un profil bas et évitez qu’on vous remarque. Autant que vous le pouvez avec vos cheveux de cette couleur. Et dites à Elayne de ne plus me fuir. La Lumière a brillé sur vous pour me permettre de vous retrouver encore en un seul morceau et elle aura à briller deux fois davantage pour vous garder de tout mal au cas où vous tenteriez encore de vous sauver à toutes jambes à travers le Ghealdan. Ces rustres blasphémateurs du Prophète sont répandus partout, sans respect pour la loi ou les personnes, et cela ne prend pas en compte les brigands tirant avantage des désordres. Samara elle-même est un nid de guêpes mais, si vous restez tranquille – et persuadez d’agir de même mon entêtée de sœur –, je m’arrangerai pour vous sortir de là avant que vous soyez piquées. »
Garder bouche close fut pour elle un effort. Reprendre ce qu’elle avait dit pour le lui enjoindre ! Encore un peu, et cet individu voudrait les empaqueter dans de la laine, elle et Elayne, et les asseoir sur une étagère ! Ne vaudrait-il pas mieux que quelqu’un s’en charge ? questionna une petite voix. N’as-tu pas causé assez de catastrophes en agissant de ton propre chef ? Elle dit à la voix de se taire. Laquelle voix n’écouta pas et commença à énumérer les désastres et ceux qui avaient failli se produire à cause de son obstination.
Prenant apparemment son silence pour un acquiescement, il se détourna d’elle – et s’immobilisa. Ragan et Uno s’étaient déplacés pour lui couper la retraite vers la rue, regardant Nynaeve avec ce calme étrange et trompeur qu’affectent souvent les hommes quand ils sont à deux doigts de se livrer à un soudain acte de violence. L’air parut crépiter jusqu’à ce qu’elle esquisse précipitamment un geste. Les guerriers du Shienar abaissèrent leur lame et s’écartèrent, et Galad ôta la main de la garde de son épée, passa entre eux à les frôler et se perdit dans la foule sans un regard en arrière.
Nynaeve adressa à Uno et à Ragan un regard furieux pour chacun avant de partir à grands pas dans la direction opposée. Voilà qu’elle avait tout arrangé judicieusement et peu s’en était fallu qu’ils gâchent ses plans. Les hommes ont toujours l’air de croire que la violence résout n’importe quoi. Si elle avait eu sous la main un bon gourdin, elle le leur aurait asséné sur les épaules à tous les trois jusqu’à ce qu’ils entendent raison.
Les guerriers du Shienar donnaient l’impression d’avoir compris au moins en partie, maintenant ; ils la rattrapèrent, les épées de nouveau au fourreau sur leur dos, et la suivirent sans un mot, même quand par deux fois elle se trompa de chemin et dut revenir sur ses pas. Qu’ils aient gardé le silence à ce moment précis fut spécialement heureux pour eux. Elle en avait assez de tenir sa langue. D’abord Masema, puis Galad. Tout ce qu’elle souhaitait était un prétexte le plus mince soit-il pour dire à quelqu’un le fond de sa pensée. Notamment à cette petite voix dans sa tête, repoussée présentement jusqu’à n’être qu’un bourdonnement d’insecte mais refusant de se taire.
Quand ils furent sortis de Samara et sur cette route charretière, avec sa circulation peu dense, la voix refusa de se laisser bâillonner. Nynaeve s’était tracassée à cause de l’arrogance de Rand, mais la sienne l’avait amenée, elle et d’autres, tellement près du désastre qu’il était impossible de ne pas s’en inquiéter. Pour Birgitte, peut-être que les bornes avaient été dépassées, même si elle était encore vivante. Le mieux était que Nynaeve ne les affronte plus de nouveau, ni l’Ajah Noire ni Moghedien, pas avant que des personnes sachant ce qu’elles faisaient puissent décider de ce qu’il y avait à faire. Une protestation s’éleva, mais elle la réprima avec autant de fermeté qu’elle en avait usé avec Thom ou Juilin. Elle se rendrait à Salidar et transmettrait l’affaire aux Sœurs Bleues. Voilà ce qui s’imposait. Elle y était décidée.
« Avez-vous mangé quelque chose qui ne vous a pas convenu ? dit Ragan. Votre bouche est crispée comme si vous aviez mordu dans une groseille à maquereau pas mûre. »
Elle lui décocha un regard qui l’incita à fermer les mâchoires d’un coup sec et elle continua sa marche rapide. Les deux guerriers l’encadraient d’un pas aussi soutenu.
Comment allait-elle disposer d’eux ? Qu’elle doive les utiliser n’était pas douteux ; leur apparition était trop providentielle pour la négliger. D’une part, deux paires d’yeux supplémentaires – d’accord, en tout cas trois yeux ; elle apprendrait à regarder ce cache-œil sans tiquer, lui faudrait-il en mourir –, davantage d’yeux en quête d’un navire pouvait signifier qu’il y en ait un découvert plus tôt. Ce serait parfait que Masema ou Galad soient les premiers à y réussir, mais elle ne tenait pas à ce que l’un ou l’autre en connaisse davantage sur ses actions qu’elle n’y était obligée. On ne sait pas comment l’un ou l’autre réagirait.
« Est-ce que vous me suivez parce que Masema vous a recommandé de veiller sur moi, questionna-t-elle d’un ton impérieux, ou parce que c’est Galad qui l’a dit ?
— Quelle fichue différence y voyez-vous ? marmotta Uno. Si le Seigneur Dragon vous a convoquée, vous devez sacrément bien… » Il s’interrompit, en fronçant les sourcils, car elle levait un doigt. Ragan regarda ce doigt comme si c’était une arme.
« Avez-vous l’intention de nous aider, Elayne et moi, à retourner auprès de Rand ?
— Nous n’avons rien de mieux à faire, répliqua sèchement Ragan. En l’occurrence, nous ne reverrons pas le Shienar avant d’être grisonnants et édentés. Nous pourrions aussi bien vous accompagner jusqu’à Tear ou là où il se trouve. »
Elle ne l’avait pas envisagé, mais c’était rationnel. Deux de plus pour aider Thom et Juilin aux corvées et pour partager les tours de garde. Inutile de leur préciser quelle longueur de temps cela risquait de prendre ou combien d’arrêts et de détours il y aurait en cours de route. Les Bleues de Salidar pouvaient ne laisser aucune d’elles poursuivre leur voyage. Une fois qu’elles seraient auprès des Aes Sedai, elles ne seraient de nouveau plus que des Acceptées. Cesse d’y penser ! Tu vas le faire !
La foule attendant devant l’enseigne flamboyante de Luca n’avait apparemment pas diminué. Un flot de gens se dirigeait à petits pas dans la prairie pour rejoindre la cohue, tandis qu’un autre flot qui sortait s’écoulait selon un tracé sinueux en s’exclamant sur ce qu’ils avaient vu. De temps en temps, les « chevaux-sangliers » étaient visibles quand ils se dressaient au-dessus de la paroi de toile, au son des « oh ! » et des « ah ! » poussés par ceux qui attendaient pour entrer. Ils exécutaient de nouveau leur numéro sous la direction de Cerandine. La Seanchane veillait toujours à ce que les s’redits aient un bon temps de repos. Elle se montrait très ferme sur la question, quoi que veuille Luca. Les hommes souscrivent effectivement à ce qu’on leur ordonne quand on ne leur laisse aucun doute que toute autre chose est inconcevable. Ils obtempèrent, ordinairement.
À la lisière de l’herbe brune abondamment piétinée, Nynaeve s’arrêta et se tourna face aux deux guerriers du Shienar. Elle avait conservé une expression calme, mais ils avaient l’air convenablement circonspects, encore que dans le cas d’Uno, regrettablement, cela impliquât tripoter son cache-œil d’une façon à vous donner mal au cœur. Les gens qui se dirigeaient vers le spectacle ou en revenaient ne leur prêtaient aucune attention.